Des motivations autres que l'énergie. Selon certains observateurs, le facteur qui a déclenché les événements dramatiques en Géorgie était représenté, une fois de plus, par la question énergétique, qui a été à l'origine de tellement de conflits ailleurs. Mais cette fois-ci, le président géorgien n'avait aucune raison en rapport avec l'énergie pour déclencher les hostilités, car de ce point de vue la situation était favorable à son pays: en effet, la seule liaison par laquelle le gaz et le pétrole de la zone de la Mer Caspienne peuvent atteindre l'UE sans passer par le territoire russe (en attendant la réalisation, problématique et contestée, du projet Nabucco) est le gazoduc géorgien Bakou-Tbilissi-Ceyhan. Situation idéale pour un pays qui ne dispose pas de ressources pétrolières propres et pour lequel le transit de produits pétroliers vers la Méditerranée, via la Turquie, représente une rente assurée considérable. Provoquer le conflit armé avec la Russie pour des raisons énergétiques n'avait pas de sens. C'est pourquoi j'estime que d'autres motivations ont été à la base de la folle aventure déclenchée par Mikhaïl Saakachvili, motivations liées à l'éternelle question des frontières et à la volonté de reprendre le contrôle des deux territoires dont la population réclame, avec le soutien de Moscou, l'autonomie. Les questions liées à la souveraineté, aux frontières et aux nationalités sont donc une fois de plus à la base d'un conflit, ainsi qu'on l'a vu tellement de fois dans le cours de l'histoire, et encore récemment en Europe après l'éclatement de la Yougoslavie (et ce n'est pas tout à fait fini), pour ne pas parler de l'Europe dans son ensemble jusqu'à la création de la Communauté européenne. Confiant dans l'appui américain, M. Saakachvili a cru pouvoir agir.
Pour l'UE, le nœud énergétique subsiste. Le facteur énergétique joue un rôle important, mais davantage par son poids dans les évolutions futures que comme déclencheur de la phase chaude de ce conflit. Plusieurs journalistes envoyés sur place par les media occidentaux ont constaté l'attention pas toujours amicale que les forces russes réservaient au gazoduc géorgien, mais sans vraiment compromettre son fonctionnement. Les événements de ce mois-ci représentent un avertissement supplémentaire à l'UE qui devrait l'inciter à définir et appliquer une politique commune de l'énergie, en dépassant le stade des stratégies purement nationales et souvent contradictoires. C'est l'un des défis essentiels auxquels l'UE est confrontée, et en même temps des plus complexes et difficiles ; cette rubrique s'en est souvent occupée. Les progrès sont minimes ; on a plutôt l'impression que la plupart des États membres agissent de manière de plus en plus autonome, chacun soucieux de ses intérêts nationaux. Il est normal que la Russie (au niveau politique le plus élevé, ou par l'entremise de Gazprom et d'autres colosses qui contrôlent les ressources pétrolières du pays) encourage cette tendance, ayant intérêt à avoir en face des pays séparés plutôt qu'un ensemble unique. L'énergie, c'est l'enjeu principal du nouvel accord de partenariat UE-Russie dont la négociation est officiellement ouverte. Comment éviter que les événements de Géorgie n'influencent pas de façon négative la négociation de cet accord ?
Tout se complique. L'adhésion de la Russie à l'OMC, indispensable pour des relations commerciales renforcées et normalisées, semble compromise, ou du moins sérieusement retardée. Les négociations sur l'accord de partenariat subiront-elles un ralentissement global ? L'UE sera-t-elle en mesure de sauvegarder, et de renforcer au besoin, son autonomie par rapport aux États-Unis ? Dans le contexte de l'OTAN, les Européens ont joué un rôle d'équilibre et d'apaisement (voir cette rubrique d'hier) ; dans les autres domaines, l'énergie en tête, c'est d'une véritable liberté de mouvement par rapport aux Américains dont l'Europe aurait besoin. Il n'est pas du tout acquis que les pays de l'UE soient tous d'accord à ce sujet.
Excès partagés. J'ajoute quelques lignes sur l'aspect le plus désagréable: la responsabilité des actes de cruauté pendant le conflit. Les Russes ont accusé les Géorgiens de génocide, et ils ont exprimé l'intention de les dénoncer à ce titre aux organisations internationales. Les Géorgiens ont lancé des accusations à peu près analogues aux Russes et surtout aux irréguliers ossètes qui suivaient les forces russes. Les témoignages des envoyés spéciaux occidentaux sur place sont déterminés par l'endroit où ils se sont rendus: chacun a vu les cruautés de l'une ou de l'autre partie, selon la zone visitée. C'est l'histoire douloureuse de tous les conflits où les populations sont impliquées ; on l'avait vu dans l'ex-Yougoslavie, et auparavant au Vietnam, en Algérie et ailleurs. Les accusations réciproques n'y changent rien, la volonté de se venger prévaut toujours. De ce point de vue, l'Europe unie a indiqué le chemin, même si trop souvent les Européens eux-mêmes l'oublient.
J'évoquerai demain les répercussions des événements sur le fonctionnement de l'UE. (F.R.)