*** CECILE AMAR: L'homme qui ne voulait pas être roi. Conversations avec Jacques Delors. Editions Grasset & Fasquelle (61 rue des Saints-Pères, F- 75006 Paris. Tél.: (33-1) 44392200 - Courriel: webmaster@grasset.fr - Internet: http://www.grasset.fr ). 2016, 228 p., 18 €. ISBN 978-2-246-85725-9.
Toute sa vie durant, le « pessimisme actif » a été l'un des moteurs de Jacques Delors. Arrivé au soir de sa vie, alors que le corps lui vaut désormais son lot de souffrances et le réduit sans cesse davantage à une inaction qui l'insupporte, il confesse: « Je préférerais avoir 60 ans. Et j'aurais plein d'idées à réaliser. » Il aurait plein d'idées car l'objet de sa passion constante, l'Europe, est aujourd'hui à ce point malmenée qu'elle en arrive à pousser au paroxysme son pessimisme désormais contraint à la passivité. Et il ne se résigne pas à ce qu'il ne puisse plus agir afin d'éviter que l'Europe - qui « fut sa respiration, la terre de son épanouissement » - puisse s'en aller à vau l'eau. Tel est le message essentiel qu'il a confié à la journaliste Cécile Amar, grand reporter au « Journal du Dimanche », lors de cinq longs entretiens qu'il lui a accordés entre juin et décembre de l'année dernière. Auparavant, la journaliste avait eu la chance, le privilège même, de pouvoir consulter à loisir, à l'initiative de Martine Aubry, les archives personnelles conservées par Jacques Delors de ses dix années à la présidence de la Commission. Ces « cartons contenaient de l'or », s'enthousiasme l'auteure qui, à partir de ce trésor, a cherché à amener le troisième « citoyen d'honneur de l'Europe, après Jean Monnet et Helmut Kohl », à jouer le jeu des « résonances » entre hier et aujourd'hui.
Que retenir de cette plongée dans les textes de ses interventions lors des Conseils européens, dans les plans et les textes manuscrits de ses discours, dans « les petits mots de son écriture si reconnaissable dont celui qu'il envoya à Jules Dassin pour la mort de Melina Mercouri » ? Avant tout, l'évidence que Delors apparaît comme le contre-exemple radical à l'heure où, énumère tristement Cécile Amar, « l'Europe se délite, où plus personne ou presque ne croit en elle, à l'époque où la politique s'affaisse, s'affadit, où l'on cherche en vain le sens, les valeurs qui guident nos dirigeants ». Ce vilain inventaire à la Prévert bouleverse un homme qui, encore et toujours, espère que « son héritage, son legs, les idées qui lui sont chères » pourraient contribuer à un sursaut, tant il est vrai que « l'ambition du possible, le pragmatisme » ont été « les matrices du delorisme ». Le problème est de savoir si la voix de ce syndicaliste pétri du personnalisme à la Mounier est encore audible, en tout cas dans l'enceinte où se joue le destin de l'Union ? Pas sûr car il est porteur de rappels aussi imparables que dérangeants, par exemple lorsqu'il affirme qu'il convient de « refonder l'Union économique et monétaire » d'urgence, ce Cassandre disant depuis toujours que celle-ci souffrait d'un « vice de construction dès le départ » faute d'avoir été écouté. Et de rappeler notamment que dans son Livre blanc sur la croissance, la compétitivité et la solidarité qu'il avait présenté dès 1994, son « idée d'emprunt européen » - qui aurait pu être la réponse aux problèmes qu'endure actuellement la zone euro - n'avait pas été acceptée, « l'obsession allemande du déficit, obsession partagée par beaucoup d'autres pays » ayant prévalu au détriment d'une coordination des politiques économiques digne de ce nom. D'où les déboires majeurs essuyés depuis, lesquels ne pourront être surmontés que si sont acceptés « davantage de transferts de souveraineté », l'ancien président ayant quelques idées concrètes en la matière.
