Le débat et le vote parlementaire sur le nouveau président de la Commission européenne suggèrent quelques remarques n'ayant pas de liens entre elles mais, à mon avis, significatives.
1. Les chiffres. Les résultats du vote de mercredi indiquent que: a) même en appliquant la règle du Traité de Lisbonne (qui prescrit, pour la nomination du président de la Commission, un nombre de votes favorables dépassant la moitié du nombre des parlementaires), M. Barroso aurait été élu. Le nouveau traité requiert 378 voix favorables pour un Parlement de 754 membres, M. Barroso en a obtenu 382 (sur 718 votants) ; b) les votes des « eurosceptiques » n'ont pas été déterminants dans le résultat final.
2. La procédure. Il n'est pas exact (comme l'ont écrit deux parlementaires) qu'il aurait suffi d'attendre trois semaines pour que, si le référendum irlandais est positif, le Parlement s'exprime sur la présidence de la Commission au titre du Traité de Lisbonne. En réalité, ce traité ne sera pas en vigueur avant le début de l'année prochaine ; en attendant, la Commission européenne devrait limiter son activité aux « affaires courantes ».
3. M. Barroso et son évolution. On a souvent reproché à M. Barroso certaines attitudes du passé, notamment sa position à l'égard de la guerre en Irak et son orientation « libérale » dans les affaires économiques (pour ne pas parler de ceux qui ont recherché quelques prises de position révolutionnaires durant son époque d'étudiant universitaire). On lui fait grief de ne pas avoir compris à l'avance les dangers du comportement du monde de la finance et de ne pas avoir vu arriver la crise financière. Il n'était certes pas seul ; quel responsable politique peut-il prétendre avoir anticipé les événements en ce domaine ?
Quant à ses convictions pro-européennes, il est normal qu'elles se soient consolidées et enrichies progressivement, et renforcées en présidant la Commission. Pour combien de personnalités politiques le passage par Bruxelles n'a-t-il pas joué un rôle analogue ! En tant qu'observateur ancien, je pourrais multiplier les exemples de convictions pro-européennes formées et consolidées grâce à une compréhension progressive de la signification de la construction européenne. Au sein de la Commission, je me rappelle d'un seul exemple allant dans le sens contraire, celui de Ralf Dahrendorf. En revanche, combien d'exemples dans le sens contraire, le plus lumineux étant peut-être celui de Lorenzo Natali ! Demandez même à Guy Verhofstadt ses impressions initiales sur le fonctionnement de l'Europe, lorsqu'il participait aux sessions du Conseil « budget ». J'ignore les détails du passé de José Manuel Barroso jeune universitaire ou homme politique national. J'estime plus intéressant et utile de suivre et d'évaluer ce qu'il croit maintenant et ce qu'il se propose de faire.
4. Les eurosceptiques à Strasbourg. Martin Schulz, président du groupe social-démocrate du PE, estime regrettable la présence, dans ce Parlement, d'un nombre significatif d'eurosceptiques, qui rejettent plusieurs aspects de la construction européenne et ses ambitions supranationales. J'estime, au contraire, que cette présence est positive. Du moment que les eurosceptiques existent, et que les votes qu'ils obtiennent indiquent qu'une partie de la population les suit, il est préférable qu'ils puissent s'exprimer à l'intérieur de l'institution qui représente les peuples. Leur présence prouve qu'il est faux de prétendre que les eurosceptiques ne peuvent pas s'exprimer librement au sein des institutions, il devient possible de contredire leurs affirmations inexactes, de leurs répondre lorsque leurs arguments sont mensongers (on a vu en Irlande que ceci arrive souvent), et le cas échéant leur faire comprendre que l'UE ne compromet pas les identités nationales. Le passage par Bruxelles ou par Strasbourg est souvent instructif, voir le point précédent.
5. Le débat doit porter sur les contenus, sur le fond des problèmes. Ayant cité plus haut aussi bien M. Verhofstadt que M. Barroso, j'ajoute que la semaine dernière le premier a été interrogé en conférence de presse sur leurs rapports réciproques « après les événements de 2004 » (relatifs déjà à la nomination du président de la Commission européenne). M. Verhofstadt a répondu: « J'ai oublié les événements dont vous parlez, et de toute manière ils n'ont rien à voir avec le débat actuel. Ce que mon groupe politique recherche aujourd'hui, ce sont des engagements en faveur de ressources propres pour le financement de l'Union et pour une surveillance européenne (et non nationale) des activités financières. La discussion porte sur les contenus, sur le fond des problèmes. » Qui contestera la sagesse de cette remarque ?
(F.R.)