Pour son 50ème anniversaire, le Parlement européen a réuni les témoignages de ses anciens présidents. Nous achevons aujourd'hui leur reproduction avec ceux de Egon Klepsch, Klaus Hänsch, José Maria Gil Robles, Nicole Fontaine, Pat Cox et Josep Borrell. (O.J.)
Egon KLEPSCH: janvier 1992 - juillet 1994
J'ai été président du Parlement européen pendant la deuxième moitié de la législature 1989-1994. Ma prise de fonctions a correspondu à un moment riche en événements, à une époque où l'Europe rêvait d'un avenir commun suite aux bouleversements de 1989 et à la fin du conflit Est-Ouest.
Après une période de désintérêt de la part de nombreux citoyens dans les années 80, l'Union européenne se voyait investie d'une nouvelle fonction clé. À l'époque de mon mandat, la vague d'euphorie qui avait suivi la chute du mur et du rideau de fer était déjà achevée. Il s'agissait alors d'orienter et de concrétiser le difficile processus d'une construction européenne commune. Plus que jamais, les citoyens d'Europe centrale et orientale se tournaient pleins d'espoir vers l'Union européenne, épris de liberté à l'aube d'une nouvelle ère.
La Communauté des douze de cette époque faisait l'effet d'un véritable aimant sur les pays qui souhaitaient y adhérer. Toutefois, à de nombreux titres, j'étais conscient qu'il lui manquait encore la force intérieure indispensable. Il fallait dans un premier temps canaliser politiquement les secousses provoquées par ces bouleversements historiques. Élargissement et approfondissement de la Communauté étaient tous les deux à l'ordre du jour, et c'est à ces deux pôles que l'on doit les grandes avancées politiques européennes des années 1992 à 1994:
Le 7 février 1992 était signé le traité de Maastricht, visant à instituer l'Union européenne. J'étais présent à Maastricht, au nom du Parlement, lors de sa signature qui a ouvert la voie à l'union économique et monétaire et à l'introduction de l'euro. La ratification eut lieu après la valse-hésitation qu'ont représentée le "non" (juin 1992) puis le "oui" (mai 1993) des Danois.
À la fin de l'année 1992/début 1993 fut fêtée la mise en place du marché intérieur européen. Le Parlement européen, malgré ses compétences encore restreintes, a eu une influence considérable sur la mise sur pied de cette puissance économique européenne, avec sa libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux. La bonne réputation acquise par le Parlement à cette époque lui a servi de levier dans son action en faveur de l'élargissement ultérieur de ses compétences.
La décision d'intégrer l'Autriche, la Finlande et la Suède à l'Union européenne a été adoptée le 1er mars 1994, avec un large soutien du Parlement européen. L'élargissement de l'Europe des douze à ces trois membres supplémentaires était ainsi entériné.
Dans le même temps, la demande d'un élargissement à l'Est devenait de plus en plus forte. Le Conseil européen de Copenhague a formulé en juin 1993 les conditions requises, les "critères de Copenhague". Début 1994, la Hongrie et la Pologne déposaient déjà leur demande d'adhésion.
Lors des élections européennes de juin 1994, le Parlement européen disposait déjà des compétences renforcées en vertu du traité de Maastricht. Malheureusement, ces compétences élargies n'ont eu pour effet, ni à l'époque ni aux élections suivantes, d'augmenter le taux de participation.
Lors de mon entrée en fonction en tant que président du Parlement européen, je nourrissais l'espoir qu'il puisse influencer de façon déterminante l'évolution de notre continent vers un nouvel avenir.
De par mon expérience de président du groupe du Parti populaire européen (PPE), je savais qu'une telle perspective ne pourrait se concrétiser que si les majorités s'organisaient indépendamment des partis, et qu'un dialogue d'égal à égal se nouait avec le Conseil et la Commission.
Rétrospectivement, on peut dire que ce fut fait. Le traité de Maastricht a apporté non seulement la feuille de route vers l'union monétaire et l'euro, mais aussi, et beaucoup l'ont oublié aujourd'hui, une extension considérable des compétences du Parlement européen. C'est à ce moment là que s'est effectué le passage définitif d'un parlement à caractère essentiellement consultatif à un parlement colégislateur dans des domaines. aussi variés que le marché intérieur, la protection des consommateurs et l'environnement.
En tant que président, je tenais particulièrement à ce que ce droit de codécision soit un succès dans la pratique, pour qu'un élargissement des compétences puisse être envisagé ultérieurement.
Aujourd'hui, la codécision est devenue la règle dans la procédure législative européenne. Force est de constater que mes réflexions stratégiques de l'époque ont été couronnées de succès. Pour ce faire, je n'ai pas seulement suivi de grandes lignes stratégiques, mais également, fort de mon expérience de parlementaire, prêté attention à de petits signes. Ainsi, j'avais régulièrement recours au "trilogue" entre les dirigeants du Conseil, de la Commission et du Parlement. Pour éviter les contraintes du calendrier, j'ai souvent organisé des déjeuners de travail auxquels prenaient part non seulement les présidents, mais aussi les chefs de cabinet et les secrétaires généraux. Nous y discutions aussi bien des problèmes de fond que des problèmes de l'actualité et nous mettions tout cela en musique. Cette collaboration a très bien fonctionné tout le long de mon mandat.
Ce type de relations était également de mise avec d'autres institutions, comme la Cour de justice et la Cour des comptes, par exemple. Il arrivait ainsi que, lors des discussions concernant le budget, ces autres organes cherchent à dégager une ligne d'action commune avec le Parlement européen sur des questions clés pour constituer un contrepoids décisif à la Commission. On appellerait cela aujourd'hui "influencer grâce à un bon travail en réseau".
Pour parvenir à concrétiser ces nouvelles compétences législatives et budgétaires, il a fallu introduire toute une série de petites modifications dans la pratique politique. Il a fallu adapter la collaboration avec les groupes politiques et les commissions au nouveau processus. La coopération informelle entre le Conseil, la Commission et le Parlement s'est institutionnalisée progressivement. Les améliorations pratiques apportées, à cette époque, au processus budgétaire pouvaient être perçues comme des détails par rapport à l'ensemble. En fait, elles représentaient des avancées significatives qui ont permis par la suite de faire du Parlement la puissante autorité budgétaire que l'on connaît aujourd'hui.
