Á propos d'un entretien qui était « off ». Il n'y a plus de secret. Le journaliste français Jean Quatremer a indiqué (dans son blog accessible à tous) que Nicolas Sarkozy avait rencontré le 5 mai les correspondants de la presse française accrédités à Bruxelles, pour un échange de vues "off" sur sa prochaine présidence de l'UE, en signalant aussi que l'Agence EUROPE figurait parmi les invités (en raison, de toute évidence, de son caractère «européen»). Il avait en outre précisé que le compte-rendu qu'il en avait lui-même publié comme résultant d'un échange de vues avec l'entourage présidentiel, résumait en fait les propos de M. Sarkozy. Entre-temps, des éléments épars des confidences présidentielles avaient paru ici ou là, parfois sous une forme transparente.
Le caractère "off" de l'entretien était ainsi brisé, et j'avais estimé pouvoir, moi aussi, sortir de la réserve et mettre à la disposition des lecteurs ce que le futur président du Conseil européen avait estimé utile de faire savoir aux journalistes spécialisés dans les affaires européennes. Mais à Paris, on considère que le caractère confidentiel de la rencontre subsiste: elle était "off", elle le reste. Je me limite dès lors à reprendre ce que tous peuvent lire sur le blog de M. Quatremer, c'est-à-dire que Nicolas Sarkozy a rencontré à l'Elysée un groupe de journalistes pour un échange de vues ouvert et informel, dans une atmosphère "détendue". Sur le contenu, je suivrai l'exemple des collègues français, en résumant ce qu'ont indiqué des sources proches de la présidence de la République. Je le fais sans apporter de révélations, mais sous une forme schématique, par thèmes.
Signification de la présidence européenne. Le premier principe est de faire abstraction des intérêts nationaux et de prendre comme base les intérêts de l'Europe. Un exemple: la France souhaiterait renégocier certains aspects du paquet énergie/climat présenté par la Commission, comme le taux/objectif des énergies renouvelables, mais l'intérêt européen conseille d'éviter de rouvrir tout le paquet. L'objectif fondamental étant partagé par tous, la manière de l'atteindre est évidemment à discuter ; mais si chacun va trop loin dans la défense de ses opinions et intérêts, même justifiés, "on va dans le mur".
Sur un plan général, la nouvelle présidence entend" investir énormément" sur le Parlement européen.
Les présidents à désigner. Les candidats les mieux placés, les «favoris», pour la présidence durable du Conseil européen et pour celle de la Commission sont M. Juncker et M. Barroso, sans exclure un "swap", un changement de rôle entre les deux. Pour le moment, l'opposition britannique à la désignation de M. Juncker demeure ferme. Mais des portes pourraient s'ouvrir, car la France ne partage pas l'opinion qu'il faudrait exclure les Britanniques des charges européennes importantes pour la raison que leur pays est resté en dehors de réalisations essentielles comme la monnaie unique et l'espace Schengen. Une personnalité ne doit pas être choisie en fonction de sa nationalité mais de sa valeur et de ses convictions.
La France n'est pas demandeur pour les présidences à créer ou à renouveler. Pour la Commission européenne en particulier, le retour de Michel Barnier comme vice-président responsable d'un portefeuille tel que le marché intérieur est envisageable.
La monnaie et les finances. La Présidence française ne soulèvera pas la question de l'autonomie de la Banque centrale européenne (BCE) ou d'une modification de son statut. C'est une affaire délicate sur laquelle la France n'entend pas entrer en conflit avec l'Allemagne. L'objectif est donc un approfondissement systémique du dialogue entre la BCE et le Groupe de l'euro. Justement parce qu'il est indépendant et maître de ses décisions, M. Trichet doit accepter de dialoguer. La France n'est pas d'accord avec la politique de la BCE en matière de taux d'intérêt, car elle l'estime erronée, mais elle ne conteste pas ses compétences ; elle souhaite toutefois qu'on en discute dans les enceintes appropriées.
La présidence s'investira particulièrement dans la moralisation du capitalisme financier. On a pu constater que le Royaume-Uni a beaucoup évolué à ce sujet ; autrefois Londres estimait que l'Europe n'avait aucun rôle à jouer en ce domaine, aujourd'hui la Grande-Bretagne participe activement au débat au sein de l'UE.
La défense. Il faut avancer sans trop en parler, afin d'éviter des polémiques qui risquent de dégénérer à propos de la neutralité, des relations avec l'OTAN, etc. Il faut essayer de progresser sur les aspects concrets, comme l'industrie de l'armement ou la constatation qu'une «défense à 27» ne peut pas progresser avec les efforts de quatre pays à peine. Les avancées sont possibles dans la discrétion.
Les États membres est-européens. Il n'y a rien à leur reprocher à propos du passé. Ils avaient besoin à la fois d'un soutien à leur croissance économique (que l'UE leur offrait avec ses politiques communes) et de se sentir protégés pour l'aspect «sécurité», qui dépendait, à leur avis, des États-Unis et de l'OTAN. Ils sont rassurés et prêts maintenant à discuter de ces sujets dans le cadre de la PESD.
(F.R.)