Bruxelles, 08/04/2015 (Agence Europe) - La Tunisie accepte l'offre de négocier - comme l'y invite l'UE - un accord de type ALECA (Accord de libre-échange complet et approfondi) et la mise en place d'un « partenariat privilégié », autre dénomination du « statut avancé » déjà noué avec le Maroc. L'annonce, faite en fin de semaine dernière par le ministre tunisien des Affaires étrangères, Taïeb Baccouche, n'indique pas encore de dates de relance.
L'UE a rappelé, le 17 mars à Bruxelles, lors du Conseil d'association avec ce pays, qu'elle faisait une « offre spécifique à la Tunisie ». Les structures étatiques et corporatives du pays ainsi que sa société civile ont été invitées à des consultations déjà en oeuvre dans plusieurs pays de la rive sud de la Méditerranée pour préparer la révision de la « politique de voisinage » européenne à laquelle s'est déjà attelée la Commission (EUROPE 11288).
Des consultations similaires sont déjà ouvertes au Maroc et donnent déjà le ton quant aux réactions globalement réservées. « De nouveaux domaines de coopération s'avèrent prioritaires, notamment la sécurité énergétique, la lutte contre le terrorisme et le crime organisé ainsi que la politique d'émigration », indiquait le chef de la délégation de l'UE, Rupert Joy. Et, selon les médias locaux, citant le diplomate, « le contenu réel de ces orientations ne sera précisé que le 13 avril prochain » à Barcelone lors de la conférence ministérielle des pays de la rive sud face à l'UE. On sait cependant que le secteur des entreprises comme la société civile demeurent réservés sur certains aspects, en particulier sur l'opportunité d'un accord ALECA comme aussi sur la « mobilité » (facilités sélectives de visas contre un accord de « réadmission »). Ce serait, en résumé, un refus de jouer le « rôle de gendarme, voire de pays de reflux » de migrants illégaux ayant transité par le Maroc. (EUROPE 11287).
Le plus important pour les Marocains, selon une source sûre, c'est le principe de la « différenciation » entre États: « il est temps que la Commission mette enfin en oeuvre le principe de la 'géométrie variable' ». Le même commentaire en appelle à la mise en oeuvre d'une « conditionnalité positive » selon laquelle les pays « d'avant-garde » seront mieux traités, comme ceux qui se sont engagés dans le processus dit « accord d'Agadir » (Maroc, Tunisie, Égypte et Jordanie) qui tend à favoriser le libre échange « horizontal », entre ces quatre pays, au diapason du libre-échange avec l'UE.
Globalement, la même attitude prévaut à Tunis, entre réserves et espoirs de mesures concrètes et de perspectives à long terme. Pour l'heure, les critiques portent sur des « négociations disproportionnées », entre « une UE bien préparée et une Tunisie qui se présente sans études approfondies », note un influent journal de la place (Essahafa).
Pour l'ancien ministre du Commerce et ancien négociateur des accords euro-tunisiens, Tahar Sioud, la perspective de négocier serait « prématurée ». « Nous allons négocier quoi ? Sur quelles bases ?». Sa recommandation est d'« éviter de semer l'illusion » et d'attendre « de donner un contenu » au « statut avancé », a-t-il déclaré à EUROPE. Pour l'ancien Premier ministre Rachid Sfar, « la politique de voisinage de l'UE était un fiasco total (déjà) au moment où l'UE n'était pas empêtrée dans ses graves problèmes structurels (…) Dans ce contexte, l'annonce d'une consultation me semble être une simple 'histoire de communication'» qui « débouchera sur une coquille vide ». Les consultations entreprises à Tunis paraissent contestées parce qu'elles n'impliqueraient pas toutes les forces vives du pays, comme en témoignent plusieurs voix, dans la classe politique comme dans la société civile.
Sur le fond, un autre ancien membre du gouvernement, Hatem Ben Salem, estime que « non seulement l'Europe se positionne à contre-courant (…), mais elle risque sérieusement de rater une chance historique de contribuer significativement à la paix et à la prospérité dans son voisinage sud-méditerranéen ». En cause, sa « réaction chaotique et sans vision face aux événements ». La crainte de l'ancien ministre est que la révision de la politique de voisinage ne soit vue qu'à court terme et demeure sans vision stratégique. « Si l'attitude d'atermoiement européenne, vis-à-vis de la Libye ou du Yémen, semble se justifier par la crainte de s'impliquer dans des conflits armés aux conséquences imprévisibles, rien ne peut expliquer la posture irresponsable de l'Europe à l'égard de la Tunisie ». La Commission européenne « distille, par doses homéopathiques, des aides peu structurantes, modiques et allant vers des projets ne pouvant avoir aucun impact réel sur l'économie tunisienne. » Selon lui, « au lieu de mettre en place une stratégie de sécurité commune en Méditerranée, l'UE se fourvoie dans des négociations bilatérales sans perspectives d'efficacité ». Mais, dit-il, « l'Europe n'est pas seule responsable (..): le laxisme et le manque de coordination, au niveau des États de la zone, sont également à l'origine de l'échec actuel de la lutte anti-terroriste ». Il espère, en conclusion, que l'Europe, à Barcelone le 13 avril, « saisira dans toute sa dimension la nécessité de fixer ses vraies priorités géostratégiques » à sa relation avec la Méditerranée. (Fathi B'Chir)