Outre le budget et la législation, le Parlement européen a obtenu, grâce au traité de Maastricht, et donc pendant mon mandat, le droit d'approuver ou de refuser l'entrée de nouveaux membres. Ce droit a pu être exercé, de manière visible pour tous, lors du passage de 12 à 15 États membres. Dix ans plus tard, pour l'élargissement à l'Est, ce droit fut exercé pour franchir une nouvelle étape historique.
En tant que président, j'ai eu l'occasion de présenter les positions du Parlement lors des Conseils européens. Des gestes apparemment insignifiants y ont joué pourtant un rôle important en tant que symbole de reconnaissance protocolaire. C'est ainsi que durant mon mandat fut introduit l'usage de ne pas seulement donner la parole au président du Parlement à l'ouverture du sommet, mais de le faire également apparaître sur la photo avec les chefs d'État ou de gouvernement ainsi que le président de la Commission. Depuis le sommet de Birmingham, à l'automne 1992, le président du Parlement européen figure sur la photographie officielle des participants, appelée aussi "photo de famille".
Mais les orientations politiques prises à cette époque lors des sommets sont plus importantes que ces gestes protocolaires. L'occasion s'est d'ailleurs présentée deux mois après Birmingham, lors du sommet d'Edinbourg. J'y ai présenté un nouveau schéma de répartition des sièges du Parlement européen aux chefs d'État ou de gouvernement. Suite à la réunification, l'Allemagne obtint alors 99 sièges. Dans l'ensemble, comme le voulait la démocratie, le nombre de sièges reflétait plus fortement la taille du pays, Cette proposition a été adoptée et mise en œuvre.
Le sommet de 1993 au Danemark doit également être évoqué. Il a en effet ouvert une perspective sûre d'adhésion aux États d'Europe centrale et orientale en pleine réforme. La promesse définitive fut cependant assortie de conditions contraignantes. Les fameux "critères de Copenhague" donnèrent une orientation claire à l'UE: transformation d'anciens régimes communistes en démocraties et en États de droit, transformation d'économies planifiées en économies sociales de marché, et reprise de l'acquis communautaire. En ma qualité de représentant du Parlement européen, il me tenait particulièrement à cœur, d'y insister, non seulement sur la capacité d'adhésion des pays candidats, mais aussi sur celle de l'Union à s'agrandir. La Communauté des douze devait pouvoir accueillir de nouveaux membres tout en conservant sa dynamique d'intégration européenne. Ce sommet de Copenhague a porté ses fruits: dix ans plus tard, le grand élargissement de 2004 a pu avoir lieu.
Durant mon mandat, de janvier 1992 aux élections européennes de 1994, le Parlement européen a progressé de manière considérable sur la voie de la consolidation démocratique en Europe. En adoptant lois et budget sur un pied d'égalité avec le Conseil des ministres, il a ainsi influé sur la vie de près de 500 millions de citoyens. Je me suis aussi attaché à faire vivre l'esprit de l'Europe unie dans le travail parlementaire. Enfin de compte, les soucis quotidiens sont éclipsés dans les mémoires par les "riches heures" du Parlement européen. Je pense particulièrement aux mémorables discours européens de la reine Elisabeth II et de Vaclav Havel en séance plénière à Strasbourg, aujourd'hui encore témoignages marquants de l'unification européenne.
Egon Klepsch
Klaus HÄNSCH: juillet 1994-janvier 1997
Le Parlement à l'aube d'une nouvelle ère en Europe
C'est une Europe nouvelle qui attendait le Parlement européen élu en juin 1994. Le mur de Berlin était tombé. Les peuples d'Europe centrale et orientale s'étaient libérés de la dictature du communisme et de l'occupation soviétique. Le rideau de fer, qui avait divisé l'Europe pendant quarante ans, n'existait plus. La guerre froide entre les deux blocs avait pris fin. Jamais auparavant dans son histoire, le Parlement européen n'avait eu à s'adapter à une évolution aussi radicale du contexte politique.
Les élections européennes de 1994 avaient été les premières auxquelles participaient les citoyens de l'ancienne RDA. C'est avec beaucoup d'émotion que, dans mon discours d'investiture, j'ai accueilli les députés librement élus par mes compatriotes de l'est de l'Allemagne. Quelques mois plus tard, en janvier 1995, le Parlement accueillait les députés des nouveaux États membres: Finlande, Suède et Autriche. Tel fut le premier acte de la réunification du continent européen.
Le nombre de députés européens était passé de 567 à 626. Nous étions plus nombreux, mais la diversité des cultures, des expériences et des traditions politiques n'en était que plus grande. L'intégration des nouveaux collègues et collaborateurs se fit en peu de temps grâce à l'énorme travail des groupes politiques et des commissions parlementaires, mais aussi du Secrétariat général du Parlement.
La Communauté européenne se dirigeait vers des négociations d'adhésion avec les pays d'Europe centrale et orientale. Comme leurs parlements respectifs n'avaient qu'une vague idée des procédures, des défis et des difficultés que comportait ce processus, le Parlement européen se devait de les aider à accomplir leur mission pour transposer l'acquis communautaire dans leur législation nationale. Pour la première fois dans l'histoire de l'unification européenne, j'ai donc pris l'initiative de réunir l'ensemble des présidents des parlements des pays candidats pour un échange de vues public au Parlement européen. Son impact fut tel que ces rencontres se répétèrent régulièrement jusqu'au lancement des véritables négociations d'adhésion. Notre Parlement a donc joué un rôle pionnier en accompagnant ces parlements et en encadrant le processus de réunification de l'Europe entière.
L'entrée en vigueur du traité de Maastricht, quelques mois avant les élections européennes, avait pour la première fois doté le Parlement européen d'un véritable droit de codécision, principalement pour l'adoption de règlements et de directives visant à l'achèvement du marché intérieur. Ces droits devinrent soudain réalité, marquant le début d'une nouvelle ère, lorsqu'en vertu de la procédure de codécision toute neuve, je signai au nom du Parlement la première directive européenne qualifiée de "directive du Parlement européen et du Conseil" lors de sa publication au Journal officiel et de son entrée en vigueur.
Si ces nouvelles compétences avaient fait de notre assemblée consultative un Parlement disposant de compétences d'exécution, son mode de travail et son image auprès de la population restaient ceux d'un organe purement consultatif.
