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Bulletin Quotidien Europe N° 9671
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

UE/Turquie: les positions officielles n'évoluent pas, la situation oui

Les positions officielles n'ont pas évolué. Lors de la session de mardi du Conseil d'association UE/Turquie, les deux parties ont réaffirmé ce qu'elles répètent depuis des années. Au nom de l'UE, le président du Conseil Dimitrij Rupel et le commissaire européen Olli Rehn ont confirmé que l'adhésion représente l'objectif partagé mais que pour l'atteindre la Turquie doit accélérer les réformes et supprimer le régime restrictif qu'elle applique à un Etat membre (Chypre). De son côté, le ministre turc des Affaires étrangères a confirmé que pour son pays l'adhésion est le seul objectif pris en considération et que la lenteur des négociations n'est pas due seulement à certains retards dans les réformes mais aussi au fait que l'UE bloque l'ouverture de plusieurs chapitres pour des raisons politiques, allusion au véto français à ouvrir les négociations dans des secteurs où l'adhésion serait la seule issue possible, comme la participation aux institutions et au budget (voir notre bulletin d'avant-hier). Rien de nouveau, donc dans les positions officielles. Mais il en va autrement si l'on considère les évolutions réelles qui sont, au contraire, sensibles et vont, à mon avis, dans la direction de la sagesse, qui consiste à laisser de côté les solutions impraticables ou inappropriées et à réfléchir concrètement aux formules intermédiaires entre l'adhésion à part entière et la rupture.

Des raisons internes à l'UE. Les Européens réticents à l'adhésion turque ont surtout précisé et expliqué les raisons de leurs réserves, qui sont internes à l'UE elle-même. À ma connaissance, c'est Sylvie Goulard, présidente du Mouvement Européen/France, qui a le mieux éclairé cette position. Il faut éviter que ce soit un référendum national ou le vote négatif d'un Etat membre au sein du Conseil de l'UE qui rejette l'adhésion à l'issue des négociations, car «le peuple turc ne doit pas être humilié», et l'Europe ne doit pas oublier qu'en décembre 2004 et en octobre 2005, les chefs de gouvernement européens avaient décidé à l'unanimité d'ouvrir les négociations. Ce n'est pas par un véto que cette décision doit être modifiée mais par la réflexion en commun sur l'opportunité de l'adhésion et ses conséquences. Selon Mme Goulard, « de solides raisons existent pour ne pas concrétiser cette adhésion. Les plus fortes ne sont pas géographiques et encore moins culturelles. Les pays d'Europe comptent déjà, parmi leurs ressortissants et parmi les étrangers vivant sur leurs territoires, des millions de musulmans. La question de la compatibilité de l'Islam avec les valeurs des Lumières n'est plus depuis longtemps une question de politique étrangère ou d'élargissement de l'UE. L'objection majeure a trait à la nature de l'Union européenneL'adhésion turque serait «de nature à bouleverser tous les équilibres. Jamais un nouvel Etat membre n'a été à la fois plus peuplé que n'importe quel autre pays de l'Union et doté d'une capacité contributive durablement inférieure. Que resterait-il du projet européen une fois cet immense pays introduit dans le jeu institutionnel ? Comment serait financée la poursuite de politiques communes ambitieuses ? Les pays les plus favorables à l'adhésion turque refusent d'augmenter le budget communautaire. Et comment rassurer les citoyens européens qui rejettent une Europe réduite à un marché, dépourvue d'objectifs sociaux exigeants ?» Le résultat de l'adhésion turque serait « la dilution des liens communautaires et l'abandon de certaines ambitions. Bonjour Turquie, adieu politique agricole commune, adieu politique de solidarité nationale, adieu Europe sociale, adieu Europe des citoyens

Préparer la solution de rechange. Sylvie Goulard appelle sur ces questions fondamentales un débat «non pas en fin de parcours, non pas en France seulement, mais à 27, et bien avant de signer un traité d'adhésion.» Le résultat ne doit être en rien un affaiblissement des liens entre les deux parties, car la Turquie est pour l'Europe un partenaire stratégique: «un partenariat privilégié doté d'un contenu substantiel, basé sur des relations de confiance, est tout à fait concevable et souhaitable».

Une position assez proche a été prise par une partie du Parlement européen, et Jacques Toubon s'en est fait l'interprète. Il partage l'analyse du rapporteur Ria Oomen Ruijten, ainsi que les recommandations pressantes que son rapport adresse à la Turquie, mais il estime illusoire de croire que « notre inlassable pédagogie puisse changer la Turquie. Il y a une contradiction entre ce grand pays, ce grand peuple, et l'avancement du projet européen.» À son avis, l'évolution en Turquie est « contradictoire avec les principes d'intégration, délégation de compétences et souveraineté partagée qui constituent l'Union européenne. Arrêtons de nous illusionner (…) Définissons en revanche une structure durable de partenariat qui permette à la Turquie de jouer son rôle de puissance régionale et à l'UE de poursuivre la construction de son identité.»

J'indiquerai demain les raisons pour lesquelles, à mon avis, une telle évolution est préférable, pour ne pas dire indispensable, pour la Turquie elle-même.

(F.R.)

 

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