Jacques Delors est-il toutefois encore audible ? Celui qui a été adoubé comme président par Helmut Kohl - « un grand Allemand et un grand Européen » - et par François Mitterrand (dont il a refusé de devenir le Premier ministre en 1983 faute de pouvoir continuer à s'occuper lui-même du « portefeuille de la monnaie », ce qui a conduit le pensionnaire de l'Elysée à l'accuser de vouloir le réduire au statut de « roi fainéant ») n'est pas tendre pour le personnel politique européen actuel, en particulier pour les membres du Conseil européen. De son temps, résume son interlocutrice, « l'Europe fonctionnait mieux, les hommes et les femmes politiques semblaient encore habités par un destin ». Il le confirme, avouant ne pas voir « chez ces 28 un sang européen qui circule, une ambition commune ». Et cet homme qui, en tant que président de la Commission, se voulait avant tout au service des chefs d'État et de gouvernement d'ajouter, implacable: « Quant aux dirigeants, la façon dont se déroulent en ce moment les Conseils européens fait qu'ils appartiennent plus à un club de pays qui sont liés par certaines règles qu'à un groupe militant qui veut faire avancer l'Europe ». Celui qui a refusé de se présenter à l'Elysée notamment parce que le régime de la République « où il n'y a qu'un chef » est « un peu fascisant » à ses yeux ne porte d'évidence ni François Hollande dans son coeur, ni d'estime pour la plupart des dirigeants français qui « préfèrent être entre les mains des comptables de la Commission qu'entre celles d'un pouvoir supranational ». Jacques Delors n'a pas que des amis en France, surtout pas du côté du parti socialiste. Il s'en moque car, en tant qu'homme libre ayant la volonté de servir, à la question de savoir ce qu'il aimerait, si Dieu existe, qu'il lui dise après sa mort, la réponse fuse: « Tu as fait ce que tu as pu ».
Michel Theys
*** The Federalist Debate. Papers on Federalism in Europe and the World. Einstein Center for International Studies (26 via Schina, I-10144 Torino. Tél./fax: (+39-011) 4732843 - Courriel: info@federalist-debate.org - Internet: http://www.federalist-debate.org ). 2016, n° 1, 64 p.. Abonnement annuel: 15 €.
Ce numéro de la publication fédéraliste dirigée par Lucio Levi s'ouvre sur le remarquable discours prononcé par l'ancien président de la République italienne Giorgio Napolitano à l'Université de Pavie le 27 novembre dernier (voir l'écho qui lui a déjà été consacré dans la recension consacrée à Fedechoses… pour le fédéralisme publiée dans la Bibliothèque européenne n° 1138). Celui qui fut aussi le très respecté président de la commission constitutionnelle du Parlement européen y plaide notamment pour que les pays de la zone euro accomplissent d'urgence un saut vers une Europe supranationale et intégrée de manière cohérente, considérant que l'intégration graduelle qui avait notamment les faveurs de Jacques Delors n'est plus une solution durable face aux dangers qui menacent l'Union européenne. D'autre part, plusieurs contributions portent aussi sur les leçons qui sont à tirer de la manière peu honorable dont l'Union - et, en tout cas, ses États membres - ont géré la crise des demandeurs d'asile, Nadia Urbinati considérant notamment qu'elle correspond à un coucher de soleil pour la citoyenneté européenne tandis que la parlementaire européenne Sylvie Goulard se gausse avec amertume d'une France qui se voulait le « pays des droits de l'homme », son action actuelle donnant raison à Robert Badinter qui avait suggéré qu'elle n'était sans doute que le « pays de la Déclaration des droits de l'homme ». A noter également les idées qu'avance Alfonso Iozzo afin de doter l'Union européenne de réels pouvoirs budgétaires, en lui assurant une autonomie qui ne soit pas synonyme de « centralisation forcée » au niveau fédéral comme c'est désormais le cas aux États-Unis.
