On a tellement attendu ce jour qu'il serait de mauvais goût d'évoquer en ce moment les difficultés qui se profilent, les lacunes qui subsistent, les pièges dont l'UE doit se méfier. Le soulagement pour le dépassement des derniers obstacles à l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne et le ton positif des réactions sont pleinement justifiés. L'Europe a besoin de ce traité qui permettra de renforcer l'intégration communautaire, de la rendre plus démocratique et de l'étendre à de nouveaux domaines. Une politique commune de l'énergie devient possible, la gestion de la monnaie commune est institutionnalisée, les instruments d'une politique extérieure européenne seront progressivement mis en place, la voie des coopérations renforcées (permettant de lancer de nouvelles initiatives même si certains États membres ne souhaitent pas y participer) sera balisée, la codécision Parlement-Conseil est largement généralisée. Aucune réserve ni critique, même justifiée, ne peut obscurcir cette nouvelle étape pour l'Europe unie.
Mais il serait ingénu et en définitive contre-productif de négliger les obstacles. Le slogan du moment n'est pas « L'essentiel est fait », mais: « Tout commence ». Et la première urgence est la désignation des deux personnalités qui vont jouer un rôle essentiel dans la mise en place de la nouvelle réalité européenne.
Raisons, bonnes et moins bonnes, de l'émergence de M. Van Rompuy. Même si rien n'est acquis, le nom du Premier ministre belge en tant que président stable du Conseil européen a émergé en début de semaine pour plusieurs raisons. Le choix d'une personnalité du Benelux faisait son chemin: trois pays moyens ou petits, au centre de la construction européenne dès le départ, présents dans tous les aspects de la réalité européenne (euro, espace Schengen) et permettant de respecter un certain équilibre géographique (le président du Parlement est originaire d'un pays de l'Est, le président de la Commission de la péninsule ibérique). Parmi les trois, la Belgique et le Luxembourg n'ont jamais fait obstacle à l'approfondissement de l'intégration européenne (alors que les Pays-Bas ont voté contre le projet de traité constitutionnel). Les responsables politiques de ces deux pays n'ont jamais hésité à préférer un rôle européen à un rôle national.
À ce point du raisonnement, deux noms venaient à l'esprit: M. Juncker et M. Verhofstadt. Pourquoi un troisième aurait alors prévalu ? Parce que les sondages informels effectués au plus haut niveau auraient montré que ni l'un ni l'autre ne faisaient l'unanimité. Les raisons, on peut les entrevoir: Guy Verhofstadt est trop « fédéraliste », trop engagé dans le sens supranational, pour plaire à tous ; Jean-Claude Juncker a déclaré ouvertement que sa candidature visait à contrecarrer celle de Tony Blair et il a récemment réagi à certains comportements d'autres États membres. Voici pourquoi l'unanimité à leur égard devenait improbable. C'est vrai que le Traité de Lisbonne n'impose pas l'unanimité. Mais qui pouvait souhaiter que le premier président stable du Sommet soit désigné contre la volonté de la Grande-Bretagne ou d'un autre État membre ?
On le voit, l'émergence de M. Van Rompuy ne sous-entend pas seulement des motivations positives. Les mérites « européens » de M. Juncker et de M. Verhofstadt sont éclatants et bien connus, M. Van Rompuy doit encore faire ses preuves. L'équilibre et la sagesse qu'il a montrés dans ses fonctions actuelles garantissent qu'il serait un bon médiateur, en mesure de contribuer efficacement à la définition de positions européennes dans les affaires du monde. Pour le moment, il serait malaisé d'en dire davantage, tout en reconnaissant que la tradition des apports de personnalités belges à la construction européenne est lumineuse.
Un ministre européen des Affaires étrangères d'origine socialiste. La désignation éventuelle d'une personnalité de tendance PPE à la tête du Conseil européen ouvrirait la voie à un Haut représentant pour la politique étrangère d'origine socialiste. Ce serait positif aussi pour l'équilibre au sein de la Commission européenne ; le président de celle-ci étant PPE, il est opportun que celui qui sera inévitablement le plus influent des vice-présidents (compte tenu de la signification de ses différentes tâches, dont celle de présider de manière stable le Conseil « Relations extérieures ») appartienne à la famille socialiste. Les noms qui circulent sont de premier plan ; il semble acquis que ce rôle essentiel pour l'UE de demain sera dans de bonnes mains. L'équilibre géographique inviterait à s'orienter vers le Nord (Royaume-Uni y compris) ou vers la Méditerranée. Mais il n'y a qu'une place…
L'excès d'élucubrations serait d'ailleurs inutile, car d'ici une semaine, grâce à l'efficacité de la Présidence suédoise, on aura les réponses. Et ainsi commencera la nouvelle histoire de l'Europe.
(F.R.)