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Bulletin Quotidien Europe N° 10033
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

UE et agriculture: quelques enseignements d'évolutions récentes

La crise laitière est-elle surmontée ? Quelques lecteurs de cette rubrique ont sans doute remarqué les informations sur le redressement spectaculaire des prix de la poudre de lait écrémé et du beurre. Ce n'est pas un mouvement d'un jour mais une tendance qui dure depuis deux mois. Pour la poudre, les cours ont augmenté de 60% par rapport à février dernier ; pour le beurre, ils ont doublé et ils se rapprochent du sommet historique du début 2008. Depuis quelques semaines, la demande a redémarré. C'est un mouvement mondial qui implique d'abord l'Inde (où les besoins sont jugés « énormes » en raison de la sécheresse et du retard de la mousson), et aussi la Chine (où quelques responsables du scandale de la mélamine ont été entre-temps fusillés), le Mexique, le Maghreb, le Moyen-Orient. Je n'ai pas connaissance d'expressions officielles de soulagement et d'optimisme des producteurs européens, mais il est permis d'espérer que les acheteurs industriels et la grande distribution leur aient permis de bénéficier de cette évolution en cours.

Spécificité confirmée. La signification du revirement dépasse de loin le cas laitier: il confirme la spécificité du secteur agricole, auquel on ne peut pas appliquer les critères valables pour l'industrie en général. Prenez l'exemple de l'industrie automobile: il est possible de ralentir la production, de l'interrompre pendant quelques semaines et la relancer dès que la demande le permet, de modifier ou d'abandonner les modèles qui n'ont pas de succès, d'anticiper ou de prolonger les congés des travailleurs, et des négociations approfondies sont possibles entre les industriels et les syndicats. Pour les vaches, il n'y a pas d'alternatives: il faut les traire chaque jour et les nourrir en permanence, ou les supprimer. Et l'abandon d'une activité agricole, c'est pour toujours. Un territoire abandonné, c'est le gonflement des grandes villes et de leurs banlieues, la fin d'un mode de vie et parfois d'une civilisation. Et si ceci arrive sur une grande échelle, pour plusieurs types de production, c'est la destruction de l'autonomie alimentaire d'un pays, la dépendance des importations et, en même temps, la suppression de la capacité de participer à la lutte contre la faim dans le monde.

La crise laitière récente dans l'UE n'a pas entraîné des conséquences aussi vastes parce qu'elle était sectorielle et que la PAC existe, mais elle est indicative. En l'absence des mécanismes de la politique agricole commune et des quelques mesures spécifiques décidées par les institutions européennes, une partie des éleveurs auraient abandonné leur activité, une partie de la production agricole de l'UE aurait disparu. Certes, il y avait des distorsions et des abus à corriger ; les crises apportent des enseignements, à la condition d'y faire face sans accepter l'abandon des campagnes. Elles permettent de corriger les défauts, de créer des liens directs entre les producteurs et les consommateurs, de mieux contrôler le comportement de l'industrie de transformation et de la grande distribution. Mais j'estime que ce qui est arrivé renforce la validité des considérations générales sur la signification de l'activité agricole en Europe et dans le monde souvent développées dans cette rubrique (dernièrement dans les bulletins N° 9997, N° 9998 et N° 9999).

Excès et lacunes à corriger. Se multiplient entre-temps les efforts pour corriger les lacunes et certains excès de la production agricole européenne, laquelle contribue encore de manière excessive à l'émission des gaz qui empoisonnent l'atmosphère par les abus d'engrais chimiques, de carburants pour les machines agricoles, de pesticides. La recherche d'une productivité maximale artificielle détruit la terre pas l'excès de produits chimiques, et le niveau de consommation énergétique est trop élevé ; d'autres méthodes de production, apparemment moins efficaces dans l'immédiat, sauvent la terre et n'abîment pas l'air qu'on respire. Mais le Parlement européen vient de souligner que si les agriculteurs n'obtiennent pas un juste prix « ils arrêteront la production ». Qu'est-ce qu'ils pourraient faire d'autre ? Et adieu à la lutte contre la faim dans le monde !

La double voie à parcourir. Les prochaines négociations sur l'avenir de la PAC seront décisives. L'objectif des ministres de l'Agriculture qui ont soutenu les producteurs laitiers serait de passer, au sein du Conseil, d'une « minorité de blocage » à une « majorité qualifiée ». D'après certaines indications, ils se réuniraient avant Noël pour préparer cette alliance ; ils pourraient y réussir car ils seraient 21 sur 27.

La deuxième arme pour sauver l'agriculture ne dépend pas d'eux, car elle réside dans l'interdiction de la spéculation financière sur les denrées alimentaires. Les « produits financiers dérivés » ont envahi ce secteur à partir de 2006, à New York notamment, avec des conséquences désastreuses pour l'agriculture mondiale. Les experts affirment que l'élimination des «produits dérivés » et des contrats à terme en agriculture réduirait radicalement en elle-même la faim dans le monde. Mais ce domaine échappe aux ministres de l'Agriculture, ce sont les ministres des Finances qui doivent s'en occuper. Le feront-ils ?

(F.R.)

 

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