Quel éclat aurait suscité un échec même partiel du Conseil européen! On aurait parlé de fracture dans l'UE, divergences sur le plan de relance, perte du leadership européen en matière de climat… La veille du Sommet et le matin même de vendredi, l'accent était mis sur les désaccords qui subsistaient plutôt que sur les résultats acquis. La règle est connue: les difficultés et les échecs attirent les lecteurs et permettent les titres à sensation. S'y ajoute la difficulté à reconnaître le résultat positif d'un adversaire politique. Il en découle des commentaires réticents et remplis de réserves. C'est normal, et c'est même préférable: le triomphalisme n'est jamais une bonne attitude et l'incitation à faire mieux est toujours opportune, car les orientations du Sommet comportent des lacunes et surtout elles doivent se concrétiser. « Rien n'est jamais acquis à l'homme et quand il croit ouvrir les bras, son ombre est celle d'une croix », chantait Louis Aragon.
Rappelons quand même la signification essentielle de ce que le Conseil européen a décidé.
A. L'UE consolide son rôle de guide dans la défense du climat. Les trois objectifs essentiels sont maintenus, avec le « triple 20% » qui avait acquis une valeur symbolique incontournable. Certaines critiques agressives paraissent méconnaître la signification et le fonctionnement de la démocratie.
Dans un régime démocratique, toutes les composantes de la société ont le droit de s'exprimer et leurs arguments doivent être écoutés et pris en considération. Après quoi, le rôle de la politique est de définir l'intérêt commun qui doit prévaloir sur les intérêts sectoriels. Il était normal que les écologistes, les syndicats des travailleurs, l'industrie, etc. fassent valoir leurs raisons, parfois contradictoires, et s'efforcent de convaincre les opinions publiques et les autorités du poids de leurs arguments. Mais aucun intérêt particulier ne peut prétendre que la totalité de ses revendications soit retenue. Le Parlement européen va maintenant se prononcer en première lecture sur les compromis qu'il avait déjà longuement discutés et négociés avec les autres institutions. À Strasbourg, la majorité élue va logiquement prévaloir.
Les modifications retenues la semaine dernière par les chefs d'État et de gouvernement portent essentiellement sur la solidarité financière interne à l'UE, sans compromettre le modèle européen en vue des décisions qui devront être négociées l'année prochaine au niveau mondial. Le Conseil européen a défini des dispositions permettant d'éviter, dans des États membres comme la Hongrie et la Pologne, des hausses excessives des prix de l'énergie qui auraient entraîné des conséquences socialement inacceptables, un aspect que certains prophètes de l'orthodoxie écologique trop facilement négligent. Certaines exigences de non-délocalisation industrielle (éviter la disparition dans l'UE de secteurs comme ciment, papier, acier, chimie, verre) ont été prises en considération, en direction d'une activité industrielle innovante, soucieuse de l'environnement (on parle de troisième révolution industrielle) et créatrice d'emplois.
B. La feuille de route pour l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne. Il reviendra au peuple irlandais de se prononcer l'année prochaine, en répondant en toute liberté aux questions fondamentales au lieu de fonder son choix sur des malentendus ou des craintes inexistantes (voir mon précédent commentaire).
C. Plan de relance économique renforcé et amélioré. Ainsi que sa dénomination l'indique, un plan n'est toujours qu'un plan ; c'est la mise en œuvre qui compte. Le premier résultat devrait être le rétablissement progressif d'un minimum de confiance. Les volets nationaux du plan demeurent essentiels (c'est inévitable, du moment que le budget communautaire n'a jamais été suffisamment nourri pour qu'il en soit autrement), et pour cet aspect, il a été démontré que le reproche fait à l'Allemagne de ne pas jouer pleinement son rôle est faux et inéquitable ; cette rubrique y reviendra. Les actions nationales seront coordonnées, et on comprend l'insistance de Jean-Claude Juncker pour obtenir que la coordination des politiques économiques des États membres ne soit pas liée à la crise actuelle mais devienne permanente.
Quant au volet communautaire, le Sommet a passé outre les réserves des ministres des Finances à propos des crédits non utilisés des budgets 2008 et 2009 de l'UE. L'orientation politique semble claire: ces crédits, évalués à 5 milliards d'euros, ne seront pas rendus aux États membres mais financeront une partie du volet européen du plan de relance. Les divergences d'interprétation apparues ce lundi entre les experts budgétaires doivent être surmontées sans remettre en cause l'orientation du Conseil européen.
Ce plan de relance appelle un commentaire spécifique ; ce sera pour demain. Et il sera opportun de revenir aussi sur le volet institutionnel lié aux dispositions concernant le Traité de Lisbonne, ainsi que sur certains aspects supplémentaires des conclusions du Conseil européen.
(F.R.)