Les vrais responsables des déviations. L'indulgence à l'égard de ceux qui ne respectent pas les engagements est souvent compréhensible, mais parfois excessive. On le constate particulièrement dans le domaine de la finance: à propos de l'euro, les critiques visent surtout ceux qui respectent les règles, tandis que la compréhension est réservée à ceux qui font le contraire. Que cela soit clair: le soutien à qui se trouve en difficulté est normal, c'est un devoir ; d'ailleurs, les trois quarts au moins de la législation de la zone euro y sont consacrés. Mais le renversement des responsabilités est peut-être excessif: personne n'ignore que la crise actuelle résulte essentiellement des déviations excessives par rapport aux règles. La solidarité avec qui est en difficulté est compréhensible, mais elle est accompagnée par un certain degré de démagogie, comme pour souligner: «moi, je défends les faibles… » Attitude noble, à la condition d'indiquer les vrais coupables.
Il ne faudrait pas oublier que la réalité est presque toujours bien différente de l'interprétation superficielle. En fait, ceux qui provoquent les déviations et ne respectent pas les règles de l'euro ne sont pas «les faibles», mais plutôt les autorités politiques malhonnêtes qui provoquent à leur avantage les déficits budgétaires nationaux dans des proportions absurdes ; et ceux qui en profitent sont surtout les spéculateurs, âmes damnées des marchés financiers.
Je préfère de loin davantage de rigueur à l'égard des spéculateurs et des funambules de la finance à la défense forcée et excessive de ceux qui sont en fait responsables des déviations, au détriment de leurs peuples et de l'ensemble des pays de la zone euro.
Remarques intéressantes, mais... Je ne suis pas d'accord avec les adversaires de l' « Europe à deux vitesses », mais je reconnais l'intérêt de certaines remarques de quelques-uns parmi eux. Voici des observations que m'a transmis Jean-Guy Giraud qui préside le mouvement français des Fédéralistes européens: « Formaliser une division de l'Europe en deux groupes politiquement et économiquement distincts serait une erreur historique. Il serait en particulier dangereux d'affaiblir le mécanisme d'intégration dans l'UE des anciens pays communistes dont l'équilibre interne demeure fragile.»
La théorie des deux groupes est, selon M. Giraud, dangereuse par exemple à l'égard du projet de taxe sur les transactions financières. Si cette taxe est introduite par certains États membres, et pas par d'autres, son produit échapperait au budget communautaire et la notion de « ressources propres » de l'UE serait démolie.
L'approche à « deux vitesses » se renforce. Malgré les remarques de M. Giraud, et d'autres possibles, je reste convaincu qu'en pratique l'Europe à deux vitesses existe déjà et qu'elle est incontournable pour l'avenir. La rendent de plus en plus inévitable les dernières informations sur les déviations en Roumanie, les tendances surprenantes du gouvernement hongrois, certaines orientations du nouveau gouvernement serbe, candidat à l'adhésion et en même temps de plus en plus ferme à l'égard du Kosovo, pays candidat à son tour mais dont plusieurs États membres ne reconnaissent même pas l'existence…
Dans ces conditions, comment ne pas reconnaître que l'approfondissement de l'unité européenne serait tout simplement inexistant en l'absence de la formule des deux vitesses ? Au moment où le président de l'Eurogroupe Jean-Claude Junker préconise un « ministre européen des Finances » doté d'un droit de veto sur les budgets nationaux, et que les cinq États membres les plus puissants ont annoncé l'accord avec les États-Unis à propos d'un échange d'informations automatique sur les comptes des particuliers déposés à l'étranger…
La faute à l'Europe. Le goût d'attribuer à l'Europe la responsabilité des drames mondiaux dépasse parfois le raisonnable. La parlementaire européenne Rachida Dati (PPE, française) a déclaré à propos du conflit dramatique en Syrie: « La faiblesse de l'Europe ne sera ni oubliée ni pardonnée (…) 19 000 morts, voilà le poids de la faiblesse de l'UE ! » Il fallait y penser: les morts en Syrie (qui ont entre-temps augmenté), ce n'est pas d'abord la faute des conflits internes, des rivalités religieuses et de la volonté de puissance des chefs locaux ; les responsables, c'est nous. Et pourquoi pas de bien d'autres conflits dans le monde ? Un peu d'emphase rhétorique, et on se sent fiers d'avoir dénoncé l'Europe.
Autre raisonnement irréfutable: Ronald Gillet, professeur universitaire à Paris et à Bruxelles, a déclaré qu'il faut remettre sur le métier le système de gestion de l'euro « qui a montré toutes ses limites dans le cas de la Grèce ». Donc, la cause du problème grec ne serait pas la violation des règles de l'euro, mais les lacunes du système de gestion de la monnaie unique, raisonnement qui peut être ainsi étendu à la politique budgétaire du passé en Italie, en Espagne et ailleurs, ainsi qu'aux spéculations du monde de la finance: c'est la gestion de l'euro qui est à l'origine de tous les maux, les comportements nationaux n'y sont pour rien. Il suffisait d'y penser.
(FR)