Précautions nécessaires. Un peu ingénue, l'Europe, dans l'affaire des Fonds souverains ? C'est l'adjectif que j'ai utilisé dans cette rubrique précédente et je dois l'expliquer. Les gérants de ces Fonds (SWF), qu'ils soient chinois, ou arabes, ou russes, sont sans doute sincères lorsqu'ils affirment que leur but est de gérer au mieux les ressources financières énormes qui leur sont confiées, sans ambitions occultes de nature politique ou stratégique. Mais il faut tenir compte des effets possibles de leurs opérations, au-delà des intentions.
« Notre monnaie est votre problème ». L'objectif prioritaire des pays qui ont créé ces Fonds était, à l'origine, de placer de façon efficace les avalanches de dollars qui gonflent les caisses nationales, que ce soient la rente du pétrole ou le résultat des actifs commerciaux. Des opérations colossales de change, en direction de l'euro ou d'autres monnaies, et des demandes massives de remboursement de titres du Trésor américain sont impraticables, car depuis que le président Nixon a décrété le décès de la parité-or du dollar (août 1971) et les Etats-Unis ont laissé le marché en déterminer la valeur, les pays qui détiennent des dollars doivent s'en soucier. Il faut toujours revenir à la phrase célèbre d'un responsable américain: Le dollar est notre monnaie mais il est votre problème. Elle est tellement galvaudée que je suis presque gêné de la sortir à nouveau: mais elle représente la définition la plus brève, la plus simple et la plus claire de la réalité.
Des ventes excessives de dollars sur les marchés financiers auraient comme résultat l'écroulement de sa valeur. C'est un effet déjà bien visible des déficits permanents de la balance commerciale américaine ; cet effet serait doublé, triplé, multiplié par dix, en cas de ventes systématiques de dollars sur les marchés, et tous les pays dont les réserves monétaires sont constituées surtout de dollars en seraient directement et dramatiquement affectés. Certes, les Etats-Unis ne pourraient pas accepter un effondrement total ; mais ils estiment qu'il revient d'abord aux autres de faire le nécessaire pour l'éviter. Quel pays admettrait que ses réserves monétaires, accumulées au cours des ans par la vente de ses richesses naturelles ou représentant le fruit du travail de sa population, se volatilisent d'un coup ?
Effets multiples des Fonds souverains. Voici venir alors la recherche de voies plus ordonnées et graduelles pour utiliser au mieux les montagnes de dollars dont on se retrouve propriétaire: en octroyant des prêts colossaux (comme la Chine au Congo), en s'efforçant de libeller en euro le prix du pétrole ou d'autres matières de base (mais c'est long et compliqué), et surtout en créant les Fonds Souverains chargés de prendre des participations ou d'acheter des entreprises ici ou là dans le monde. Remplacer les dollars par des richesses durables: voici le point du départ, et on comprend que les organismes chargés de cette tâche se soient multipliés.
Or, les répercussions de ces opérations peuvent aller très loin. L'achat d'une entreprise ou de participations importantes entraîne l'entrée dans les organes de gestion, l'accès aux brevets et aux méthodes de production, le droit à influencer les stratégies opérationnelles. Différents parlements et plusieurs dirigeants d'entreprises s'en sont préoccupés et s'en préoccupent. L'orientation de l'UE, proposée par la Commission européenne dans sa communication de la fin février, vise la définition de principes et critères d'un « code de conduite » qui ne serait pas contraignant mais serait accepté volontairement par les Fonds souverains, avec la possibilité pour l'UE de légiférer si ce code n'est pas respecté. L'objectif est de maintenir un environnement ouvert aux investissements, tout en améliorant leur transparence: multiplier les informations que les SWF fournissent au marché concernant l'origine de leurs ressources, leurs objectifs d'investissement, leurs stratégies, et ainsi de suite.
Trois éléments de perplexité. Le « risque d'ingénuité » de cette construction se fonde sur trois constatations: a) les Fonds souverains les plus dotés appartiennent à des pays peu ou pas démocratiques. Sans mettre en cause la bonne foi des gérants de ces Fonds, ce sont les intentions des autorités politiques qu'il faudrait connaître, et savoir qui garantirait le respect du code de conduite ; b) en dehors de l'UE, les Etats-Unis disposent d'une possibilité de contrôle sur les investissements étrangers dans plusieurs domaines, et la Russie a établi une liste de 42 secteurs économiques dans lesquels les investissements stratégiques sont strictement limités ou nécessitent une autorisation spéciale. L'attitude ouverte de l'UE paraît un peu isolée ; c) selon les experts, les capitaux dont disposent les Fonds souverains représentent déjà le double des actifs cumulés des banques commerciales américaines et dépasseront en 2011 l'ensemble des réserves monétaires mondiales. Ce sont des chiffres qui font réfléchir.
Cette rubrique reviendra demain sur ces trois aspects.
(F.R.)