Difficultés et incertitudes. Le Conseil européen devrait-il insérer les relations UE-Afrique parmi les sujets de politique étrangère dont le Conseil européen se propose de discuter ? Je crois qu'Herman Van Rompuy devrait l'envisager, en ajoutant ce thème à ceux qui ont déjà été retenus: la Chine, les États-Unis, l'Inde et quelques autres. L'Afrique, considérée comme un ensemble dans le cadre des ACP (en laissant donc de côté l'Afrique du Nord, qui a avec l'UE des relations différentes), représente elle aussi un partenaire stratégique pour l'Europe. Mais ce partenariat est actuellement entouré de difficultés et d'incertitudes qui justifient une réflexion et une mise à jour. Je crois que le partenariat euro-africain n'a jamais connu, depuis que la Communauté européenne existe, une telle période de confusion et de perplexités.
Il y a une dizaine de jours, notre bulletin n° 10212 a publié à ce sujet une analyse unique, à ma connaissance, dans la presse internationale. Il en résulte clairement que la stratégie définie en son temps par la Commission européenne, consistant essentiellement à conclure avec les différents groupes de pays ACP des accords régionaux de partenariat économique (APE), est en train d'échouer ; et parmi les ACP, les États africains sont les plus réticents. La perspective d'achever les négociations de ces accords avant l'expiration des dérogations actuelles aux règles de l'OMC et avant le Sommet UE/Afrique de la fin novembre « semble une pure chimère ». Les résultats acquis sont très modestes ou très partiels, et de toute manière loin d'être uniformes pour les différents groupes de pays. La cause ne réside pas dans les difficultés techniques ni dans la complexité des textes, mais dans les attitudes politiques. La plupart des pays africains n'aiment pas ces accords, du moins pour l'aspect «réciprocité commerciale» imposée par les règles de l'OMC.
Du côté européen, l'intérêt pour des relations spéciales avec l'Afrique n'a jamais été uniforme: pour certains États membres, les liens sont historiques et fondamentaux ; d'autres sont depuis toujours favorables à une politique globale à l'égard des pays en développement dans leur ensemble, sans distinction géographique. Ces États membres estiment que l'UE devrait formuler à présent une sorte d'ultimatum: les pays africains qui rejettent les accords fondés sur les règles de l'OMC devraient perdre l'accès préférentiel au marché européen (en sauvegardant les régimes spéciaux en faveur des pays les plus pauvres).
Tenir compte des évolutions. Réticences du côté africain, intérêt modéré d'une partie des pays de l'UE: le résultat est là. L'UE devrait alors dépasser le stade des échanges de vues entre les ministres « sectoriels » (ministres du Commerce ou ministres responsables de l'aide au développement) pour envisager une réflexion entre les chefs d'État ou de gouvernement. Les relations de la plupart des pays africains avec l'Europe sont en évolution constante. Ces pays font valoir de plus en plus leur autonomie, le droit de gérer à leur guise les richesses naturelles dont ils disposent, et leurs échanges commerciaux. Dans quelques cas, ils ont en pratique cédé à la Chine la maîtrise de leurs matières premières pour de longues périodes, en échange de financements immédiats ; dans d'autres, ils ont même cédé à des pays tiers une partie de leurs terres agricoles ; et ils ont profondément modifié l'origine de leurs importations au détriment des produits européens. C'est leur droit, et il est normal qu'ils se préoccupent de leurs intérêts. Même sur le plan politique, les difficultés ne manquent pas ; dernier cas, l'attitude de la plupart des pays ACP à l'égard de la demande européenne de pouvoir s'exprimer dans l'Assemblée de l'ONU d'une seule voix, par les institutions communautaires, et non seulement par les représentants nationaux. L'Europe ne peut pas ignorer ces différentes évolutions.
Liens très forts mais parfois équivoques. Il est vrai que, dans plusieurs cas, les relations entre les autorités de pays africains et celles de certains États européens demeurent très fortes. Mais on s'interroge sur la nature de ces liens, qui donnent parfois l'impression d'être largement fondés sur des intérêts particuliers (dirigeants corrompus du côté africain, représentants d'intérêts économiques et commerciaux du côté européen), davantage que sur une vision positive des relations euro-africaines. En même temps, on sait combien d'Européens ont une véritable passion pour l'Afrique, sa nature et sa culture, et entretiennent des relations étroites et confiantes avec ses habitants; et combien d'Africains aiment la culture de l'Europe et font honneur à l'une ou l'autre de ses langues par leurs activités d'écrivain ou de poète. En outre, certaines prévisions sont maintenant optimistes à l'égard du développement économique africain de demain, en se fondant notamment sur l'expansion en cours des investissements étrangers.
Cet ensemble de constatations partiellement contradictoires justifie du côté de l'UE une réflexion approfondie et courageuse, au niveau les plus élevé. (F.R.)