Le Parlement européen a été sage en fixant rigoureusement le temps de parole des orateurs qui se sont exprimés lors de sa séance spéciale commémorant le dixième anniversaire de l'euro. Sans quoi, la cérémonie aurait eu une durée excessive, les auditeurs auraient entendu à plusieurs reprises les mêmes concepts et une certaine rhétorique aurait pris inévitablement trop de place. Le compte rendu de notre bulletin d'avant-hier et le rappel schématique des aspects principaux dans cette rubrique d'hier ont résumé l'essentiel.
Mais l'une des personnalités qui se sont exprimées aurait sans doute apporté une plus-value au débat si elle avait disposé de davantage de temps. Je me réfère à Valéry Giscard d'Estaing, qui a été historiquement l'un des protagonistes de la création de l'euro. Il a lancé à Strasbourg la proposition de confier à la Banque centrale européenne la définition de nouvelles règles bancaires et la supervision de leur application. Mais il en aurait dit bien davantage si les circonstances l'avaient permis. Cette rubrique estime donc opportun d'effectuer à son égard la démarche réservée en début de semaine à Jacques Delors, c'est-à-dire présenter à notre lectorat multinational les déclarations qu'il avait confiées à un organe de presse le jour même de la cérémonie de Strasbourg, dans ce cas le long entretien publié dans Le Monde du 13 janvier. Sa situation actuelle a permis à VGE de dire explicitement même ce que d'autres personnalités ayant des responsabilités officielles auraient dû taire ou sous-entendre (par exemple, l'indication des monnaies qui auraient été dévaluées si l'euro n'existait pas). Il n'est pas obligatoire de partager toutes ses affirmations, mais il est utile de les connaître. Les voici présentées de façon schématique.
1. Nécessité de l'euro et mérites de l'Allemagne. L'euro était indispensable pour bâtir le véritable marché unique, car la multiplicité des monnaies désorganisait ce marché. VGE a souligné le mérite particulier de l'Allemagne, car elle avait « le plus à offrir: une monnaie forte, symbole de la renaissance du pays. Y renoncer, c'était un grand sacrifice. » J'ajoute que, personnellement, je me rappelle avoir entendu le chancelier Helmut Schmidt déclarer qu'il avait fortement voulu ce sacrifice, car il ne voulait plus jamais voir les autres pays d'Europe craindre la surpuissance allemande et se coaliser contre elle. Selon VGE, dans la carte de l'Europe, « un ensemble se dégage nettement par sa cohérence: France, Allemagne, Benelux et Italie du Nord. Si cet ensemble se fissure, il n'y aura pas d'intégration européenne. »
2. Scepticisme aux États-Unis et ailleurs. VGE a déclaré: « Il y a dix ans, le monde monétaire était sceptique. En 1999, Alan Greenspan m'a dit: vous ne le ferez pas ! Et si vous le faites, vous échouerez. Parmi les prix Nobel d'économie, aucun ne croyait à la possibilité de l'euro. »
3. Si l'euro n'avait pas existé… Selon VGE, en l'absence de l'euro, « nous aurions assisté à une crise monétaire générale en Europe. La lire, la peseta auraient été dévaluées, le franc aussi très probablement. Le mark, lui, serait resté à son niveau, ou il aurait même un peu monté (…) Les écarts monétaires auraient mis à mal les politiques communes et rendue impossible la gestion des politiques classiques, en particulier la politique agricole commune. » Ensuite, de l'avis de VGE, dans la crise, c'est la Banque centrale européenne « qui a le mieux réagi, mieux que la Banque d'Angleterre et la FED américaine ».
4. L'euro ne doit pas remplacer le dollar. « Je ne le souhaite pas », a dit VGE en précisant: « Être une monnaie mondiale est une contrainte très forte, la monnaie change alors de caractère, elle devient très fortement marquée par son rôle international. Ce qui est souhaitable, c'est que le rapport entre les grandes monnaies (euro, dollar, yen) soit activement géré, que le système soit relativement stabilisé, ce qui semble être le cas. Où l'euro se situera-t-il en 2009 ? La fourchette semble se situer entre 1,35 et 1,45 dollar pour un euro ».
5. Situation économique. Selon VGE, les difficultés actuelles ont été provoquées par les dérèglements économiques: cours des matières premières, du pétrole, des produits alimentaires, qui n'ont rien à voir avec la monnaie. Le grand danger est la dépression, alors qu'une récession d'un ou deux points de croissance est supportable: « Si nous avons une croissance zéro, cela veut dire que nous vivrons avec les mêmes revenus qu'en 2008. Rien de tragique. » Mais si la machine économique s'arrête, la situation deviendrait réellement préoccupante, avec de lourdes conséquences sur l'emploi.
Valéry Giscard d'Estaing a pris position aussi sur les plans de relance, les conditions de leur efficacité, les manœuvres du monde financier pour recommencer comme avant, la révision indispensable du système. Cette rubrique y reviendra à la lumière des dernières évolutions.
(F.R.)