Il nous fallait donc réformer notre façon de fonctionner, et notamment l'organisation des débats et des votes en plénière, la coopération entre les commissions ainsi que nos relations avec la presse et l'opinion publique. Ce ne fut pas une mince affaire, car l'enthousiasme dont une large majorité des députés fit d'abord preuve en faveur de profondes réformes disparut à mesure que celles-ci prenaient forme. Je ne remercierai jamais assez Pauline Green et Wilfried Martens de m'avoir témoigné leur indéfectible soutien et d'avoir su vaincre la méfiance de leurs groupes pour qu'ils acceptent ces réformes. Aujourd'hui, le fonctionnement du Parlement aurait bien besoin d'être à nouveau réformé.
En 1994, au terme du mandat de Jacques Delors, dont le travail à la tête de la Commission avait été exceptionnel pendant dix ans, les chefs d'État et de gouvernement proposèrent au premier ministre luxembourgeois Jacques Santer de lui succéder. Pour la première fois, le Parlement européen devait officiellement rendre son avis. Il ne s'agissait que d'une simple consultation, mais aucun acteur n'ignorait qu'une candidature qui ne recueillerait pas l'assentiment de la majorité du Parlement était vouée à l'échec. En cas d'avis négatif, Jacques Santer n'entrerait pas en fonction. Le Parlement s'était doté d'un droit de codécision pour la désignation d'un poste clé en Europe.
Pour la première fois, donc, l'investiture de la nouvelle Commission européenne passait obligatoirement par un vote de confiance du Parlement européen. Or, pour s'y préparer, le Parlement entendait se faire une idée précise de chacun des candidats. Il devait donc leur faire passer une audition publique. Malgré la réticence de nombreux gouvernements et l'indécision de la Commission, je parvins à ce que préalablement au vote de confiance en plénière, chacun des candidats se présente séparément à une audition devant la commission compétente pour le portefeuille qu'il allait occuper.
Les traités ne prévoyaient rien de tel. Cet épisode a donné lieu à la mise en place d'une véritable procédure à laquelle le Parlement européen a eu plusieurs fois recours pour influencer la composition de la Commission. Ce tour de force m'a convaincu que le Parlement a tout intérêt à user pleinement de sa capacité d'influence plutôt que de s'épancher sur les compétences qu'il n'a pas.
Parmi les missions qui furent les miennes pendant mon mandat, il y en a une que j'ai toujours accomplie avec plaisir. Dans mon discours d'investiture, j'avais promis de me rendre dans les diverses régions des États membres et, s'ils le souhaitaient, dans les circonscriptions de mes collègues. J'ai tenu ma promesse à quarante reprises. Et je puis affirmer que la faveur dont jouit la construction européenne auprès des citoyens est souvent bien plus marquée dans les régions que ne le laisse sous-entendre le jeu politique dans les capitales.
Klaus Hänsch
José Maria GIL ROBLES: janvier 1997 - juillet 1999
Il n'est pas facile de résumer une présidence riche en événements et anecdotes. Quelques souvenirs continuent de susciter en moi une vive émotion, comme la visite au Parlement du roi et de la reine d'Espagne ou celle de Rafael Caldera, ami de longue date rencontré lors des temps difficiles de l'opposition à Franco, ou encore la présence de parents et d'amis proches le jour de mon élection. Ce ne sont toutefois pas mes sentiments personnels qui importent, mais les faits qui ont été décisifs pour l'avenir de l'Europe et du Parlement européen.
Concernant le traité d'Amsterdam: je tiens, à ce propos, à insister avant tout sur la négociation du traité d'Amsterdam. Au cours des cinq premiers mois de ma présidence, je me suis engagé à poursuivre le travail de mon prédécesseur, Klaus Hansch, et j'ai rendu visite à quatorze chefs de gouvernement des États membres. Cette expérience, physiquement éprouvante, m'a toutefois permis de présenter, lors du sommet informel de Noordwijk, une position du Parlement européen qui a reçu un accueil favorable des chefs d'État et de gouvernement et a fourni le moyen de sortir de l'impasse dans laquelle se trouvaient les négociations. Il convient de souligner que j'ai agi, tout au long du processus, en étroite collaboration avec la Présidence néerlandaise et que, grâce à cette coopération et à ces efforts, le Parlement européen et la démocratie sont sortis renforcés d'Amsterdam.
Concernant l'adoption de l'euro: le deuxième moment fort que je tiens à rappeler est l'approbation par le Parlement européen de la décision des onze premiers États membres à adopter l'euro. Nous l'avons fait à l'occasion d'une séance solennelle, largement diffusée par les médias. Le même jour, le 2 mai 1998, le Conseil européen a nommé le premier Président de la Banque centrale européenne à l'issue de négociations tendues et interminables. Le Parlement était chargé d'interroger le Président désigné et il a tiré parti de la position affaiblie de M. Duisenberg (du fait des difficultés ayant entouré sa nomination) pour obtenir, en contrepartie de son soutien, un engagement de la part du président nouvellement nommé à comparaître régulièrement devant le Parlement pour rendre compte des activités de la Banque.
Tant M. Duisenberg que son successeur M. Trichet ont scrupuleusement observé cet engagement, ce qui a permis au Parlement d'exercer un contrôle sur la Banque centrale européenne tout en respectant entièrement son indépendance.
Le rappel de ces événements dix ans après fait apparaître qu'une nouvelle fois, les oiseaux de mauvais augure s'étaient trompés. Le compromis n'est jamais une solution idéale mais, à ce moment, comme à d'autres périodes de blocage du processus d'intégration européenne, il a permis d'aller de l'avant. D'ailleurs, les résultats sont là: la Banque centrale européenne a eu deux excellents présidents, qui ont défendu avec succès son indépendance et son efficacité. De surcroît, l'euro s'est transformé en une monnaie de premier ordre que les Européens se sont appropriée, comme leur seule et unique monnaie.
Concernant la démission de la Commission: le troisième moment fort à mettre en exergue est la décision du Parlement d'exercer son droit de contrôle sur les activités de la Commission, décision qui a conduit à la démission de cette dernière. Il s'est agi pour moi d'un processus tendu et particulièrement pénible, compte tenu de l'amitié et des affinités d'ordre idéologique qui me liaient à Jacques Santer et à d'autres membres de la Commission, notamment Marcelino Oreja. Ce fut toutefois un moment décisif pour l'avenir du Parlement européen.
Depuis Maastricht, la Commission est tenue d'obtenir la confiance du Parlement. Jacques Santer l'avait lui-même reconnu dans son discours d'investiture. Toutefois, la conviction qui prévalait à l'époque au sein de la Commission était qu'elle devait être indépendante non seulement des intérêts nationaux mais aussi du Parlement.
