Les raisons (probables) d'une absence. Jacques Delors ne participe pas ce mardi à la cérémonie et aux débats organisés par le Parlement européen pour célébrer le dixième anniversaire de l'euro (voir le programme détaillé dans les pages suivantes). Bien entendu, il avait été invité et sa présence avait été annoncée dans le programme préliminaire. Mais il a estimé préférable de ne pas être présent. Son appui à la monnaie unique et sa conviction que celle-ci représente l'un des résultats essentiels de la construction européenne, la plus importante peut-être dans ces moments de turbulences, n'est évidemment pas en cause ; il en est même de plus en plus convaincu. Mais, en même temps, M. Delors regrette l'absence du complément indispensable de l'euro, c'est-à-dire la coordination des politiques économiques, sur laquelle il avait tellement insisté dans le célèbre rapport qui porte son nom et qui avait été à l'origine de toute la construction. Je peux m'imaginer qu'il ait pu estimer qu'il n'aurait pas dû négliger cet aspect en parlant à Strasbourg, et en même temps que la célébration du dixième anniversaire n'aurait pas représenté le moment approprié pour exprimer des critiques. Le silence n'aurait pas été conforme à sa nature et à ses convictions, les regrets n'auraient pas été opportuns.
Les considérations qui précèdent ne sont que des suppositions personnelles. Mais de toute manière les péripéties de l'actualité journalistique avaient amené un quotidien français (La Tribune) à lui demander une interview sur la situation actuelle de l'Europe, et dans ce contexte il s'est amplement exprimé sur la crise financière et économique. Voici donc que nous avons la possibilité de faire connaître à notre lectorat multinational ce que Jacques Delors déclarerait vraisemblablement dans les cérémonies strasbourgeoises. Il suffit de reprendre dans cette rubrique les aspects monétaires et économiques de son interview, avec une double précaution: se fonder sur le texte intégral de cette interview (reproduite sur le site du journal concerné), alors que la publication sur papier n'était pas complète ; structurer la présentation de ses déclarations pour en faciliter la lecture. À lui la parole. (F.R.)
M. DELORS PARLE DE L'EURO: RÉSULTAT, SIGNIFICATIONS, REGRETS
Effets positifs. En dépit des réserves que j'avais émises dans le rapport de 1989 qui porte mon nom, je pense que le bilan de l'euro est globalement positif. De 1999 à 2008, la croissance a été de 2,1% en moyenne annuelle, le taux d'investissement de 2,2%, et la zone euro a créé 16 millions d'emplois. Et l'euro a contribué à l'intégration européenne: un tiers du commerce extérieur des États membres participants se fait à l'intérieur de cette zone (contre un quart il y a dix ans), ainsi qu'un tiers du total des investissements (un cinquième il y a dix ans). L'inflation a diminué sensiblement jusqu'en 2007 ; et la stabilité est quand même une contribution positive à l'activité économique. Beaucoup de critiques proférées à l'égard de l'euro sont injustifiées. Imaginez qu'il n'existe pas, que nous soyons restés avec la monnaie qui était la pierre d'angle, le deutschemark, imaginez ce qui se serait passé pour plusieurs devises nationales. Je n'aurai pas la cruauté de le citer. L'euro constitue une protection même contre les bêtises que l'on peut faire.
La position britannique demeure ambiguë. Même si cela n'a pas eu l'importance que certains lui accordent, le fait que Gordon Brown ait collaboré avec le groupe de l'euro est un signe. Il n'indique pas que la Grande-Bretagne va changer d'avis sur l'Europe, mais qu'au moins il y a là un ancrage utile, au moment où l'économie britannique traverse de sévères moments. Mais je ne vois pas les Britanniques changer d'avis. La position de David Cameron est connue. Et Gordon Brown reste quand même sur la phrase célèbre prononcée lorsqu'il était chancelier de l'Échiquier: « Entre le monde et la nation, il n'existe rien. » (…)
Qu'il soit clair: dans mon esprit, la fédération des États nations n'implique pas la disparition des nations, n'implique pas que toutes les compétences soient transférées à l'Europe. Et si l'on veut aller dans cette direction, il y a davantage à attendre de l'Allemagne que de la Grande-Bretagne. Cette dernière reste sur ses positions: être dans l'Europe, une Europe grand espace économique compétitif, et pas plus. Il faut discuter avec la Grande-Bretagne (j'ai d'ailleurs beaucoup d'estime pour le plan de Gordon Brown face à la crise actuelle), mais se rapprocher de la Grande-Bretagne et délaisser l'Allemagne, signifierait qu'on est pour la dilution du processus d'intégration politico-économique de l'Europe.
Ce qui manque est la contrepartie de l'euro, c'est-à-dire le pilier économique de l'UEM. Depuis que la crise est devenue manifeste, la Banque centrale européenne a rempli son rôle face à l'un des défis immédiats: la crise de liquidité, même si nous ne sommes pas encore revenus à un fonctionnement normal du marché interbancaire. Le deuxième défi, la crise de solvabilité du marché financier, dépend plutôt des décisions des États. On demande trop à la BCE ! Trop, parce que la contrepartie, c'est-à-dire le pilier économique de l'Union économique et monétaire, n'existe pas. C'est une facilité pour les gouvernements de critiquer la BCE, de penser qu'une baisse des taux d'intérêt suffirait pour changer la situation. Ce qu'il faut, c'est un équilibre entre la politique économique (pas seulement budgétaire !) et la politique monétaire. 60% du rapport Delors de 1989 étaient consacrés à la dimension économique, 40% à la dimension monétaire !