(MT)
*** SOTIRIS RIZAS: Les factions et les partis politiques dans la Grèce d'après-guerre. Editions Hestia (84 rue Evripidou, GR-10553 Athènes. Tél.: (30-210) 3213907 - fax: 3214610 - Courriel: info@hestia.gr - Internet: http://www.hestia.gr ). 2016, 216 p., 12 €. ISBN 978-960-05-1663-0.
Qu'est-ce qui constitue une faction par rapport à un parti politique ? C'est une identité politique basée sur l'idéologie, la mentalité, la prédisposition ou, même, l'histoire. Souvent, les factions se sont formées et consolidées après de profondes déchirures ayant conduit à des divisions politiques, économiques et sociales. Les camps politiques peuvent survivre même si les conditions qui les ont créées changent. La faction a une base sociale et de la profondeur historique. Tel est le point de vue défendu dans ce livre par l'historien Sotiris Rizas, directeur des recherches au Centre de recherche de l'histoire de l'Académie moderne grecque d'Athènes. Il note aussi que, bien que les partis apparaissent en public comme les organes de la faction, il s'agit souvent d'une demande bien plus que d'une situation réelle. Les factions se coalisent parfois dans une figure politique, mais l'unité reste toujours le défi et n'est jamais garantie. Les continuités et les discontinuités des factions et des partis en Grèce, ainsi que leur intégration, sont explorées dans ces pages dans une perspective historique allant de 1945 à septembre de l'année dernière, lorsque les élections ont révélé une nouvelle cristallisation politique dont on ne sait encore, à l'heure actuelle, si elle sera de courte durée.
(AKa)
*** GEORGIOS KONTOGEORGIS: La gauche Syriza comme la nouvelle droite. Editions Patakis (38 Panayi Tsaldari, GR-10437 Athènes. Tél.: (30-210) 3650000 - fax: 3811940 - Courriel: bookstore@patakis.gr - Internet: http://www.patakis.gr ). Collection « Sciences sociales et politiques ». 2016, 456 p., 18,80 €. ISBN 978-960-166760-7.
Professeur de science politique mais également recteur de l'Université Panteion à Athènes, Georgios Kontogeorgis examine, dans cet ouvrage, les principales étapes qui ont marqué le parcours de la gauche depuis ses origines dans le monde moderne jusqu'à la gouvernance de Syriza. Selon lui, les activités de la gauche ont révélé depuis le début que le « socialisme » avait été une autre voie pour sortir du despotisme plutôt que la matrice d'un dépassement du « capitalisme ». Le sang répandu dans les rues au cours du 20ème siècle l'a été pour savoir si la propriété de l'économie appartiendrait à l'État ou au privé, mais surtout pas pour que la société puisse participer au système. Egalement directeur de recherches au CNRS (France), l'auteur estime que l'effondrement du socialisme a révélé le penchant universel de la gauche vers la droite: le système politique et économique est conçu, par l'une comme pour l'autre, dans le but d'enfermer la société et de privilégier les intérêts du secteur privé et la possession des biens en général. Après avoir affiché leurs désaccords « gauche-droite » pour obtenir le pouvoir, leur rivalité a porté par la suite sur la manière d'apparaître comme les serviteurs les plus efficaces des marchés. La mutation conservatrice de la gauche a ensuite, tout naturellement, conduit la société civile à exiger son autonomie politique. Au tournant du siècle, Georgios Kontogeorgis n'en doute pas, la gauche sortira de l'histoire. Pire, il laisse entendre que la gauche de Syriza, dans ce climat, cédera un jour ou l'autre à la tentation de se réfugier derrière la sémantique réactionnaire des siècles des Lumières.
(AKa)
*** YANNIS DIMARAKIS: Le naufrage de la négociation grecque (janvier-juin 2015). Editions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél.: (30-210) 3822496 - fax: 3809020 - Courriel: papazisi@otenet.gr - Internet: http://www.papazisi.gr ). 2016, 163 p., 14 €. ISBN 978-960-02-3208-0.
