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Bulletin Quotidien Europe N° 10364
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Realité, limites et signification de la vague eurosceptique qui a envahi l'UE

Ne pas dramatiser. L'orientation d'une partie de l'opinion publique dans un sens hostile à la construction européenne ne doit pas être négligée, mais pas dramatisée. Les moyens d'information ont découvert la montée, dans plusieurs pays de l'UE, des tendances eurosceptiques, et en même temps les forces politiques de centre-gauche ou de gauche ont constaté les progrès de l'ultra-droite dans plusieurs élections nationales. Face à ces évolutions, plusieurs commentateurs ont adopté un ton dramatique et en ont tiré des conclusions, à mon avis, excessives, selon lesquelles les gens ne croient plus à la construction européenne et le rêve communautaire s'est éteint. Il ne faut pas mélanger les deux sujets. Les divergences entre les forces politiques et les déceptions électorales relèvent du fonctionnement de la démocratie, ce sont les peuples qui décident ; le scepticisme à l'égard de la construction européenne est en revanche un symptôme de crise.

Sur le premier aspect, il est normal que les succès électoraux de la droite déplaisent à d'autres forces politiques. Mais si un peuple a désigné une majorité de droite de manière aussi nette que l'ont fait les Hongrois, il faut l'accepter à gauche tout en préparant la revanche. Cette rubrique s'est efforcée il y a quelques jours de montrer (avec une certaine dose d'ingénuité peut-être) qu'un gouvernement en principe eurosceptique à qui le calendrier européen a confié la présidence du Conseil, peut progressivement comprendre la réalité communautaire, alors qu'il n'avait que des préjugés. Ce gouvernement doit évidemment respecter, même au niveau national, les principes et les règles communautaires ; en fait, le gouvernement hongrois a accepté de réviser une loi interne sur la liberté de l'information qui avait soulevé des réserves de la Commission européenne, et le Premier ministre Viktor Orban s'est dit disposé à soumettre à un examen la nouvelle Constitution de son pays (qui a soulevé opposition et réserves).

L'UE n'est pas une prison. La question de l'euroscepticisme qui prend pied dans les opinions publiques est d'une autre nature. Il y a les eurosceptiques radicaux, qui rejettent la présence de leur pays dans l'UE, et ceux qui refusent l'un ou l'autre aspect de la construction européenne. La première thèse a quelques fidèles depuis toujours, mais leur nombre était limité et autrefois ils n'avaient pas la possibilité de s'exprimer au sein des institutions ; à présent ils le peuvent, et c'est tant mieux. Le choc a été provoqué récemment par un mouvement politique français opposé depuis toujours à la construction européenne, qui a récemment dépassé dans les sondages 20% des suffrages, un électeur sur cinq, et qui prône la sortie de l'euro et de l'UE elle-même. La réponse est toujours la même: l'UE n'est pas une prison, la porte de sortie est ouverte. Mais je ne crois pas à ces évolutions extrêmes: c'est la façade, une manière pour faire passer un message différent, concernant dans ce cas les problèmes de l'immigration.

Confus et irrationnel. La situation est sensiblement analogue ailleurs: ce qu'on recherche n'est pas la fin de la construction européenne, mais la révision de certains objectifs et en partie de son fonctionnement. Les institutions de Bruxelles n'ont pas conquis les foules et derrière l'euroscepticisme actuel on ressent souvent la nostalgie des autonomies nationales. Ceci est en partie confus et même irrationnel. L'UE est critiquée parfois pour son incapacité à agir de manière uniforme dans des domaines où en réalité elle n'a aucun pouvoir. Dans le drame libyen, on lui reproche son inefficacité et sa désunion, alors que ses institutions n'ont aucune possibilité d'agir en tant que telles. D'autres reprochent à l'UE ses réticences face aux adhésions nouvelles, alors que ce sont les pays candidats qui n'en respectent pas encore les conditions. Dans ce cas, l'euroscepticisme est irrationnel ou absurde: on reproche aux Vingt-sept de faire attendre les candidats devant la porte, tout en préconisant que l'UE disparaisse ! Celui qui considère que l'UE est négative devrait conseiller aux pays tiers d'en rester loin et ne pas réclamer qu'on leur ouvre la porte. Les opinions publiques s'en éloignent, alors que les pays tiers n'aspirent qu'à y rentrer. Comprenne qui pourra.

Rejet ou incompréhension ? Il faut ajouter que les effets de certains résultats électoraux sont largement exagérés. Le parti politique finlandais explicitement eurosceptique, qui s'oppose à tout financement supplémentaire en faveur des pays en difficulté de la zone euro, a obtenu 19% environ des suffrages, moins d'un cinquième des électeurs. Le nouveau Premier ministre (dont le parti a dépassé les 20% et a plusieurs alliés) a exclu que son gouvernement préconise une modification profonde du soutien européen au Portugal, enjeu de la bataille électorale, en soulignant que les partis qui participeront au nouveau gouvernement devront en soutenir le programme. Certes, des partis de droite souvent eurosceptiques ont progressé dans plusieurs États membres: Suède, Danemark, Pays-Bas, Autriche. Mais les objectifs de ces partis se réfèrent en général à des attitudes nationales, lorsqu'elles sont liées à l'immigration de musulmans.

