Pour le FMI, c'est plus compliqué… Les quelques remarques de cette rubrique sur la démarche de l'UE relative à sa présence en tant que telle aux Nations unies (voir le bulletin n° 10185) ont suscité des réactions de M. Collowald et M. Giraud allant dans la même direction: pourquoi pas une initiative analogue auprès du Fonds monétaire international ? Paul Collowald, porte-parole historique de la Commission européenne sous différentes formes, et de Raymond Barre en particulier, observe que « depuis 40 ans, rien n'empêche que la Communauté parle d'une seule voix au FMI, où le poids des 27 États membres tourne autour de 32%, alors que celui des États-Unis est de 17%. » À son avis, « c'est une question de volonté politique, et les réflexions actuelles devraient conduire l'Europe à sortir de sa sous-représentation ».
Jean-Guy Giraud, qui a représenté longuement le Parlement européen à Paris et qui surveille avec attention et esprit critique la mise en œuvre du Traité de Lisbonne, trouve étrange que l'initiative de l'UE à l'ONU ne soit pas accompagnée d'une démarche analogue de l'Eurogroupe au FMI, démarche « dont on parle depuis longtemps, qui est vivement recommandée par M. de Larosière et par le Parlement européen, qui tombe dans un domaine de compétence exclusive de l'UE (l'euro) et qui est formellement annoncée dans le Traité de Lisbonne (art. 138 par.2) ». Mais la Commission n'a pas présenté la « proposition indispensable » …
Je crois que les raisons du silence officiel résident dans la différence des répercussions des deux domaines. À l'ONU, c'est essentiellement, pour le moment, une question de visibilité: qui parle au nom de l'Europe, qui propose des textes à l'Assemblée ou des modifications à ceux qui existent, et ainsi de suite. Au FMI, il s'agit aussi de gérer directement des ressources financières importantes. Et les États membres qui les fournissent ne sont pas prêts à mettre en commun leur gestion…
Pour l'autonomie politique de la zone euro ? L'hypothèse de doubler le Conseil européen, en créant celui de la zone euro à côté de celui réunissant tous les États membres, avait été écartée. Mme Merkel s'y était opposée et M. Van Rompuy l'avait considérée comme inutile, car il a lui-même la faculté de convoquer une réunion des chefs d'État ou de gouvernement de la zone euro ; il l'a fait deux fois, avec des résultats importants. Projet abandonné, donc, pour des raisons d'opportunité politique.
Mais ce que la France et l'Allemagne viennent de proposer ensemble en tant que contribution commune aux travaux de la Task force présidée par le même Van Rompuy (voir notre bulletin d'hier) comporte, à côté des suggestions déjà largement acquises comme la création du semestre européen, un certain nombre de mesures qui en pratique renforcent le caractère autonome de la zone euro même du point de vue politique. Le texte franco-allemand estime que, en attendant la révision du traité, les États membres de la zone euro devraient conclure un accord politique permettant que les pays qui ne respectent pas leurs engagements soient exclus de certains votes ou délibérations, ou que l'effet de leur vote soit neutralisé.
Même un romancier… Cette rubrique a eu l'occasion de citer plusieurs définitions du fonctionnement délirant du monde financier. Les auteurs étaient en général des responsables politiques ou des économistes. Mais le monde intellectuel n'est pas absent dans cette découverte d'une situation qui dépasse l'entendement. Voici comment un célèbre romancier américain, Richard Powers, a décrit la situation (dans une interview à un hebdomadaire français): « Des petits génies ont créé un système de valeurs imaginaires. C'est un système virtuel à plusieurs niveaux: on achète et on vend grâce à des outils électroniques qui inventent un flux de capitaux d'un point du monde à l'autre. Et cette économie virtuelle se met à avoir des répercussions sur le monde réel. Les échanges sont faits dans un monde imaginaire, alors que des transferts d'argent à cette échelle ne sont pas physiquement possibles. Et à un certain moment le château de cartes s'écroule. »
On le voit, il n'y pas d'anathèmes contre les utilisateurs et même pas contre les acteurs de ce système ; M. Powers ne les condamne pas individuellement (sauf ceux qui ont triché, j'imagine). C'est le système en lui-même qui, n'ayant aucun rapport avec la réalité économique, provoque des désastres et ne peut que s'effondrer à un moment donné. Il doit être totalement interdit, même en l'absence de délits individuels. Aucun argument ne justifie l'hypothèse que ne soit pas démoli un système qui permet d'engager de l'argent qu'on ne possède pas, d'acheter ou vendre des marchandises dont on n'est pas propriétaire, au détriment de l'économie réelle et de millions d'êtres humains. Aucun responsable politique ne doit l'admettre, aucun compromis n'est possible sur le principe. (F.R.)