La première conséquence de cet épisode est que la Commission ne peut se positionner contre l'Assemblée parlementaire dont la confiance lui est, à tout moment, nécessaire. M. Prodi l'a clairement perçu et a d'ailleurs passé un accord avec le Parlement pour permettre à ce dernier d'exiger la démission de tout commissaire qui ne jouirait plus de cette confiance. M. Barroso a suivi cette même ligne dans l'épisode Buttiglione. Il s'agit partant d'une étape décisive dans l'évolution vers un système parlementaire.
La deuxième conséquence est que la Commission a procédé à une réforme interne profonde pour renforcer les mécanismes de contrôle, comme le demandait le comité d'experts indépendants, ce qui a bénéficié aux citoyens européens.
La troisième conséquence, moins connue, est, à mes yeux, tout aussi évidente: il s'agit des tentatives pour transformer la Commission en un secrétariat technique du Conseil, objectif récurrent chez ceux qui souhaiteraient réduire l'Union européenne à une organisation intergouvernementale. Cet objectif a finalement été abandonné. Un organe dont le pouvoir se fonde sur la confiance du Parlement n'est et ne peut être une entité technique. C'est un organe politique auquel cette majorité confère une force potentielle immense... à la condition, bien entendu, qu'il accepte d'en faire usage. Un exécutif reposant sur la confiance du Parlement peut être un acteur politique de premier plan ou une marionnette, en fonction de la volonté et de la détermination de ses membres.
La quatrième conséquence, qui découle de la démission mais revêt une grande importance pour l'avenir, est que la majorité des deux-tiers requise pour assurer le succès d'une motion de censure ne suffit pas à maintenir en vie la Commission face à une majorité parlementaire simple qui n'a pas confiance en elle. La majorité des deux-tiers est un anachronisme, un reliquat de l'époque où la Commission était désignée par les seuls gouvernements des États membres. Dès lors que la nomination de la Commission requiert l'approbation de la majorité du Parlement, le retrait de cette confiance doit signifier la fin de la Commission, même s'il s'exprime par une majorité simple et non par une majorité des deux-tiers.
Concernant les autres dimensions de la présidence: il va de soi que ma présidence ne s'est pas réduite à ces moments clés. Elle a couvert bien d'autres volets:
les relations parlementaires avec les douze pays qui ont rejoint l'Union par la suite;
le lancement de l'Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne;
les visites dans les États membres de l'UE, en Russie, au Venezuela, au Chili, en Argentine, en Uruguay, au Mexique, au Guatemala et en Honduras;
dans le cadre des affaires internes du Parlement, l'achèvement et l'inauguration des bâtiments à Bruxelles, la fin des travaux de l'édifice de Strasbourg ou le renouvellement de l'administration du Parlement aux échelons les plus élevés.
Je pourrais aussi évoquer les négociations, particulièrement complexes, sur les perspectives financières 1999-2006, le lancement de l'OLAF (Office de lutte anti-fraude), le début des négociations sur le statut des députés (je me suis personnellement engagé pour faire intégrer cette question dans le traité d'Amsterdam).
Pour finir, je citerai entre autres les efforts déployés pour obtenir une intervention de l'Union européenne afin d'empêcher le génocide au Kosovo (efforts qui n'ont pas été du tout récompensés).
Ce n'est toutefois pas le moment d'entrer dans les détails mais plutôt d'exprimer mes remerciements à mes collègues députés ainsi qu'à tous ceux qui faisaient partie de l'administration du Parlement et de mon propre cabinet pour l'appui et la collaboration qu'ils m'ont apportés. Sans eux, je n'aurais rien pu faire.
José María Gil-Robles Gil-Delgado
Nicole FONTAINE: juillet 1999 - janvier 2002
Elu, selon l'usage, pour un mandat court de deux ans et demi, chaque président du Parlement européen sait en prenant ses fonctions, qu'il n'est qu'un maillon dans une chaîne de continuité, qu'il se retirera en laissant à ses successeurs les chantiers inachevés qu'il aura ouverts, et que ni sa personnalité propre, ni sa sensibilité nationale ou politique, ni ses convictions intimes ne peuvent prévaloir sur les exigences qu'impliquent le pluralisme et les diversités de toute nature qui caractérisent cette institution parlementaire dont le modèle est unique au monde.
Je félicite M. Hans-Gert Pöttering, notre président actuel, d'avoir pris l'heureuse initiative de ce livre qui illustre cette continuité.
La chance me fut donnée d'assumer la présidence dans la période de transition entre deux siècles, de juillet 1999 à janvier 2002, et dont les éléments centraux ont été la restauration nécessaire des relations d'harmonie avec la Commission, après le traumatisme de la démission de l'équipe de M. Santer, la préparation du grand élargissement de 2004 que le traité de Nice allait rendre possible même si ce fut imparfaitement, la réussite du passage à l'euro que la majorité des Etats membres avait adopté, la montée en puissance de la conscience des valeurs qui unissent un continent de 500 millions d'Européens, par l'adoption de la charte des droits fondamentaux, le séisme mondial provoqué par les attentats du 11 septembre.
Je garde bien sûr à l'esprit l'importance du travail législatif considérable qui fut accompli pendant cette période, mais le mérite en revient essentiellement à l'ensemble de ce Parlement parvenu à sa maturité démocratique, grâce à l'excellence de plus en plus élevée de ses membres, à son organisation fonctionnelle du travail parlementaire, et aux pouvoirs nouveaux que les traités récents lui avaient donnés, en matière de codécision notamment.
S'agissant très précisément des fonctionnaires du Parlement européen, et par extension, du corps des assistants parlementaires, je ne connais pas d'autre grande institution politique comparable dans laquelle la courtoisie, le respect de l'autre qui est différent, la disponibilité, l'attachement à la cause commune qui domine les appartenances nationales ou politiques, soient aussi forts, tangibles et constants à travers le temps.
La marque plus personnelle qu'il m'incombait de m'efforcer de donner à la présidence, consistait, comme mes prédécesseurs l'avaient fait avant moi, à faire en sorte que le Parlement européen, à l'intérieur de l'Union, comme au-delà dans le reste du monde, soit perçu comme une grande voix porteuse de valeurs et de solidarités universelles, c'est-à-dire d'espoirs humains, au-delà de son rôle de colégislateur pour un ensemble de près d'un demi milliard d'hommes et de femmes.