Je considère en définitive que la vague actuelle d'euroscepticisme est largement épidermique et irrationnelle. Les gens ont oublié ou ignorent ce qu'était l'Europe divisée. Un exemple: les mêmes qui protestent si l'Espace Schengen de libre circulation sans contrôles n'est pas respecté, ne comprennent pas qu'en l'absence de l'unité européenne cet espace n'existerait même pas, les frontières seraient rétablies, et que sans l'euro il faudrait à chaque passage changer de monnaie, déclarer les marchandises qu'on transporte. Les citoyens oublient ce que l'Europe unie signifie pour leur vie quotidienne.

Mais ces considérations générales sont banales et répétitives si elles ne s'appuient pas sur quelques exemples spécifiques, avec l'aide de deux personnalités qui se sont exprimées.

Pour un nouveau Traité ? Il y a deux jours, notre bulletin n° 10362 a amplement cité le discours par lequel le ministre italien de l'Économie a soutenu la formule d'un nouveau Traité. Giulio Tremonti préconise un Traité dans lequel l'idée d'Europe ne serait plus considérée comme un instrument technique, « associée au taux d'escompte, mais à quelque chose de plus chaud », un Traité résultant d'une réflexion sur le modèle économique et social européen. L'UE doit montrer son visage humain et social, sans se borner à l'économie et à la finance. Ce principe avait déjà été affirmé par d'autres personnalités (Jacques Delors, Mario Monti, etc.), mais M. Tremonti est la première personnalité ayant des responsabilités directes en matière d'euro et de gouvernance économique à suggérer la négociation d'un nouveau Traité. Il est convaincu que personne ne pense sérieusement à sortir de l'Union ; ce dont on a besoin, c'est de davantage d'Europe, pas moins.

La difficulté d'un nouveau Traité, souvent préconisé, réside dans le nombre d'années nécessaires pour le concrétiser. Est-il impossible de réaliser les objectifs indiqués en utilisant les instruments qui existent déjà et qui sont à présent largement orientés dans le sens indiqué ?

Sauvegarder les identités nationales. Ernesto Galli della Loggia estime que « la rupture culturelle progressive entre les sommets et la base de l'Europe » résulte du fait que « les masses populaires ont été privées de la seule culture qui leur avait permis de s'intégrer dans l'univers de la modernité et dans la perspective de l'émancipation: la culture de la nation, la seule dans laquelle les peuples étaient historiquement habitués à se reconnaître.» Cette thèse constitue un élément utile de réflexion si elle signifie que les identités nationales doivent être sauvegardées, qu'aucun pays ne doit craindre sa dilution dans un ensemble uniforme, mais que chacun gardera son mode de vie, ses paysages, que la Finlande ne sera jamais la Grèce et vice-versa.

Il faut faire comprendre que cet aspect est respecté.

Les jeunes comprendront. En définitive, chacun a raison de son point de vue. Il est vrai que l'UE doit s'efforcer de donner de soi-même une image dans laquelle la gestion de la monnaie ne serait pas le souci prioritaire ou presque unique ; il est vrai que les Nations ne doivent pas être négligées, parce que les gens ne peuvent pas oublier leur pays ; il est vrai qu'il faut accepter les oscillations électorales, car c'est la règle de la démocratie. Ceci dit, je ne crois pas que les peuples soient vraiment fatigués de l'Europe et qu'ils souhaitent la quitter. Et surtout je ne crois pas que les jeunes, s'ils ont l'occasion d'évaluer vraiment ce qui est en jeu, seraient disposés à rétablir les frontières nationales en tant que barrières. S'ils donnent souvent l'impression de ne pas se préoccuper de l'Europe unie, c'est parce que, pour eux, elle est acquise, quelque chose qu'ils ont trouvé en naissant et qu'ils ressentent comme définitif. Génération Europe est le titre de la recherche effectuée auprès des participants au programme Erasmus (créé en son temps par Jacques Delors, par lequel les jeunes peuvent effectuer une partie de leurs études dans une université d'un autre État membre, grâce à une subvention européenne). Cette recherche parle de jeunes qui n'ont jamais connu d'autre monnaie que l'euro, qui traversent les frontières avec désinvolture, qui n'ont jamais connu les contrôles douaniers, qui ont l'habitude d'étudier dans différents pays et dans des langues différentes… Ce sont encore des privilégiés, c'est vrai, mais ils sont symboliques.

Je me rappelle du jour où mon fils aîné m'avait indiqué que ses deux meilleurs amis à l'école étaient l'un néerlandais et l'autre allemand. J'ai observé: si l'Europe unie n'existait pas, vous seriez peut-être en train de vous faire la guerre. Sa réponse n'a pas du tout été comme je l'attendais: c'est formidable ce que vous avez fait ! Non, sa réponse a été: quels idiots vous étiez auparavant !

Je ne crois pas que les jeunes, si on leur explique l'enjeu, soient disposés à renoncer à l'unité européenne.

(F.R.)

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