Les « deux États » sont-ils devenus incontournables ? Il est compréhensible que la Commission européenne ait lancé un appel immédiat au nouveau président élu de la partie nord de Chypre afin qu'il poursuive les négociations sur la réunification de l'île selon les orientations qui étaient en train de se dessiner. Mais c'est, à mon avis, un vœu destiné à rester sans effets. Dervis Eroglu avait fondé sa campagne électorale sur un objectif explicite: la division de Chypre en deux parties, par l'instauration de deux États souverains. Il sera sans doute disposé à poursuivre les négociations avec le président de l'autre partie, Demetris Christofias ; il fera quelques déclarations apaisantes ; il pourra assouplir sur quelques points ses positions de la campagne électorale ; mais il n'acceptera pas les principes sur lesquels devra se fonder, selon la partie « grecque », le futur État unifié. La création de deux États est rejetée par la République de Chypre officiellement reconnue (sauf par la Turquie) ; mais elle est désormais un objectif formel de l'autre côté et deviendra progressivement une réalité sur le terrain, même s'il est permis d'espérer que des arrangements raisonnables permettront d'améliorer la coexistence, de faciliter la vie des citoyens et d'améliorer la situation économique.
Mais la voie de la véritable réunification dans des délais prévisibles semble barrée.
Quelques enquêtes préliminaires avaient donné l'impression d'une évolution chez les Chypriotes d'origine turque à propos de l'importance qu'ils attribuent à leur entrée effective dans l'UE et de leur souhait de rétablir des relations normales avec l'autre partie de la population. Mais le résultat du vote semble indiquer que la majorité de la population de Chypre Nord continue à considérer comme prioritaire son origine et son appartenance ethnique, et qu'elle entend conserver et consolider son autonomie.
Les négociations avec la Turquie sont déjà pratiquement bloquées. Il faudra tenir compte de l'évolution à Chypre de plusieurs points de vue, y compris ses répercussions sur les perspectives de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. À mon avis, les événements chypriotes renforcent le scepticisme à l'égard de cette adhésion. Même en laissant de côté le fait que la Turquie n'applique pas entièrement le régime normal de l'Union douanière à un État membre de l'UE, et l'anomalie presque incroyable consistant en l'occupation militaire d'une partie du territoire communautaire, les négociations d'adhésion sont en fait déjà largement bloquées. Elles se poursuivent sur quelques chapitres par routine, mais le nombre de chapitres essentiels sur lesquels, pour une raison ou l'autre, on ne négocie pas, est impressionnant (voir notre bulletin n° 10121). En particulier, on ne négocie aucun des domaines qui impliquent l'adhésion en tant que point d'arrivée.
La France et l'Allemagne ont confirmé et consolidé leur attitude négative à l'égard du principe même de l'adhésion turque. Mme Merkel et M. Sarkozy ont réitéré, dans leurs rencontres récentes avec M. Erdogan, leur appui à un partenariat privilégié. En même temps, les possibilités de liens étroits ont été élargies et renforcées, aussi bien dans le domaine économique que culturel ; voir à titre d'exemple le succès de la « Saison de la Turquie » en France ou l'augmentation du nombre de lycées turcs en Allemagne. Les perspectives de coopération sont largement positives. Le résultat de ces attitudes est ainsi résumé dans une formule souvent reprise: « la coopération et l'amitié n'ont pas besoin d'adhésion ».
Une large place pour la coopération et l'amitié. La formule citée confirme que les réticences à l'égard de l'adhésion n'impliquent en rien un sentiment d'hostilité à l'égard de la Turquie. Dans mon cas, ce serait plutôt le contraire. Les liens entre la partie méditerranéenne de la Turquie et l'histoire et la civilisation européenne sont d'une importance et d'une évidence aveuglantes, à partir au moins de l'époque de Troie, ou d'Énée choisi par Rome comme son précurseur, pour arriver à cette ville pluriculturelle qui s'appelait d'abord Byzance, ensuite Constantinople et est aujourd'hui Istanbul…
Mais les raisons qui excluent l'adhésion en tant que telle sont, à mon avis, décisives. Sur le plan géographique, la Turquie est essentiellement un immense territoire asiatique, sa capitale y comprise; ses liens culturels, linguistiques et historiques avec les pays asiatiques de l'ancien (et historiquement si proche) Empire ottoman demeurent très forts et ils détermineront de plus en plus la politique étrangère d'Ankara; l'Europe n'a rien à voir avec les problèmes internes turcs, que ce soit à propos des Kurdes ou des Arméniens ou des relations entre le pouvoir civil et l'armée. Cette rubrique y reviendra demain.
(F.R.)