Dès ma première élection en 1984, mon engagement politique pour l'Europe n'avait de sens que pour associer dans une même démarche, deux nécessités: d'une part, construire une Union irréversible de paix et de progrès pour tous, entre tous les Etats et les peuples européens qui le voudraient, d'autre part contribuer à faire en sorte que cette Europe qui se construisait, soit soutenue et je ne crains pas de le dire, aimée par tous ceux qui attendent qu'elle soit plus qu'un simple marché sans frontières intérieures. Cette démarche m'a constamment habitée pendant la présidence, même si, naturellement, j'aurais aimé faire plus et mieux.
Sous cet angle, les moments forts et emblématiques ont été nombreux.
Ce sont ces deux adolescents guinéens qu'on avait retrouvés morts de froid à Paris-Roissy, dans la soute du train d'atterrissage d'un avion en provenance de Conakry, quelques jours seulement après ma prise de fonction, qui rêvaient de l'Europe au point d'en mourir, et qui m'avaient interpellée dans un message poignant.
C'est mon premier déplacement, que j'avais voulu faire au Kosovo, dont le martyre avait été notre honte collective trop longtemps.
C'est la dénonciation publique et répétée de la barbarie meurtrière de l'ETA, qui se perpétuait au pays basque, en Espagne, où je me suis rendue sept fois pour apporter à ce pays déchiré le soutien du Parlement.
C'est la visite conjointe du Président de la Knesset, Avraham Burg, et du Président du Conseil législatif palestinien Ahmed Corrie. Ce 4 septembre 2000, leurs interventions en séance plénière marquèrent profondément notre assemblée. Elles étaient celles de deux hommes qui se respectaient, s'estimaient mutuellement et voulaient ardemment la paix pour leurs deux pays. Même si, à notre immense déception, durant les semaines qui suivirent, la spirale infernale de la violence, de l'insécurité et de la répression reprit, le message que ces deux hommes de conviction et de courage nous avaient adressé fut reçu intensément par notre assemblée: l'un et l'autre nous avaient dit leur attente profonde de voir le Parlement européen s'impliquer davantage dans le processus de paix.
Cette visite historique fut suivie, quelque temps plus tard, de la remise du prix Sakharov de la liberté, à un père palestinien dont le fils était mort d'un raid israélien, et à une mère israélienne, dont la fille avait péri victime d'un attentat palestinien, et dont le discours arracha les larmes de nombreux parlementaires.
C'est le voyage que j'avais effectué quelques mois plus tôt, dans le même esprit, en Israël, en Palestine, en Jordanie et au Liban. C'est mon intervention à Jérusalem, à cette occasion, devant la Knesseth, pour des paroles fortes, mais qui n'étaient pas rejetées.
C'est la première conférence interparlementaire mondiale contre la peine de mort, co-présidée par le Parlement européen, à Strasbourg.
Ce sont ces « enfants des rues », comme on les appelle en Afrique, chiens perdus sans colliers de la misère, que j'étais allée rencontrer à Ouagadougou.
C'est le commandant Massoud, que j'avais invité à Strasbourg, avec le concours du général Morillon et le soutien de la conférence des Présidents et qui venait pour la première fois en Europe. Il ne venait pas nous demander de l'aider à faire la guerre, mais de l'aider à faire la paix. Il venait aussi nous alerter sur le danger que représentait la menace de "talibanisation" qui pesait sur la région entière et sur le lien étroit avec le terrorisme d'Al-Qaïda. Il impressionna le Parlement par son intelligence aiguë, son charisme, son profond respect des valeurs de la personne humaine.
L'invitation que je lui avais adressée était une reconnaissance politique de tout ce que cette personnalité hors du commun représentait. Elle manifestait notre volonté d'apporter une contribution au retour de la paix et de la liberté dans cet Afghanistan dévasté par le fanatisme et la folie meurtrière des talibans. Le Parlement européen fut seul à le recevoir officiellement.
Quatre mois plus tard, le 9 septembre 2001, il était assassiné, et le 11 septembre, le monde découvrait à travers la tragédie du World Trade Center, le danger effrayant que le terrorisme faisait peser sur la communauté internationale.
La venue du Commandant Massoud dans notre Parlement reste gravée dans les esprits de l'opinion européenne, comme dans ceux du peuple afghan qui n'oubliera jamais le soutien que notre institution avait apporté à son héros, et ainsi à son combat.
Ce sont ces trois femmes afghanes, voilées de la tête au pied dans leur burka sinistre, que j'avais également voulu recevoir à Strasbourg, pour qu'elles puissent crier leur enfermement.
Ce sont les interventions solennelles devant les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union, à l'ouverture de chacun des sommets européens, et notamment à Lisbonne en 2000, pour demander que la compétition économique ne soit pas une jungle ou les plus faibles soient sacrifiés.
C'est enfin le privilège de fonction de signer à Nice, en décembre 2001, la charte des droits fondamentaux de tous les citoyens de l'Union européenne, dont le Parlement avait été l'initiateur. Ce texte a été réadapté et signé à nouveau par Hans-Gert Pöttering le 13 décembre 2007 pour recevoir valeur juridique dans le nouveau traité de l'Union européenne. Cet évènement illustre de façon particulièrement significative la continuité de l'action des Présidents.
Nicole Fontaine
Pat COX: janvier 2002 - juillet 2004
La mission de président du Parlement européen est plus facile à décrire qu'à remplir. Invité par mon ami, ancien collègue et successeur, le président Hans-Gert Pöttering, à célébrer le cinquantenaire de cette Institution, nombreux ont été les moments clés qui me sont venus à l'esprit. En relisant une allocution prononcée à la fin de mon mandat, je me suis souvenu de l'intensité de cette fonction(*). Pourtant, mon cœur n'a cessé de battre à l'unisson tout au long de cette aventure. Cela a commencé l'année de mon élection au Parlement, alors que je ne pouvais prévoir ni même imaginer avoir un jour le privilège de devenir président. 1989 a été une année spéciale, l'annus mirabilis.
Pour les peuples d'Europe centrale et orientale, elle a marqué un nouveau départ. En effet, la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, a permis à des décennies d'aspiration à la liberté de trouver leur expression. Des échos des rues de Budapest de 1956 jusqu'à la lutte décennale courageuse de Solidarnosc en Pologne, elle s'est poursuivie par la révolution de velours de Prague et les révolutions chantantes des pays baltes pour aboutir à l'implosion finale de l'Union soviétique et à la réunification allemande. Ce qui s'est passé à Berlin en ce mois de novembre 1989 a été une bouffée d'air frais. Alors député au Parlement pour la première fois, élu à peine quelques mois plus tôt, j'ai respiré cet oxygène enivrant du changement. Lorsque j'ai eu le privilège d'exercer les fonctions de président du Parlement européen en 2002, le parcours de maturation de ces États et peuples vers l'adhésion à l'UE avait atteint un tournant. Réunir une Europe divisée par le poids oppressant de l'histoire et non par choix, afin de partager des valeurs communes et la prospérité, était la priorité des priorités politiques et la passion dévorante qui a marqué ce mandat.