Expert dans le domaine des négociations, Yannis Dimarakis s'emploie à offrir, dans ce livre, une lecture et une évaluation de la période de négociations menées par la Grèce avec la Troïka au cours du premier semestre de l'année dernière en se référant aux codes régissant l'art de négocier. Ce « repérage » permet à l'auteur de mettre en relief la stratégie de négociation adoptée par le gouvernement grec et donne les clefs permettant au lecteur de tirer ses propres conclusions. Il dévoile ainsi notamment les manipulations maladroites dont la partie grecque s'est rendue coupable et l'échec terrible qui en a résulté pour le pays et ses citoyens. Dans ce livre qui aide à comprendre et juger, sans fanatisme ni dogmatisme, la manière dont le gouvernement grec a conduit ces négociations, l'auteur fournit aussi, en bon connaisseur des lois du marché, un court guide de survie pour les négociations à mener en mers agitées, en tenant compte des défis qui seront à relever par la Grèce à l'avenir. En conclusion, il met en évidence la nécessité de créer une culture de négociation pour les personnes qui, demain, seront appelées à agir sur ce plan sans plus manipuler l'avenir du pays.
(AKa)
*** ALBERTO ALEMANO, ANNE-LISE SIBONY (sous la dir. de): Nudge and the Law. A European Perspective. Hart Publishing (16C Worcester Place, Oxford, OX1 2JW, UK. Tél.: (44-1865) 517530 - fax: 510710 - Courriel: mail@hartpub.co.uk - Internet: http://www.hartpub.co.uk ). Collection "Modern Studies in European Law". 2015, 372 p., 50 £. ISBN 978-1-84946-732-2.
Enrichi par un avant-propos de Cass Sunstein qui fut un temps, à la Maison Blanche, administrateur du Bureau chargé de l'information et des affaires réglementaires de l'administration Obama, ce livre collectif invite à découvrir combien les sciences comportementales aident désormais à affiner la compréhension de la prise de décision humaine. Leurs apports sont on ne peut plus pertinents pour l'élaboration des politiques, tant il est vrai que l'intervention publique fonctionne beaucoup mieux lorsqu'elle vise des personnes réelles plutôt que des êtres imaginaires supposés être parfaitement rationnels. D'ailleurs, les gouvernements du monde entier sont de plus en plus prêts à s'appuyer sur ces idées pour remodeler les interventions publiques dans un large éventail de domaines politiques tels que l'énergie, la santé, les services financiers et la protection des données. Lorsque l'élaboration des politiques s'inspire des leçons des sciences du comportement, des réglementations efficaces et peu coûteuses peuvent émerger sous la formes de règles par défaut, de divulgation intelligente et de règles simples à comprendre. Les auteurs réunis dans ces pages confèrent une perspective européenne à cette réalité émergente et explorent ses implications juridiques en se concentrant sur les défis et les opportunités qui peuvent en découler pour l'Union européenne et au-delà dans des domaines tels que la protection des données, la vie privée sur Internet, la protection des consommateurs, la santé ou les services financiers.
(PBo)
*** Revue de droit monégasque. Direction des services judiciaires (Palais de justice de Monaco, B. P. 513, MC 98015 Monaco cedex. (Tél.: (377) 98988811 - fax: 98988589 - Courriel: dsj@justice.mc). 2016, n° 13, 500 p., 30 €.
Cette revue présente la doctrine, la législation et la jurisprudence qui ont été enregistrées à Monaco les deux années précédentes de 2013 à 2015. La partie « doctrine » contient notamment une étude relative à la codification monégasque, une réflexion sur l'équilibre à rechercher entre les spécificités nationales et les valeurs européennes dans le contexte du Conseil de l'Europe, ainsi que deux regards portés sur les droits de l'enfant.
(MT)