Le rêve se rétrécit. Le «Printemps arabe» ne donnera pas naissance à un large groupe de républiques libres et démocratiques. Seule la Tunisie va clairement dans cette direction ; pour l'Égypte, c'est peut-être encore possible ; pour la Libye, toute prévision est hasardeuse. Ailleurs, il n'y aura pas de véritables changements de régimes, tout au plus des concessions partielles. Bien des conflits subsistent ; Amnesty International a lancé ses alertes (voir notre bulletin n° 10363) et se préoccupe de certaines évolutions. À propos de la Libye, cet organisme a observé que dans une guerre civile « il y a toujours violations des droits humains et des manipulations des deux côtés.» À propos de l'Égypte, il s'interroge sur deux aspects: les femmes ont été mises totalement de côté « alors qu'elles étaient des centaines de milliers à descendre dans la rue », la préparation du régime démocratique est totalement entre les mains de l'armée, et une partie des jeunes déjà s'y oppose.
Reste la Tunisie, où toutefois la préparation des élections du 24 juillet préoccupe les autorités. Yadh Ben Achour, président de la Haute Instance chargée de la naissance de l'Assemblée constituante, a expliqué: «La tâche est immense. Il va falloir refaire les listes des électeurs (jusqu'ici, même les morts votaient), mettre à jour les cartes d'identité, organiser 2 000 bureaux d'inscription, ce qui implique la formation de 4 000 personnes. Puis il faudra organiser 7 000 bureaux de vote avec un président et deux assesseurs, soit à nouveau 21 000 personnes à former. Cette opération coûtera environ 20 millions d'euros. Nous marchons sur la corde raide.»
Quelle est la signification de ce message ? Préparer le terrain à un report de la date du 24 juillet ? Lancer un appel à un soutien financier particulier ? Justifier le refus d'abord, et les réticences ensuite, à accepter le retour des milliers de jeunes qui ont rejoint l'UE tout en sachant ne pas pouvoir bénéficier du droit d'asile, en mettant en crise au sein de l'UE le fonctionnement de l'espace Schengen ? On le saura bientôt ; ces difficultés ne devraient pas compromettre la naissance de la Tunisie libre et démocratique.
Effets positifs quand même. Que dire en revanche de la situation de pays comme la Syrie et quelques États de la péninsule arabe, où les autorités sont en conflit ouvert avec les « révolutionnaires » locaux ? Et comment interpréter l'évolution épouvantable de la guerre en Libye ? Face à une guerre, les institutions communautaires n'ont pas le pouvoir de prendre des décisions opérationnelles ; le Traité de Lisbonne ouvre la route à cette possibilité mais elle n'a pas été concrétisée. Les décisions militaires sont intergouvernementales ; chaque État membre agit à sa guise, les critiques envers l'UE en tant que telle sont mal orientées.
Globalement, même si l'ampleur géographique du véritable Printemps arabe se rétrécit, le mouvement demeure largement positif, car il implique la presque totalité des pays arabes. Les ambitions sont très diversifiées ; mais même les pays qui n'entendent pas modifier leur régime, et ceux où les transformations seront modestes, auront quelque peu bougé vers davantage de liberté et de justice.
Il ne faut toutefois pas se faire d'illusion: la véritable révolution avec changement de régime restera l'exception. Égalité hommes/femmes, liberté religieuse effective, caractère laïque de l'État, liberté de l'information: ces principes progressent mais ne seront pas introduits partout, loin de là. Pour le moment, seule la Tunisie apparaît clairement orientée vers une révolution véritable ; on espère qu'elle le confirmera par les faits, et qu'elle ne restera pas un cas unique.
Si la Tunisie récupère ce qui lui appartient… Voici le titre d'une enquête publiée dans Le Monde samedi dernier: « La Tunisie tente d'évaluer la fortune amassée par l'ex-dictateur Ben Ali et son clan: elle pourrait atteindre 10 milliards de dollars, l'équivalent de la dette du pays. » C'est une constatation doublement positive, ouvrant la voie à la récupération d'une partie au moins de ce qui a été volé et confirmant que les bases d'une économie viable existent, car les recettes de demain pourront être analogues à celles d'hier, mais au bénéfice de tous. Si la Tunisie libre et démocratique est en mesure d'agir pour récupérer une richesse qui lui appartient, ce serait bien plus efficace que le refus d'accepter le retour des jeunes émigrés clandestins qui ne peuvent pas bénéficier du droit d'asile en Europe. Le ministre français des Affaires étrangères a déclaré: « L'immigration irrégulière est inacceptable, c'est un fléau pour vous et pour nous ; mais la France n'est pas une citadelle fermée à une immigration légale.» Des projets d'accueil pour jeunes tunisiens sont d'ailleurs à l'étude à la Commission européenne, et il ne faut pas oublier que les appuis financiers de l'UE à la Tunisie sont subordonnés au respect des règles de la coopération réciproque. Les perspectives favorables existent.
(F.R.)