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Bulletin Quotidien Europe N° 10441
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Jacques Delors: vigoureuse mise en garde et appel à la coopération

Pour un « sursaut immédiat ». Jacques Delors a raison de mettre en garde: « En l'absence d'un sursaut immédiat de coopération, l'euro est au bord du précipice ». Il l'a affirmé dans des interviews toutes récentes. Il est vrai que les instruments rendant possible le fonctionnement de la gouvernance économique européenne existent à présent ou sont en cours d'élaboration ; mais rien ne garantit que les États membres en difficulté, la Grèce en tête, mais aussi ceux à qui des efforts particuliers ont été imposés - comme l'Italie, l'Espagne et en partie la France elle-même - soient en mesure de respecter les engagements souscrits et de concrétiser leurs projets.

Les mesures urgentes. Dans son interview à Le Soir de Bruxelles et à Le Temps de Genève, Jacques Delors a estimé que le document franco-allemand (commenté dans cette rubrique d'hier) n'est qu'un « nouveau dispositif intergouvernemental qui affiche un minimum de coopération et limite tout transfert explicite de souveraineté » des États membres vers l'UE. Quant à la « nouvelle idée en vogue, celle d'un ministre des Finances de la zone euro », il l'a qualifiée de « gadget farfelu ». En prenant acte du refus des États membres de transférer des pouvoirs supplémentaires à l'Union, il estime indispensable de renforcer la coopération économique entre les États membres « en mutualisant les dettes nationales des pays de l'euro jusqu'à hauteur de 60% de leur produit intérieur brut. Les États concernés seraient ainsi couverts par une garantie partielle de l'Union économique et monétaire (UEM), avec comme conséquence automatique de tirer les taux d'intérêt vers le bas (…) Si on ne le fait pas, les marchés continueront de douter. »

En outre, à côté du Fonds de stabilité financière qui deviendra permanent en 2013, M. Delors « plaide forcément pour le lancement séparé d'euro-obligations (eurobonds) pour financer uniquement des projets porteurs d'avenir », pas pour couvrir les dettes. Et il explique: « Imaginez ce qu'un emprunt de 20 milliards d'euros consacré à l'innovation pourrait apporter comme stimulation à l'UE ! »

Responsabilité partagée. Jacques Delors ne préconise aucunement le relâchement des contrôles: « Les États membres doivent lever leurs dernières objections aux six directives sur la gouvernance économique, dont le Parlement européen a logiquement durci le contenu pour rendre plus automatiques les sanctions en cas de dérapage budgétaire ». Mais la responsabilité des dérives bien connues ne revient pas seulement aux pays concernés: « Qui est coupable ? La Grèce toute seule ? Ce serait trop simple. La responsabilité incombe aux ministres des Finances de la zone euro qui n'ont pas demandé des comptes aux autorités d'Athènes. Et pourquoi a-t-on laissé l'Espagne augmenter l'endettement privé et l'Irlande favoriser indûment ses banques ? Parallèlement, les institutions communautaires, à commencer par la Commission, ont été affaiblies ».

Par ailleurs, le retour de la Grèce à la monnaie nationale ne serait aucunement une solution, car « l'appauvrissement généralisé qui résulterait d'une sortie de la monnaie unique serait supérieur aux avantages. » Ce concept est encore renforcé dans l'interview de Jacques Delors au journal italien « La Repubblica » du 26 août: « Je suis convaincu que le retour de la Grèce à la monnaie nationale dévaluée rendrait les Grecs plus pauvres que ce qui résulterait du plan de redressement. »

Deux mesures indispensables. Cette seconde interview est largement concentrée sur des considérations générales, en dénonçant la mauvaise atmosphère actuelle et l'insuffisance du leadership européen: « L'esprit du temps n'est pas bon. L'individualisme national domine, il n'existe pas d'élan collectif et solidaire. Il n'y a plus en Europe quatre ou cinq personnalités ayant une vision de l'avenir. Les sondages d'opinion font la loi, alors que lorsque Helmut Kohl avait fait accepter l'euro en Allemagne, 60% des Allemands étaient opposés à l'abandon du deutschemark. » Et il a évoqué Valéry Giscard d'Estaing et Helmut Schmidt pour leur courage et leur capacité de dépasser les obstacles.

Jacques Delors a insisté sur deux actions à entreprendre parmi d'autres: a) imposer aux banques la séparation entre les services aux clients et l'activité sur les marchés, car cette dernière a « toujours un caractère spéculatif » ; b) introduire la taxe Tobin. Il ne croit pas à la fuite des capitaux vers les paradis fiscaux, « laquelle de toute manière existe déjà. C'est un risque ? Il vaut la peine de le courir ».

Et Jacques Delors a réaffirmé le principe selon lequel « les États membres doivent pratiquer la rigueur, l'UE doit agir pour la relance », en réaffirmant le projet d'un emprunt européen de 20 milliards d'euros pour les investissements dans la recherche, les infrastructures, le développement.

La parole de Jacques Delors mérite une réflexion. Ce sera pour demain. (F.R.)