En tant que députés, nous avons beaucoup contribué à cet objectif. Au travers du travail accompli avec dévouement par la commission des affaires étrangères et ses rapporteurs, des initiatives des délégations parlementaires mixtes et des groupes politiques, des travaux du Bureau et de la Conférence des présidents, le Parlement européen a contribué à faire progresser le débat en le déplaçant du champ stérile de l'acquis vers les réflexions dynamiques du moment. Nous avons mis la vigueur de la politique parlementaire au service de ce défi.
Nous avons favorisé la recherche nécessaire de compromis entre les institutions européennes, les États membres et les pays en voie d'adhésion et en leur sein. Nous avons trouvé un accord sur les perspectives budgétaires et financières nécessaires pour faire face à ce bouleversement historique. Nous avons tenté de communiquer à l'opinion publique l'enthousiasme suscité par ce projet. Nous avons donné notre avis conforme au traité d'adhésion, préalable indispensable à son adoption par les parlements nationaux. Nous avons fait tout ce que nous devions faire, voire davantage.
Les pays en voie d'adhésion ont été confrontés à une double transformation extraordinaire, passant du communisme à l'économie de marché pour finalement adhérer à l'Union européenne. Leurs dirigeants et leurs députés ont dû assumer une lourde responsabilité. Dans un acte symbolique de solidarité politique avant l'adhésion, le Parlement européen a invité des députés de tous les pays candidats à participer à ses travaux en qualité d'observateurs. Nous nous sommes réunis pour la première fois à Strasbourg en novembre 2002 avant l'étape importante du sommet de Copenhague de décembre, observant que cela nous permettrait, au sein du Parlement européen, de faire face à la nouvelle diversité politique et culturelle de l'Europe et d'entamer un processus de compréhension mutuelle et de socialisation politique. Il s'agissait d'un investissement précoce dans l'établissement nécessaire de relations aux niveaux personnel, politique et institutionnel et une répétition avant l'heure d'une réalité future.
Dans mon introduction à ce débat, j'ai remarqué que «En tant qu'hommes politiques, l'histoire nous met au défi de réussir cet acte de réconciliation et d'apaisement de dimension réellement continentale. En tant que députés, notre défi consiste à prendre l'initiative, à remporter l'assentiment du public dans les États membres tout comme dans les pays en voie d'adhésion. Aucune campagne de relations publiques ou d'information ne peut remplacer une vraie politique reposant sur la conviction et la raison. Il est temps pour les hommes politiques de se réapproprier l'agenda de l'élargissement maintenant que les experts ont ouvert la voie ».
Lors d'un vote historique du 9 avril 2003, le Parlement a adopté une résolution sur les conclusions des négociations de Copenhague sur l'élargissement. Il a officiellement donné son avis conforme aux demandes d'adhésion des dix États qui avaient achevé les négociations. Ainsi, le traité d'adhésion a-t-il pu être signé à peine quelques jours plus tard, lors d'une cérémonie organisée à Athènes. C'est alors que, pour la première fois, les membres des parlements nationaux de tous les pays en voie d'adhésion ont été invités à participer régulièrement aux travaux du Parlement européen en tant qu'observateurs, du 1er mai 2003 jusqu'à leur pleine adhésion. Au fur et à mesure que l'élargissement progressait, il prenait un caractère inclusif et irréversible. Tout au long de cette période, le Parlement européen ne s'est pas contenté d'observer les événements, mais il a joué un rôle de chef de file en termes de contenu et de calendrier.
En tant qu'Européen irlandais, c'est avec beaucoup de fierté que j'ai assisté à la naissance officielle de l'Union européenne des 25 à Dublin le 1er mai 2004, dans le cadre d'une présidence irlandaise du Conseil de l'UE couronnée de succès. Toutefois, en tant que président du Parlement européen, mon sens du devoir aurait voulu que cet événement soit célébré au sein du Parlement de Strasbourg, quelques semaines avant les élections parlementaires de dimension continentale qui allaient avoir lieu en juin de cette année, ce qui aurait souligné le rôle de l'Institution en tant qu'enceinte politique européenne. Les préférences allant à la participation à des manifestations traditionnelles du mois de mai et au respect d'impératifs électoraux de fin de semaine, cette dernière proposition n'a pu remporter l'assentiment de la direction du Parlement, et ce même plusieurs mois à l'avance. C'est pourquoi, le Parlement européen a célébré l'aube de cette nouvelle ère le lundi 3 mai 2004 à Strasbourg.
Seize grands mâts portant le drapeau aux douze étoiles dorées de l'Union européenne et les drapeaux nationaux des quinze États membres accueillaient le visiteur à l'entrée du Parlement de Strasbourg. L'arrivée de dix nouveaux États allait nécessiter dix nouveaux mâts. Leur taille et leur prix potentiel exigeaient, en vertu de la législation communautaire, un appel d'offres qui pouvait être remporté par un nombre indéfini de fournisseurs de quelque État que ce fût. À titre symbolique, je pensais qu'ils ne pourraient provenir que d'un seul endroit, à savoir le chantier naval de Gdansk. Des mois plus tôt, j'avais envisagé avec le Premier ministre polonais Lezek Miller la possibilité que la Pologne fasse don de ces mâts. À mon grand bonheur, il accepta immédiatement. Lorsque nous nous sommes réunis à Strasbourg en fin d'après-midi, ce premier jour de la dernière session avant les élections du Parlement européen de 2004, les dons de Gdansk à l'Europe se tenaient droits ; Lech Walesa était là, son courage moral et sa force d'âme personnifiant la lutte pour la liberté; la valeur et les valeurs de Solidarité à présent consacrées par cette adhésion ambitieuse et les mâts, témoins robustes et silencieux, attendant le déploiement parlementaire symbolique des nouveaux États membres de l'Union.
Le lauréat du prix Nobel de littérature et poète irlandais, Seamus Heaney, a écrit «le jour où un nouvel arrivant fait son apparition, qu'il se sente chez lui». C'était un jour comme celui-ci. C'était un retour au foyer. Ce qui aurait été un rêve impossible en 1989 lorsque je suis arrivé pour la première fois au Parlement européen en tant que député était à présent une réalité, et à mes côtés se tenait Lech Walesa, «signe visible de la lutte pour une Europe unie». «L'effort est accompli», a-t-il remarqué, «la volonté de la génération précédente est respectée».
