Dans l'affaire de la présidence stable de l'Eurogroupe au niveau le plus élevé, la querelle sur les noms n'est pas l'essentiel (voir cette rubrique d'hier). L'Eurogroupe étant un organe informel réservé aux pays de la zone euro, la rotation semestrielle de la présidence du Conseil de l'UE ne lui est pas applicable car elle englobe les pays qui ne font pas partie de cette zone. Ce sera justement le cas tout au long de l'année prochaine. Au niveau des ministres des Finances, la question a été réglée par les pays concernés lorsqu'ils ont décidé de désigner un président stable. Le problème de savoir qui le préside au niveau le plus élevé existe, il faudra le résoudre. Mais ce qui compte vraiment est l'idée en elle-même que l'Eurogroupe doit être en mesure de se réunir à tout moment au niveau des chefs d'État et de gouvernement.
Gouvernement économique, le vrai problème. Son opinion à ce sujet, Nicolas Sarkozy l'avait exprimée dans son discours du 21 octobre devant le Parlement européen et dans la conférence de presse qui avait suivi: « La seule réunion des ministres des Finances n'est pas à la hauteur de la gravité de la crise (…) Qui peut penser que les ministres des Finances auraient pu débloquer 1.800 milliards d'euros ? Seuls les chefs d'État ou de gouvernement le pouvaient.» M. Sarkozy avait été plus loin: « La zone euro doit disposer d'un gouvernement économique clairement identifié. Une Banque centrale indépendante doit pouvoir dialoguer avec un vrai gouvernement économique: un gouvernement de l'Eurogroupe au niveau des chefs d'État et de gouvernement ». Pouvait-il être plus clair ? Or, l'Allemagne ne peut pas suivre tel quel ce raisonnement ; elle a besoin de clarifications. On doit le comprendre: Berlin ne peut pas envisager un gouvernement économique régi par des règles analogues à celles du Conseil communautaire (où le poids allemand est loin de correspondre aux réalités économiques) ni mettre ses ressources financières à la disposition d'autres pays, au-delà de ce qui est prévu par les règles budgétaires européennes. D'ailleurs, les politiques économiques nationales ne sont pas uniformes.
M. Sarkozy s'est efforcé d'apaiser ces inquiétudes en expliquant: ce que l'UE doit rechercher est simplement une réponse unie à la crise, et précisant: « Réponse unie ne veut pas dire la même réponse », mais « une feuille de route, une harmonisation, une coordination ».
Il en faut toutefois davantage pour rassurer les Allemands, qui ont déjà défini ce qui semble constituer un véritable plan national de relance (même s'il n'en a pas la dénomination): stimuler les investissements par des mesures ponctuelles ciblées secteur par secteur (rénovation écologique dans le bâtiment, fiscalité encourageant l'achat de voitures automobiles écologiques) ; envisager des allégements fiscaux relançant le pouvoir d'achat, etc., mais sans compromettre l'objectif d'équilibrer le budget fédéral. Il est évident que l'Allemagne doit avoir les mains libres pour agir selon ses exigences et qu'elle ne peut pas financer les États membres qui ne savent pas équilibrer leurs budgets. Mais rien n'empêche un certain niveau de coordination, si les objectifs et les instruments sont clairement définis.
Le principe paraît acquis. Plusieurs autres aspects sont impliqués dans la réflexion: le rôle de la Grande-Bretagne, l'hypothèse de Fonds souverains des pays de l'UE, les paradis fiscaux…Rien n'est encore mûr pour des décisions, et on comprend que le ministre français aux Affaires européennes ait invité à la prudence: « Aujourd'hui, la question d'un président stable de l'Eurogroupe au niveau le plus élevé ne se pose pas », a affirmé Jean-Pierre Jouyet. Mais le principe de ces réunions semble acquis. On a rappelé que le Conseil européen n'était pas prévu par le Traité de Rome ; il a été créé en 1974 lorsque Helmut Schmidt et Valéry Giscard d'Estaing ont estimé absurde que l'Union ne se réunisse pas régulièrement et officiellement au niveau des chefs d'État ou de Gouvernement: la même exigence est aujourd'hui ressentie pour l'Eurogroupe. C'est d'ailleurs le Parlement européen qui a affirmé (par 499 voix contre 130 et 67 abstentions): « la première réunion des chefs d'État et de gouvernement de la zone euro appelle un développement ultérieur ».
M. Sarkozy a indiqué que M. Juncker « ferait un très bon président au niveau le plus élevé, s'il est désigné ». Certains milieux estiment toutefois que le prolongement de la présidence actuelle serait la meilleure formule (elle a déjà été utilisée) ; ensuite, au début de 2010, M. Zapatero pourrait coiffer à nouveau les deux casquettes: président du Conseil européen (ce sera le tour de l'Espagne) et de l'Eurogroupe au niveau le plus élevé. Mais, je le répète, les noms, ce n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est la participation institutionnalisée des chefs de gouvernement à l'activité européenne en matière économique et financière.
(F.R.)