Sur le thème de l'énergie, cette rubrique risque de devenir une chronique à rallonges. Certains aspects des trois commentaires consacrés cette semaine à ce domaine ont suscité quelques remarques ou demandes d'explications. En particulier, la formation du prix du pétrole. Dans le bulletin d'avant-hier, j'ai qualifié d'artificielle et de spéculative la manière dont le prix du pétrole au baril, ce petit chiffre qui fait les titres de la presse internationale, est fixé, avec toutes les répercussions politiques et économiques qui s'ensuivent.
De quoi s'agit-il, en fait ? Je ne suis ni un expert ni un spécialiste. Je peux indiquer ce que j'ai appris et cru comprendre, non pas auprès d'extrémistes ni de personnes ayant des intérêts directs, mais en me fondant essentiellement sur la presse économique la plus sérieuse.
Le rôle de la spéculation. En pratique, le prix du baril est fixé au NYMEX (New York Mercantile Exchange), sur la base des opérations quotidiennes d'achats/ventes. L'opération la plus courante est celle des « future », les contrats qui expirent à une date déterminée: si le jour de l'expiration le prix du pétrole a augmenté, le client encaisse la différence ; dans le cas contraire, il doit faire face, à perte, à ses engagements. Il suffit pour opérer de disposer d'un compte bancaire dans l'Etat de New York et de déposer 10% de la valeur de la transaction. Selon les organismes américains officiels qui surveillent ce type d'opérations, la spéculation pure (dans laquelle, en fait, ni le pétrole ni l'argent existent) se situe entre 17 et 20% des échanges. Mais les opérateurs «vrais», ceux qui achètent et vendent du pétrole réel, jouent eux aussi un rôle essentiel dans les « future ». Les grandes banques d'affaires qui reçoivent les commandes d'opérateurs véritables, ne sont pas incluses dans la catégorie de la pure spéculation. Toutes leurs opérations sont considérées, du point de vue statistique, comme réelles. Or, selon certaines évaluations, le marché de la spéculation correspond en réalité à 60% des opérations ; c'est le pourcentage qui résulte de la comparaison entre le volume du pétrole réel produit (extraction quotidienne globale) et le volume des transactions effectuées au NYMEX. Une étude d'octobre dernier du Center for Global Energy Studies sur le marché de New York indique en effet que les opérateurs échangent en moyenne 500 millions de barils par jour, alors que l'extraction moyenne est de 85 millions. Et c'est sur ces bases qu'est fixé le prix dont dépend le coût de l'énergie pour les citoyens, pour l'industrie et pour les transports, donc la marche de l'économie et, en bonne partie, le niveau de vie des gens.
Utilité et rôle des grandes compagnies. Ces remarques ne mettent pas en cause l'activité des compagnies pétrolières en général ; elles se réfèrent de manière spécifique à l'aspect «formation des prix». On ne doit pas tirer des conclusions générales de tout défaut ou lacune ou abus constatés dans le fonctionnement des marchés: la dénonciation du point faible se transforme alors en arme politique pour condamner tout le système, en oubliant que ce sont quand même les régimes de liberté économique qui ont produit et produisent le bien-être des peuples et les libertés individuelles. Dénoncer les abus, conjuguer la liberté avec les conquêtes sociales et avec la sécurité, développer l'économie sociale de marché (formule heureuse qui garde toute son actualité): c'est l'objectif de la conception européenne de société. J'estime que la formule de Winston Churchill (selon laquelle la démocratie est le pire des régimes politiques, à l'exception de tous les autres) est pour l'essentiel valable aussi pour l'économie: la liberté économique est le pire des systèmes, à l'exception de tous les autres. Tout comme le système des banques est indispensable pour financer les investissements, les grandes compagnies pétrolières et gazières le sont dans leur domaine. On peut critiquer leurs comportements, en constatant par exemple qu'ExxonMobil et Shell ont encore augmenté leurs bénéfices tout en réduisant leur production, sans ignorer pour autant que Shell est indispensable pour l'Europe (par exemple comme partenaire de Gazprom dans le projet Sakhalin) et qu'une autre compagnie, Total, a réalisé des bénéfices record tout en augmentant sa production ; et ce sont ses bénéfices qui lui permettront de financer les nouveaux investissements annoncés. Seules les grandes compagnies sont en mesure de collaborer avec Gazprom, partenaire difficile face à qui il importe d'être de taille, pour ne pas risquer d'être tout simplement engloutis.
Les grandes compagnies sont de plus en plus conscientes que leur avenir est lié à la diversification de leurs activités, avec un œil tourné vers les biocarburants, l'énergie éolique et même (dans le cas de Total, mais pas seulement) vers le nucléaire, et qu'elles doivent se préoccuper aussi de la réduction de la consommation automobile, sans oublier les perspectives, encore hypothétiques, de l'hydrogène.
Il faut tenir compte de tous ces éléments ; sans hésiter pour autant à dénoncer les abus.
(F.R.)