Il serait aisé d'attribuer un rôle exagéré au Parlement européen ou à moi-même dans ce parcours hors du commun. Un sens de la proportionnalité, la connaissance de la complexité politique et institutionnelle et un sens historique suggèrent des prétentions plus modestes. Nous avons essentiellement fait notre devoir vis-à-vis de nos concitoyens européens, fidèles à notre vocation en tant que députés européens directement élus. Nous avons été appelés à jouer notre rôle en remédiant à l'héritage et au lourd fardeau de l'histoire divisée de notre continent et en contribuant à ouvrir le chemin vers une nouvelle Europe. Nous l'avons fait. Nous avons fait notre devoir. Plus que nous, l'héritage de ce devoir perdurera et résistera aux épreuves du temps.
Je félicite le Président du Parlement pour cette initiative et je le remercie de m'avoir invité à y participer. Je félicite également le Parlement européen, ses membres et son personnel à l'occasion de ce 50e anniversaire et leur souhaite un bel avenir. Leur réussite sera celle de l'Europe.
Pat Cox
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(*) « - 90 réunions de la Conférence des présidents, appelées à traiter 669 points;
- 54 réunions du Bureau du Parlement, avec 934 points à l'ordre du jour;
- 450 autres réunions au sein de l'Institution;
- 334 rencontres avec des personnalités, politiques ou autres, en visite au Parlement;
- 16 visites de chefs d'État.
- Je vous ai représentés lors de 12 réunions du Conseil européen.
- À l'extérieur du Parlement, hormis Bruxelles et Strasbourg, j'ai effectué 203 visites dans 33 États,
membres de l'Union européenne ou candidats de demain;
- dans 24 États, j'ai pris la parole devant l'assemblée plénière du parlement national.
- J'ai accordé plus de 1 000 entretiens à la presse, télévisuelle ou autre, à Bruxelles et à Strasbourg
(236 entretiens télévisés et 710 conférences ou points de presse) et autant à l'occasion de mes 203
visites à l'étranger en votre nom.
Outre les interventions relevant normalement de ma fonction de Président, j'ai pris la parole devant vous 24 fois et prononcé en votre nom 113 grandes allocutions hors de cet hémicycle.
Nous avons échangé près de 10 000 lettres et traité 10 000 dossiers. »
Allocution de fin de mandat du 5 mai 2004.
Josep BORRELL FONTELLES: juillet 2004 - janvier 2007
L'exercice de la présidence du Parlement européen (PE) permet d'avoir un regard privilégié sur la vie de l'Union européenne et sur toutes les questions posées par la mondialisation qui se traduisent dans l'activité du Parlement.
Ces trente derniers mois ont été riches en événements liés à l'élargissement de l'UE, au rejet du traité constitutionnel et à la recherche de nouvelles solutions, aux relations avec nos voisins proches et plus éloignés, et aux nouveaux problèmes posés par l'immigration, l'énergie et le terrorisme. Aussi l'exercice de la présidence du Parlement, a-t-elle été l'expérience la plus passionnante de ma vie politique, expérience dont il n'est par ailleurs pas facile de dresser le bilan.
Étant la seule institution communautaire à être élue directement par les citoyens, le Parlement européen incarne le principe démocratique dans la structure institutionnelle de l'UE. Même s'il ne jouit toujours pas de certains des pouvoirs dont sont généralement dotées les assemblées parlementaires nationales, comme le pouvoir d'approuver les impôts, il exerce d'importantes fonctions en matière législative, budgétaire et de contrôle. il les exerce au travers d'une dynamique politique très consensuelle, radicalement différente de celle des parlements nationaux où prime la relation conflictuelle par essence entre le gouvernement et l'opposition.
À la différence du Conseil, où sont représentés et s'opposent les intérêts nationaux des États membres, le PE représente l'intérêt général des citoyens de l'Union et son rôle réside dans la recherche de consensus sur les politiques communautaires. Je crois sincèrement que ce rôle s'est renforcé tout au long de cette sixième législature au cours de laquelle le PE a atteint sa maturité politique.
L'élargissement a été une caractéristique très importante de ma présidence. Le 20 juillet 2004, je me suis trouvé à la tête d'un Parlement réunissant 732 députés originaires de 25 pays, représentant 163 partis politiques, et s'exprimant dans 20 langues officielles. Puis, le 1er janvier 2007, suite à l'adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie, le nombre des députés est passé à 785 et la complexité linguistique s'est encore renforcée avec pas moins de 23 langues, irlandais compris.
Par ailleurs, le Parlemnt comptait 60 % de nouveaux députés, dont 168 étaient issus des dix nouveaux États membres. J'étais moi même «nouveau» et ressentais un certain vertige face à l'ampleur du changement en termes de dimension et de complexité du fonctionnement d'une institution qui devait accueillir des expériences politiques bien plus hétérogènes. Mais le PE élargi a largement surmonté cette épreuve et connu un fonctionnement étonnamment normal grâce au travail des services et collaborateurs de l'institution et, en particulier, de son ancien Secrétaire général, Julian Priestley, qui fut le véritable artisan de ce succès.
Outre cette grande transformation structurelle, nous avons vécu des moments particulièrement significatifs et intéressants. Le processus d'investiture de la Commission Barroso, avec ses auditions de commissaires, qui a débouché sur le retrait de la proposition face à la certitude qu'elle serait rejetée par le PE est un de ces moments, et peut être même un des plus importants, du moins d'un point de vue médiatique.
Lors de ce processus, le Parlement a consolidé son rôle politique et cessé d'être un «tigre de papier» comme certains le qualifiaient parce qu'il avait osé exercer les pouvoirs que les traités lui conféraient, sans provoquer pour autant de crise dans le fonctionnement de l'UE.
Il a été démontré que les auditions des candidats commissaires n'étaient pas une simple formalité. Contrairement à ce que le plus grand nombre avait pensé, les députés ne se sont pas pliés aux instructions des gouvernements des États membres. Suite au rejet de la première proposition de Commission Barroso, et bien que ce rejet n'ait porté en réalité que sur un de ses membres, le Parlement européen n'allait plus être vu comme un «panier de crabes» ou un «talking shop» inutile.
