*** SYLVAIN LAURENS: Les courtiers du capitalisme. Milieux d'affaires et bureaucrates à Bruxelles. Editions Agone (BP 70072, F-13192 Marseille cedex 20. Tél.: (33-1) 45151970 - fax: 45151980 - Internet: http://www.agone.org ). Collection « L'ordre des choses ». 2015, 464 p., 22 €. ISBN 978-2-7489-0239-6.
Ce livre est une bombe. Même si vous ne suivez pas son auteur jusqu'au bout de son raisonnement, il vous amènera à regarder la construction européenne d'un autre oeil. D'un oeil sans doute plus suspicieux encore qu'il ne l'est déjà aujourd'hui pour bon nombre de ceux qui rêvaient d'une Europe moins pusillanime face à la crise. Ce livre est le « J'accuse » d'un sociologue français qui, sur la base d'une pénétrante étude historique et sociologique des organisations patronales ayant tissé leurs toiles autour des institutions européennes, dévoile pourquoi et comment « une large part des citoyens » n'a pas voix au chapitre, ou du moins si peu, au sein de l'Union européenne. Il y raconte en réalité l'histoire d'une confiscation pure et simple.
Spécialiste de l'étude sociologique des classes dominantes, Sylvain Laursen les débusque cette fois par le biais de leurs « commis spécialisés » et autres « courtiers permanents » dans l'univers européen, à savoir les personnes qui, à un titre ou à un autre, assurent la représentation des intérêts économiques dans la capitale européenne. Attention, il ne s'agit nullement d'un livre sur les lobbyistes qui embrayerait sur la superficialité accrocheuse que manifeste la presse à ce propos, mais bien d'un regard scientifique visant à discerner ce qui se cache très précisément derrière « le recours à la société civile ou aux parties prenantes » qui est constitutive du « mode de fonctionnement des institutions depuis des décennies ». A cette fin, l'auteur prend aussi ses distances avec les « European Studies », à savoir les recherches scientifiques qui ont évacué « les avancées réalisées dans l'espace plus vaste des sciences sociales du politique, et notamment celles qui ont trait à la sociologie des élites et à leur contribution à la construction des formes politiques ». C'est en redresseur de torts que l'auteur s'avance sur ce plan, s'employant à remettre au centre du jeu « l'analyse des rapports entre le marché, les classes sociales et la bureaucratie ». Cette pérégrination intellectuelle l'amène notamment à montrer que la structuration de groupes d'intérêt à taille européenne n'a pas été spontanée et qu'elle a même été encouragée par… « les agents administratifs de la Commission (…) dès les années 1960 ». Et devant cette administration nouvelle chargée d'asseoir le projet européen, le grand patronat a vite compris l'opportunité de collaborer afin de conforter l'esprit bien compris du capitalisme, tant il est vrai que celui-ci a besoin d'un cadre minimal et que mieux valait tenter d'orienter dans un sens favorable aux grandes entreprises « le rôle structurant de la Commission en matière économique ». Cet investissement des agents de la Commission dans l'émergence d'une représentation patronale européenne explique aussi, selon l'auteur, pourquoi d'autres intérêts, ceux des salariés ou des consommateurs par exemple, ont eu beaucoup plus de mal à se faire entendre, tant la priorité était le marché.
Ce livre n'est pas un pamphlet, mais une étude scientifique rigoureuse. Elle est notamment fondée sur des plongées dans les archives des institutions et de fédération professionnelles, ainsi que sur des entretiens menés par l'auteur avec près de soixante interlocuteurs, d'un « camp » comme de l'autre. Au fil des chapitres, Sylvain Laurens montre combien les liens noués entre l'administration et le patronat européens ont engendré « un huis clos administratif » qui conduit à son tour à l'émergence, sur le plan des normes techniques et sanitaires, d'un club fermé d'experts à la solde des entreprises, « loin des ONG citoyennes ». Donc, cet ouvrage « décrit avant tout comment un cercle de relations sociales contribue sur la durée à la fermeture d'un monde social sur lui-même ». Du coup, comment ne pas prendre également au pied de la lettre cette remarque de l'eurodéputé belge Philippe Lamberts à propos du fait que la Commission aurait bel et bien été informée du scandale Volkswagen (remarque formulée sur Facebook le 27 octobre) avant qu'il n'éclate aux États-Unis: « Illustration que les liens incestueux entre constructeurs automobiles et pouvoir politique n'ont rien à envier à ceux qu'entretiennent avec ce même pouvoir les banques ou les énergéticiens » ? Voilà qui accrédite le constat posé dans ce livre. Dans sa conclusion, Sylvain Laurens n'est d'ailleurs pas moins dur, notamment lorsqu'il assène que « si la diffusion du néo-libéralisme a permis l'unification idéologique d'une large part des élites politiques des pays européens, la Commission européenne fut l'outil indispensable à l'inscription dans la durée d'un tel projet politique ». Alors, face à « l'émergence d'un nouveau cens », faut-il se résigner à « l'éviction des porte-parole citoyens » ? Pour l'auteur, « face à la clôture d'un champ de l'eurocratie qui impose à toute tentative de repolitisation ses propres logiques », est-il pertinent d'investir les champs politiques nationaux pour mener la constitution ? L'exemple grec est là pour montrer qu'il s'agit alors d'une lutte simplement symbolique du pot de fer contre le pot de terre. Non, conclut Laurens, « seule une entreprise politique plurinationale et se donnant pour objet la remise en cause de la structure même du champ de l'eurocratie pourrait défaire ce qui a été agencé au fil des décennies ». Ce qui est sûr, c'est que ce livre alimentera quelques beaux débats !
