Premier pas vers un siège permanent de l'UE à l'ONU ? On ne peut pas courir après toutes les rumeurs et les indiscrétions qui circulent à propos des candidats aux nouvelles responsabilités européennes résultant du Traité de Lisbonne, d'autant plus que certaines anticipations paraissent avoir davantage l'objectif de « brûler » une candidature que de la soutenir. Mais certaines anticipations ne peuvent pas être négligées, surtout lorsqu'elles ne concernent pas les personnes mais les rôles et les principes. La plus significative, à mon avis, est l'annonce que l'Allemagne renoncerait à revendiquer pour elle-même un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU ; le nouveau gouvernement demandera en revanche un siège stable pour l'UE en tant que telle. Il ne sera pas simple, loin de là, de concrétiser cette idée. Les membres permanents avec droit de veto sont cinq (États-Unis, Russie, Chine, France et Grande-Bretagne) ; le siège européen serait-il ajouté ou bien remplacerait-il le français et le britannique ? Comment les positions européennes dans le Conseil de sécurité seraient-elles définies ? Y aurait-il en même temps un élargissement au Brésil, à l'Inde et au Japon ? Tout est à négocier. Mais si la position allemande est confirmée, elle aura une importance exceptionnelle non seulement pour le rôle européen à l'ONU, mais aussi en direction d'une présence de l'UE en tant que telle dans d'autres organisations internationales, dont le FMI et la banque mondiale.
Pour la méthode communautaire. Sur le plan européen interne, l'enjeu est évident, pour la sauvegarde et la relance de la « méthode communautaire » dont se préoccupent explicitement les trois pays du Benelux (voir la prise de position sur la mise en œuvre du Traité de Lisbonne, reproduite dans notre série EUROPE/ Documents), d'autres États membres petits et moyens ainsi que, bien entendu, la Commission européenne et le Parlement européen. Il en dérive qu'une certaine modération est opportune dans la proclamation de la coopération entre les grands États membres. Elle est essentielle, cette coopération ; mais le ton de quelques prises de position récentes de M. Pierre Lellouche, secrétaire d'État français aux Affaires européennes, a été peut-être excessif, en parlant d'une « coopération sans équivalent dans l'Europe et dans le monde » qui « constituera le cœur de ce que j'appellerai la troisième phase de l'histoire européenne de l'après-guerre ». On comprend l'enthousiasme (justifié) pour une unité franco-allemande de plus en plus vive, mais en respectant la susceptibilité aussi bien des États membres, petits ou moyens, que de la Grande-Bretagne. Certes, cette dernière risque de s'exclure elle-même d'un rôle essentiel dans la construction européenne si certaines prises de position de la campagne préélectorale déjà en cours se confirment, à partir du souhait de bloquer le Traité de Lisbonne. Mais les attitudes évoluent, selon que l'on est dans l'opposition ou au gouvernement…
Un cas particulier. Les considérations sur les orientations générales sont valables aussi pour certaines candidatures individuelles qui seraient présentées et appuyées pour les brûler davantage que pour les soutenir. Ce pourrait être partiellement le cas de Tony Blair. Plus on en parle, et plus on suscite les critiques de ses adversaires. Attribuer la présidence stable du Conseil européen à une personnalité de l'État membre qui refuse de participer aux deux réalisations communautaires les plus significatives des dernières décennies: l'euro et la suppression des contrôles aux frontières pour les citoyens? Impensable, selon les adversaires de M. Blair, dont certains vont jusqu'à oublier ou contester qu'il ait été le Premier ministre britannique le plus favorable à la construction européenne, obligé de modérer ses élans par les réticences de l'opinion publique et par l'euroscepticisme radical de l'essentiel de la presse. Sa candidature est tout autant combattue dans son pays. Selon William Hague, éventuel futur ministre des Affaires étrangères, si les conservateurs gagnent les élections, la nomination de Tony Blair signifierait pour la majorité des Britanniques découvrir que le principal inspirateur du gouvernement travailliste est encore au pouvoir à Bruxelles, qu'il répondrait au téléphone à M. Obama et à M. Poutine alors que leur élu, M. Cameron, ferait antichambre.
Un monstre à maîtriser. Aux débats sur les personnes s'ajoutent les exigences en matière d'équilibres: entre les nationalités, entre les forces politiques, et aussi entre hommes et femmes. Les prises de position partisanes ou qui voudraient imposer une seule orientation politique ne sont pas admissibles. Aucune tendance politique n'est à elle seule majoritaire au niveau européen; il serait antidémocratique de ne pas en tenir compte. La nationalité ne peut pas en elle-même représenter un critère valable, car il y en a une trentaine. Un commentateur a parlé d'un « monstre à trois têtes » comme résultat de la structure institutionnelle créée par le Traité de Lisbonne. Monstre ou pas monstre, il faudra le maîtriser pour que l'UE fonctionne.
(F.R.)