Les plans nationaux de relance ne sont pas encore l'embryon de ce qui est nécessaire. Pendant la préparation du Traité de Maastricht, j'ai proposé d'ajouter deux autres critères aux cinq critères financiers d'accès à l'UEM: le chômage des jeunes et le chômage de longue durée. Mais j'ai été battu. Plus grave, en 1997, j'ai remis un papier demandant qu'à côté du Pacte de stabilité monétaire figure un Pacte de coordination des politiques économiques. Les dirigeants français se sont contentés de la modification de la dénomination: à la place de Pacte de stabilité, Pacte de stabilité et de croissance. Le fameux nominalisme à la française ! Mais deux ou trois ans plus tard, les mêmes autorités ont réclamé un gouvernement économique, ce que je n'avais jamais proposé parce que je saisis que c'est une formule qui n'est pas acceptable ni pour les Allemands, ni pour les Anglais, ni pour quelques autres. Et voilà comment on est passé à côté d'une occasion unique !
Je n'évoque pas cela pour rappeler mes petites guerres personnelles, mais pour dire que si aujourd'hui on a du mal à transformer des réponses nationales en réponses européennes, c'est parce que nous n'avons pas assez l'expérience et la pratique de la coopération. La coopération, ce n'est ni le gouvernement économique ni le laissez-faire. C'est au milieu. C'est une manière pour les pays de voir comment l'harmonisation de leurs politiques économiques à court et à moyen terme peut dégager une plus-value dans les périodes de croissance et limiter les dégâts dans les périodes de ralentissement.
Ce manque d'habitude, nous le payons aujourd'hui. Cela ne se fait pas du jour au lendemain qu'un ministre des Finances accepte que d'autres ministres parlent de sa politique interne sur la base d'un rapport de la Commission ! Ce ne sont pas les cris d'orfraie que l'on a entendus parfois qui changent grand-chose…
Quand on a accepté l'Acte unique qui a permis la relance de l'Europe, j'avais retenu une formule: la compétition qui stimule, la coopération qui renforce, la solidarité qui unit. Je reste sur cette formule. La solidarité, ce sont les programmes de cohésion économique et sociale (40 milliards d'euros aujourd'hui, contre 5 milliards à mon arrivée) ; la coopération, c'est essentiel, c'est plus que le programme de Lisbonne mais c'est moins que l'intégration des politiques. On ne l'a pas fait. Et la situation psychologique s'est aggravée puisque, avec le traumatisme qui atteint nos populations avec la mondialisation, il y a une quête d'identité ; aujourd'hui, il y a plus de penchants nationalistes qu'il y a dix ans. On peut l'expliquer, on ne peut pas le justifier.
L'euro n'est pas en danger, le risque est ailleurs. L'Europe organisée est plutôt stimulée par les crises que désarmée par elles. L'UE a plutôt meilleure figure aujourd'hui qu'il y a un an. Imaginez ce que représenterait pour un chef de gouvernement même un peu éloigné des réalités le fait de quitter l'euro et de reprendre sa monnaie nationale, de la soutenir sur le marché des changes ! Laissons cela de côté. Le risque est ailleurs. Pendant cette période, les disciplines du marché intérieur et de l'Union économique et monétaire vont être relâchées, et sans doute certains gouvernements ont-ils en arrière-pensée qu'on n'y reviendra pas. Ce qui stimulait l'économie européenne - un marché unique, un espace relativement organisé, une compétition assez forte- disparaîtrait. Et, dans le monde où on vit, ce serait quasiment mortel. Il y a donc un risque portant sur la substance même de la construction européenne: le marché intérieur, ses disciplines et ses stimulants. (…)
L'Europe des États, à la place de l'Europe communautaire, c'est possible pendant une période brève ; à moyen et à long terme, seule la méthode communautaire permet à l'Europe de vivre et de progresser. Combien de temps sera-t-il nécessaire pour s'en rendre compte ? On en aura vite l'illustration dans plusieurs domaines. C'est la crainte que j'ai et que je veux exprimer fortement. Ce n'est pas une question de défendre une institution plutôt qu'une autre. Ayant encore des rapports avec plusieurs gouvernements, je peux dire que beaucoup d'entre eux ont tendance à ignorer la Commission. C'est plus simple de dire, quand cela ne va pas, c'est la faute à Bruxelles, et quand cela va, c'est le mérite du pays. Une sorte de conte pour faire dormir les enfants.
Quant à l'approfondissement de la construction européenne, il faudrait accepter une idée qui n'a jamais rencontré beaucoup de défenseurs: celle de la différenciation. Je reprendrais la formule de M. Genscher: « Les pays qui veulent aller plus loin ne peuvent pas obliger les autres à les suivre, mais ces derniers ne peuvent empêcher les autres d'aller de l'avant ».