Michel Theys
*** JEAN-LUC FEUGIER, MARIE-HELENE PRADINES: La fonction publique européenne en perspective. La Documentation française (Direction de l'information légale et administrative, 29 quai Voltaire, F-75344 Paris cedex 07. Tél.: (33-1) 40157010 - Internet: http://www.ladocumentationfrancaise.fr ). Collection "Réflexe Europe - Institutions & Politiques". 2015, 381 p., 16 €. ISBN 978-2-11-009271-7.
Cet ouvrage a été conçu pour mieux faire connaître la fonction publique européenne, en la présentant sous ses différents volets: historique, statutaire, financier, organisationnel et démographique. La mission est fort bien remplie, même si les auteurs ouvrent leur introduction par une phrase qui n'est rien d'autre qu'un mensonge: « Depuis les débuts de la construction européenne, quelque 60.000 fonctionnaires et agents des institutions européennes travaillent au quotidien » à l'avancement de la construction européenne, affirment-ils ; il se trouvera encore l'un ou l'autre « ancien » pour leur rappeler que l'équipe qui était autour de Jean Monnet du temps de la Haute autorité de la Communauté européenne du charbon et de l'acier était bien plus modeste sur le plan numérique. Ils sont par contre effectivement « quelque 60.000 » aujourd'hui à relever du statut des fonctionnaires européens ou du régime applicable aux autres agents de l'Union. C'est à y voir plus clair dans cette fonction publique méconnue et faisant souvent l'objet de phantasmes qu'est utilement consacré ce livre. Une première partie porte sur le cadre juridique et le choix qui a été fait de donner à cette fonction publique un statut lui garantissant « une unicité, une permanence et une indépendance », le regard des auteurs portant également sur les réformes de ce statut intervenus ces dernières années. Leur attention porte ensuite sur la diversité interinstitutionnelle de l'Union et les missions dévolues à chaque institution, avant que la question des ressources humaines (recrutement, carrière, droits et obligations, rémunération, pension) ne soit traitée dans la dernière partie. Il s'agit d'une présentation « clinique » rigoureuse, mais un tantinet trop lisse. Il n'est pas fait mention, par exemple, des critiques suscitées par la « réforme Kinnock » ni du désenchantement désormais perceptible chez beaucoup de fonctionnaires. Le fait que les auteurs soient tous deux administrateurs à la Commission explique peut-être cela…
(MT)
*** NIKOS ANTONAKIS: L'aventure de l'économie politique. Editions Ocelotos (55 rue Vatatzi, GR-11473, Athènes. Tél.: (30-210) 6431108 - fax 6431137 - Courriel: ekdoseis.ocelotos@gmail.com - Internet: http://www.ocelotos.gr ). 2015, 258 p., 16 €. ISBN: 978-960-564-260-0.
Les crises économiques qui ne cessent plus de frapper le monde capitaliste suscitent bien des questions. Par exemple, pourquoi les économistes ne peuvent-ils pas les prédire ? Ou encore, pourquoi ne se sont-ils pas d'accord sur les mesures politiques à adopter afin de les juguler ? Tout simplement parce que l'économie politique traverse elle-même une crise profonde. Pourquoi ? Les raisons sont sans doute nombreuses, mais le triomphe du modèle humain « individualiste » n'est assurément pas la moins importante. Dans cet ouvrage, Nikos Antonakis, chargé de cours en sciences politiques et en administration publique à l'Université d'Athènes et associé au Centre de défense économique à l'Université de York, rappelle que l'économie politique est totalement fondée et construite sur le concept du comportement rationnel de l'individu. A l'origine, les économistes convenaient que ce comportement rationnel ne pouvait pas être le désir égoïste de l'homme de maximiser son intérêt personnel toujours plus. Le problème, c'est que l'économie politique a « évolué » sur ce plan et qu'elle tourbe désormais en circuit fermé, étant devenue plus proche de la religion que de la science. Par une approche philosophique de l'économie politique, l'auteur donne un aperçu des éléments clés des théories ayant permis d'expliquer le fonctionnement du capitalisme au cours des 250 dernières années avant de se concentrer principalement sur leurs fondements philosophiques, ainsi que sur la façon dont les économistes utilisent les mathématiques et l'économétrie. Par ce voyage de haut vol, il s'emploie à trouver ce qui explique l'inertie théorique caractérisant l'économie politique et, dès lors, les interprétations hasardeuses qui en découlent, son travail étant ponctué par des suggestions visant à ce que cette discipline connaisse des jours meilleurs.