Comme je l'ai affirmé à l'époque, on ne peut attribuer des pouvoirs à une institution élue au suffrage universel à la condition qu'elle ne les exerce pas. Le PE les a exercés dans le cadre démocratique normal et l'influence qu'il a ainsi pu obtenir a réaffirmé son rôle au sein du triangle institutionnel de l'Union.
Outre ce moment polémique, je rappellerais deux autres moments, dont un particulièrement solennel et positif et l'autre profondément triste. Le premier de ces moments concerne la signature du traité constitutionnel au Capitole à Rome, dans l'impressionnante salle des Horaces et des Curiaces. J'ai alors eu l'occasion de m'adresser, au nom du Parlement, aux chefs d'État ou de gouvernement pour leur remémorer le chemin parcouru, de Rome à Rome, dans le processus de construction de l'UE. À ce moment là, nous ne savions pas que le texte allait s'embourber dans les référendums français et hollandais, mais le moment représentait le summum de l'ambition politique européenne Malheureusement, elle est quelque peu affaiblie aujourd'hui.
L'autre moment a été l'annonce aux députés réunis en plénière de la tragique dimension des attentats terroristes de Londres de juillet 2005, qui me rappelaient tant les attentats de Madrid.
Il y a eu d'autres moments importants sur le plan politique, mais je ne peux les citer tous. Par exemple, le dîner organisé lors du sommet UE Russie à Lahti, en Finlande, où j'ai dû dire au président Poutine, assis à mes côtés, que l'Europe ne pouvait pas faire de compromis sur les droits de l'homme au nom de son approvisionnement énergétique; les discours prononcés à quelques heures d'intervalle seulement à la Knesset à Jérusalem et à l'assemblée nationale palestinienne à Ramallah; lorsque j'ai pris au Caire la présidence de l'Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne, dans le cadre de laquelle nous avons accompli un travail considérable de médiation dans le conflit suscité par les caricatures danoises de Mahomet.
Je pense également à la création, dès la fin de mon mandat, de l'Assemblée parlementaire Eurolat qui nous unit à l'Amérique latine, etc. J'ai consacré beaucoup d'efforts à ce projet que j'ai lancé malgré les nombreuses réticences et dont j'ai exercé brièvement la coprésidence, avec la satisfaction d'être parvenu à renforcer l'attention accordée par le Palremnt européen à l'Amérique latine.
J'ai également pu constater le grand rôle que joue l'Europe dans le monde grâce à ses projets de coopération - de l'arc du Niger jusqu'aux montagnes colombiennes -, ainsi qu'à sa présence militaire visant à préserver la paix, comme au Liban où je me suis rendu immédiatement après les bombardements de l'été 2006 pour inviter le Premier ministre de ce pays à faire appel au PE.
Il existe dans le monde un vif désir d'Europe. Le PE a d'ailleurs cherché à répondre à cette demande en renforçant ce qu'on appelle la diplomatie parlementaire, par exemple, en envoyant des missions d'observation électorale dans 26 pays, dont l'Ukraine, la Palestine, l'Afghanistan, le Congo et le Venezuela. Il est ainsi devenu une instance mondiale majeure, à laquelle quinze chefs d'État de pays non membres de l'UE, comme Evo Morales et Mahmud Abbas, ont fait appel.
Je rappellerais toute une série de projets législatifs dont le déroulement a souligné le rôle du PE.
Il s'agit notamment de la directive REACH sur les substances chimiques (un des actes législatifs les plus complexes en termes techniques qui est passé par le PE), pour laquelle les amendements proposés par le PE ont reconnu les principes de la responsabilité de l'industrie et de la défense des consommateurs, en parvenant à établir le difficile équilibre entre le principe de précaution et les exigences de compétitivité.
L'action du PE mérite également d'être mentionnée en ce qui concerne le rejet de la directive sur les brevets logiciels (où le Parlement a rejeté, pour la première fois dans l'histoire, une directive en deuxième lecture dans le cadre de la procédure de codécision), la directive sur les services portuaires que la Commission européenne a retirée définitivement, et, surtout, la directive sur la libéralisation des services, connue sous le nom de «directive Bolkestein», celle qui est à l'origine du mythe du «plombier polonais» et qui, suite à son examen par le Parlement, a fait l'objet de modifications substantielles.
Concernant cette directive, le PE a exercé implicitement un droit d'initiative législative, droit que les traités réservent à la Commission. Face aux difficultés que supposait la modification de cette directive au Conseil et à l'incapacité de la Commission de la retirer, c'est le PE qui a été chargé de trouver un consensus entre les intérêts opposés et parmi la confusion qu'avaient générés le texte et ses interprétations. Une tâche difficile que le PE a réussi à accomplir en évitant un conflit entre les nouveaux États membres et certains anciens États membres.
Cette fonction législative représente la réussite d'un Parlement qui parvient à des accords sur des propositions législatives de la Commission qui n'avaient peut-être pas bien tenu compte de la nouvelle situation créée par l'élargissement et qui s'enlisent au Conseil. Et c'est pour moi une grande satisfaction que de constater que le nouveau rôle constructif et efficace du Parlement est reconnu, sachant par ailleurs qu'il est l'institution communautaire qui a le plus amélioré son fonctionnement et le plus gagné en poids politique au cours de ces dernières années.
Le PE est aujourd'hui plus respecté par le Conseil européen. Lors de chacune de ses réunions, j'ai eu l'occasion de m'adresser, au nom du Parlement, aux chefs d'État ou de gouvernement de l'UE et ai pu constater que l'avis du PE est de plus en plus pris en compte et que le Conseil l'invite plus à participer à ses délibérations.
De même, la défense des valeurs démocratiques et des droits de l'homme s'est consolidée en tant que signe d'identité du Parlement. Elle se situe au cœur des relations entre notre institution et les pays tiers. Je l'ai rappelé lors de chacune de mes visites officielles, parfois même dans des circonstances difficiles. Et le Parlement a pris des initiatives importantes, comme la création d'une commission d'enquête sur les supposées activités illégales de la CIA sur le territoire de l'UE, rappelant aux États membres l'importance que revêt la protection des valeurs démocratiques sur lesquelles notre Union est fondée.
Après cette expérience, il me semble que le Parlement, symbole de la démocratie représentative européenne et embryon d'une démocratie supranationale, doit continuer à améliorer son fonctionnement pour contribuer à la relance du projet européen, dont la construction ne pourra pas se poursuivre sans les citoyens, c'est à dire sans une plus grande implication des parlements nationaux et un rôle prépondérant du Parlement européen.
Josep Borrell Fontelles
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