L' « Islam politique » a pris le contrôle. Selon plusieurs observateurs, le Printemps arabe a viré en direction d'un Printemps islamiste. Ceux qui en avaient été à l'origine, des jeunes pour l'essentiel, se sont retrouvés en marge des évolutions ultérieures et leur Printemps est remplacé par un islam politique qui n'avait pas été à l'origine de la révolte populaire (et les indications sur les élections en Libye ne modifient pas l'orientation générale). Ce sont des élections dans l'ensemble correctes qui ont confié cette responsabilité à l'islam politique ; mais ce n'est pas l'évolution souhaitée par une partie des forces politiques européennes qui avaient accueilli le Printemps arabe avec élan et enthousiasme.
Selon un commentateur, les pionniers du Printemps arabe, « amers et floués, abordent une nouvelle résistance ».C'est un jugement à mon avis excessif, car la flamme du Printemps arabe n'est pas éteinte ; une partie au moins des autorités élues s'efforce d'en sauvegarder les principes. Le simple fait que des élections libres et dans l'ensemble régulières se déroulent partout représente en lui-même un progrès colossal par rapport au passé ; il ne faudrait jamais l'oublier. Il est toutefois vrai que, du point de vue européen, si l'on étend le regard à l'ensemble de la rive sud, les évolutions en cours ne correspondent pas toujours aux espoirs.
Situations différentes et parfois préoccupantes. En Libye, l'anarchie territoriale n'a pas disparu ; l'unité même du pays semble encore en partie controversée. En Tunisie, la liberté de la presse préoccupe les institutions communautaires (voir notre bulletin n° 10618) ; sept ans de prison pour des caricatures de Mahomet, il y a de quoi rester perplexe.
Globalement, les divergences entre les ambitions de chaque pays de la rive sud ont détruit l'objectif originaire global de l'UpM (Union pour la Méditerranée): le Maroc aspire à participer à l'espace économique européen (voir bulletin d'hier), alors que selon les autorités algériennes les révolutions qui ont ébranlé les pays frères (Tunisie, Libye, Égypte et Mali étant cités) sont l'œuvre du sionisme et de l'OTAN (voir notre bulletin n° 10609). Dans certains pays, les partisans de la charia prétendent que toutes les femmes portent le voile et que les femmes adultères soient fouettées en public. Ailleurs, les chiites se battent contre les sunnites avec l'acharnement que l'on connaît.
S'y ajoute l'extension géographique des difficultés, provoquée notamment par la fuite des Touaregs mercenaires qui entouraient auparavant Kadhafi et ont quitté la Libye en emportant leurs équipements et surtout leurs armes et troublant la partie musulmane de l'Afrique noire, traditionnellement pacifique, en y exportant fanatisme et intégrisme. Il suffit de citer le cas hallucinant de Tombouctou, trésor de l'humanité et orgueil des Mahométans ; au nom d'une prétendue orthodoxie islamique, les fanatiques mettent le feu à des manuscrits séculaires qui chantent la gloire de Dieu et détruisent les mausolées sous lesquels reposent les vrais saints musulmans. On hésite à croire que ces crimes sont commis au nom de la religion ; on préfère considérer leurs auteurs comme de vulgaires bandits.
Même des missiles sol-air… L'abondance et la nature de leurs armes suscitent de vives préoccupations. Selon le quotidien espagnol El País, les mercenaires mauritaniens, maliens ou nigériens, qui faisaient partie de l'armée de Kadhafi et qui se sont repliés dans leurs pays d'origine avec leurs armes, ont emporté aussi des missiles d'origine russe ou américaine pour les vendre sur le marché libre du Sahel, où les fanatiques et les bandits locaux peuvent les acquérir grâce aux rançons arrachées aux pays européens qui subissent des chantages pour libérer leurs concitoyens séquestrés. Selon El País toujours, un rapport du Pentagone américain indique que l'armée libyenne disposait sous Kadhafi de 20.000 missiles, dont une grande partie n'a pas été récupérée. Si les missiles sol-air s'ajoutent à l'arsenal dont on connaissait déjà l'existence, les avions de ligne qui volent dans le Sahel pourraient être en danger.
Incertitudes européennes. Face à cet islam, « fleuve immense parcouru de courants adverses » (définition qui ne m'appartient pas et dont j'ai oublié l'auteur), les institutions de l'UE paraissent loin d'avoir des attitudes claires et rassurantes. Le Parlement européen se laisse aller parfois à une rhétorique superficielle et inefficace ; il évoque encore la grande zone de libre-échange euro-méditerranéenne et n'oublie pas la trouvaille inepte de réunir tous les pays riverains de la Méditerranée dans une organisation unique (y compris les pays adriatiques qui ne sont même pas conscients d'en faire partie). Le président du PE, Martin Schulz, a réaffirmé que « l'objectif final reste la création d'une zone de libre-échange Euromed ». De temps en temps, le principe de la réciprocité est évoqué dans l'UE; Konrad Szymanski et Jan Olbrycht ont demandé la liberté religieuse pour les chrétiens dans le monde arabe (notre bulletin n° 10613). Quelques initiatives utiles apparaissent de temps en temps, lorsque l'UE est représentée sur place par ceux qui préfèrent l'efficacité à la rhétorique ; Eneko Landaburu, ambassadeur de l'UE au Maroc, vient de signer à Rabat (voir notre bulletin n° 10648) une convention par laquelle l'UE cofinancera le Plan marocain pour l'égalité femmes/hommes: protection juridique, présence des femmes aux postes de décision, culture de l'égalité. Voici un cas d'argent européen bien utilisé.
Aspects partiels mais à ne pas négliger. Les remarques qui précèdent mettent l'accent sur quelques aspects de la réalité dont à mon avis l'UE devrait tenir compte, mais elles n'aspirent d'aucune manière à fournir une vue d'ensemble exhaustive des différentes situations. D'un pays à l'autre, les mêmes dénominations couvrent parfois des réalités différentes. Deux mouvements, l'un et l'autre d'inspiration religieuse ou ayant même des dénominations analogues, peuvent interpréter de manière différente la référence à la charia ; les Frères musulmans peuvent dans un pays être proches du courant salafiste et dans un autre en être profondément éloignés. Quant aux attitudes à l'égard des femmes, je ne crois pas qu'en Tunisie on puisse remettre en cause ce qu'elles ont déjà conquis, alors qu'ailleurs des situations inadmissibles subsistent. Même les affirmations de certains responsables politiques de premier plan ne sont pas toujours aisées à interpréter ; on se demande parfois jusqu'à quel point elles sont sincères et correspondent à la réalité.
Liens définitifs et inéluctables. Mais quelles que soient les remarques critiques et les points d'interrogation, rien ne peut mettre en cause la réalité fondamentale représentée par le caractère définitif et inéluctable des liens entre l'Europe et le rivage sud de la Méditerranée. Les formules de la coopération peuvent être discutées, certaines situations (y compris les difficultés financières et budgétaires de l'UE) ne peuvent pas être négligées, la démagogie facile et inefficace ne sert à rien ; mais l'essentiel subsiste.
Ce tour d'horizon, avec les incertitudes qu'il comporte et sans la prétention d'être exhaustif, sera prochainement complété par des prises de position récentes de personnalités qui ont quelque chose à dire, dont notamment: le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius ; le ministre algérien des Affaires étrangères Mourad Medelci ; l'écrivain tunisien Tahar Ben Jelloun. Ils se sont exprimés sans réticences et sans la rhétorique qui semble parfois indispensable pour certains.
(FR)