(AKa)
*** IOANNIS CHATZIKIAN: Innovation et connaissance de la crise en Grèce. Une approche holistique. Editions Gavriilidis (17 rue Aghias Eirinis, GR-10551 Athènes. Tél.: (30-210) 3228839 - fax: 8046914 - Courriel: info@gavrielidesbooks.gr). 2015, 64 p., 7,46 €. ISBN 978-960-576-133-2.
La crise qui ne cesse plus d'affecter la Grèce pose très fortement la question de savoir quel type de développement à long terme privilégier, alors même que des solutions à court terme doivent être apportées aux problèmes les plus urgents. Enseignant à l'Université d'Athènes tout en étant un consultant d'affaires spécialiste de la durabilité de l'entreprise, de leur organisation et de leur gestion, de la planification stratégique et, surtout, du transfert de l'innovation et de la technologie, Ioannis Chatzikian consacre ce livre aux choix de développement économique qui pourraient s'avérer pertinents. Ce qui est certain, explique-t-il, c'est que la manière dont fonctionnent les entreprises grecques et, de manière générale, le secteur public rend la tâche de créer de la valeur dans l'économie nationale et de développer la protection sociale très difficile, leur mode de fonctionnement étant du « style comptabilité-gestion » qui était adapté à la société industrielle du 20ème siècle. Les exigences d'aujourd'hui leur imposent de miser d'urgence sur l'utilisation des connaissances et sur l'innovation afin de dynamiser l'exploitation commerciale et économique du pays, la capacité créatrice des ressources humaines étant un atout pour le pays.
(AKa)
*** IRA EMKE-POULOPOULOU: Le coût de la crise et la répartition inéquitable en Grèce. 2009-2014. Editions Vogiatzi-Ermis Graphics (65-67 rue Veikou, GR-11741 Athènes. Tél.: (30-210) 9222077 - fax: 9222077 - Courriel: info@ekdoseis-vogiatzi.gr - Internet: http://www.ekdoseis-vogiatzi.gr ). 2015, 372 p., 20 €. ISBN 978-960-7941-11-4.
Au cours de la période allant de 2009 à 2014, la Grèce a subi: 1) un ralentissement économique impressionnant, une hausse dramatique du chômage et, cherchez l'erreur, une croissance de sa dette publique, soit autant de dommages majeurs. La politique d'austérité drastique a plongé l'économie grecque dans une récession sans fin: même si la croissance revient aux niveaux qui étaient les siens avant la crise, elle ne pourra pas réparer le mal qui a été fait ; 2) pour la société grecque, le dommage est incalculable et injuste: alors que les riches deviennent plus riches, le niveau de vie des travailleurs, des employés, des retraités, des chômeurs, des pauvres, des plus défavorisés a été dramatiquement affecté, certains ayant perdu toute ressource. En même temps, les services de santé publique et l'éducation se dégradent de jour en jour en raison des restrictions budgétaires. Les grandes familles et les familles monoparentales, les femmes, les enfants et les personnes âgées sont en première ligne de cette bérézina sociale ; 3) les développements à venir pour la population grecque risquent d'être dramatiques dans l'avenir du fait à la fois de naissances qui diminuent, d'une population qui vieillit et d'une émigration des jeunes Grecs qui est perçue comme un réel "génocide" pour le pays. Voilà le tableau que dépeint cette étude de l'économiste Ira Emke-Poulopoulou (Université de Paris), membre de l'Académie des Sciences de New York et vice-présidente de la Société des études démographiques. Il apparaît ainsi clairement que la crise économique, sociale, politique et démographique tourne en crise humanitaire, la seule note d'espoir résidant dans la traditionnelle solidarité du peuple grec.
(AKa)
*** PHILIPP GERGEN: Rechtsfragen der Regulierung außerbörslicher derivativer Finanzinstrumente. Zur neuer Marktinfrastruktur in der Europäischen Union, den Vereinigten Staaten von Amerika und Singapur. Peter Lang (1 Moosstrasse, P.O. 350, CH-2542 Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection "Saarbrücker Studien zum Privat- und Wirtschaftsrecht". 2015, 421 p., 84,95 €. ISBN 978-3-631-66082-9.
L'infrastructure des marchés des produits dérivés hors bourse a été soumise, depuis la crise financière de 2007-2008, à des modifications très sensibles en termes de régulation, porteuses d'importantes conséquences économiques. Philippe Gergen analyse comment l'Union européenne, les États-Unis et Singapour ont introduit ces réformes dans leurs systèmes juridiques respectifs en opérant une analyse comparative de ces différentes législations et en apportant son expertise. Il aborde également la question de savoir comment les chambres de compensation européennes pourraient optimiser la gestion de leurs capitaux. Il propose des solutions en vue de renforcer ces points névralgiques du système financier, afin de leur éviter les pertes et, ce faisant, de contribuer à rendre l'architecture globale des marchés financiers plus solide.
(GLe)