La réalité et les illusions. Les évolutions incessantes du panorama énergétique international confirment que l'énergie constitue de plus en plus une arme de politique étrangère, un instrument de pression que les pays disposant de ressources énergétiques utilisent pour leurs objectifs de puissance, pour leurs ambitions. Dans ce secteur, un marché mondial régi par la concurrence et les règles de l'économie est une vue de l'esprit.
Est-il besoin de faire des exemples ? La Turquie a mis son veto à la présence de Gaz de France dans le consortium du projet Nabucco (dont font partie, à côté des Turcs, les organismes énergétiques d'Allemagne, Autriche, Hongrie, Roumanie et Bulgarie) et, selon tous les observateurs, c'est la réponse d'Ankara au vote du parlement français reconnaissant le génocide arménien. Vladimir Poutine a utilisé une fois de plus Gazprom comme instrument de sa politique étrangère, à propos de la Serbie, cette fois-ci: au moment culminant de l'affaire du Kosovo, Gazprom a pris le contrôle de l'organisme serbe NIS (Industrie pétrolière de Serbie) en rachetant 51% de ses actions. En même temps, Gaz de France, sans renoncer à renouer ses liens avec la Turquie à propos de Nabucco, a fait savoir par un communiqué avoir repris sa liberté d'action, en tournant le regard vers les autres grands projets relatifs à l'approvisionnement européen en gaz de l'Est et notamment le South Stream, dont justement Gazprom est le « grand prophète ». Nabucco, on le sait, vise à approvisionner l'Europe en gaz de l'Est en contournant le territoire russe, et le South Stream est la réponse de Moscou: il transportera le gaz russe et des pays voisins vers l'UE en évitant la Turquie, par la mer Noire, la Bulgarie, la Grèce et l'Italie du Sud, et à présent aussi par la Serbie, pays de transit vers l'Autriche et l'Italie du Nord. Ce projet a déjà l'appui de Sofia, Belgrade et Athènes et il est préparé en coopération avec l'ENI (Italie).
En même temps, des informations en provenance de Moscou font état de la relance du projet d'une «OPEP du gaz», dont il avait été question en son temps entre Gazprom et l'algérien Sonatrach mais qu'Alger avait laissé tomber. La nouvelle mouture s'appellerait Manngo et en feraient partie Russie, Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan et Kirghizistan ; une réunion y serait consacrée en juin à Moscou. De son côté, le Kazakhstan rappelle à l'UE que ses principales richesses en hydrocarbures sont situées dans la «partie européenne» du pays, qui est en même temps le troisième producteur mondial d'uranium, avec l'ambition de devenir le premier en 2010. Sur le versant africain, des sources belges rappellent les potentialités exceptionnelles du Congo en énergie électrique: la capacité actuellement installée au site d'Inga ne représente que les 4% du potentiel, et il serait possible de transporter cette énergie jusqu'en Italie du Sud à un prix inférieur à celui de l'énergie produite localement à partir de sources fossiles. En même temps, Gazprom a exprimé son intérêt pour le gaz du Kenya.
Peter Mandelson, un ingénu ? Dans ce contexte de grands manœuvres politiques (je n'ai cité que celles intéressant directement l'Europe), le discours prononcé le 8 février à Cambridge par Peter Mandelson est étonnant. Selon le commissaire européen, l'OMC (Organisation mondiale du commerce) représente une plateforme évidente pour réglementer les investissements et le commerce dans le domaine de l'énergie (voir notre bulletin n° 9598). Il reprend ainsi la thèse qu'il avait déjà développée en novembre 2006. Sur un plan théorique, il n'a pas tort: des règles mondiales introduisant pour l'énergie les principes de l'OMC relatifs à la liberté de transit, la transparence et la non-discrimination, et couvrant aussi bien l'accès au marché que l'accès aux ressources, ce serait l'idéal. Ce que M. Mandelson oublie, c'est qu'un projet de ce genre existe déjà, il s'appelle Charte de l'énergie. L'UE l'avait négocié en son temps avec la Russie et d'autres pays, mais ensuite M. Poutine l'a rejeté avec fracas et remarques ironiques. Dans son discours de novembre 2006, M. Mandelson avait parlé de solutions équilibrées pour l'accès aux marchés, aux ressources et aux infrastructures et pour les problèmes de transit, ainsi que de conditions améliorées pour l'investissement et de règles de concurrence (voir notre bulletin n° 9311). En relançant ces idées aujourd'hui, M. Mandelson est-il trop ingénu, ou bien trop lié à certaines idées qui ont cours surtout dans son pays d'origine ?
Le contexte mondial et l'utilisation croissante de l'arme énergétique en tant qu'instrument de puissance imposent à l'UE d'autres stratégies et d'autres instruments qu'une sorte d'OMC illusoire pour l'énergie. Cette rubrique y reviendra demain.
(F.R.)