Il y a chaque jour des évolutions dans les dossiers de l'énergie. Pour les commenter régulièrement, je devrais leur réserver au moins une de ces rubriques chaque semaine. Cette fois-ci, le premier élément qui saute aux yeux est l'intensification du débat autour de l'énergie nucléaire. La position officielle de la Commission européenne ainsi que celle, proclamée ou sous-entendue, de la plupart des gouvernements, est que l'UE ne peut pas prendre une décision valable pour tous les Etats membres: chaque pays, chaque peuple, doit rester libre de son choix et en assumer la responsabilité. En fait, un choix européen serait plus logique, car les Etats membres sont tellement proches l'un de l'autre que l'Etat membre qui dit «non» se retrouvera inévitablement entouré des centrales nucléaires tout près de sa frontière. Mais le choix est tellement délicat et les populations y sont tellement sensibles qu'une décision à Bruxelles (et à la majorité !) est impensable. Mais le débat européen est ouvert et il doit devenir public.
La franchise de Michel Rocard. Un homme politique d'envergure internationale, Michel Rocard, a déjà enfreint la règle de la prudence. Il était Premier ministre lorsque la France a confirmé le choix nucléaire et pris des dispositions rigoureuses (pour l'époque) sur l'enfouissement des déchets. Est arrivé ensuite le désastre de Tchernobyl. M. Rocard estime que les réactions émotives n'étaient pas toutes justifiées: en Union Soviétique, «les contrôles n'étaient pas efficaces, l'URSS investissait pour la sécurité moins de la moitié de la France. Nous avons 59 centrales et il n'y a jamais eu de réel accident. Evidemment, pour garantir la sécurité, nous avons dépensé beaucoup d'argent.» Selon M. Rocard, le débat demeure en partie faussé par une erreur d'appréciation des mouvements écologistes «intellectuellement incapables de faire la distinction entre la pollution et les risques». Pour la pollution, la situation est, à son avis, claire: les centrales nucléaires ne polluent pas. Les déchets radioactifs comportent des risques pour l'avenir, mais il est possible d'y faire face scientifiquement. L'amalgame entre nucléaire et bombe atomique, entre énergie nucléaire et cancer, est, selon M. Rocard, absurde ; en France, « au cours des deux derniers siècles, le charbon a tué plusieurs dizaines de milliers de personnes, à cause d'accidents ou de maladies, l'électricité nucléaire n'en pas tué une seule». En outre, «le nucléaire est une affaire pour les consommateurs. En France, il représente 78% de l'énergie électrique. C'est pour ça que nous avons le kilowattheure le moins cher d'Europe.»
Pour l'avenir, Michel Rocard estime que les centrales nucléaires de la nouvelle génération, plus efficaces, seront disponibles d'ici 2 ou 3 ans ; elles produiront encore beaucoup de déchets, mais «c'est un problème que l'on peut gérer», en attendant les centrales à fusion, qui n'en produiront pas. Mais l'attente sera encore longue: 25 ans au moins, alors que les problèmes sont urgents. Sa vision stratégique de l'avenir n'est pas rassurante: la demande énergétique de la Chine et de l'Inde quadruplera dans les 15 prochaines années, et elles consommeront surtout du charbon, perspective que M. Rocard juge «terrifiante». Son évaluation des sources renouvelables est positive, mais à une échelle relativement modeste: en Europe, l'énergie hydroélectrique a atteint la saturation, l'énergie éolienne est combattue…par les écologistes, l'énergie marémotrice a donné des résultats modestes, la biomasse est critiquée pour les dommages qu'elle provoque à la nature. Sa conclusion: « l'ensemble des énergies renouvelables pourra couvrir 8 à 9% de nos besoins. Et même si nous arrivons à réduire la consommation également de 8 à 9% en limitant les gaspillages, nous serions bien loin de satisfaire les besoins croissants. À mon avis, on ne peut pas renoncer à l'énergie nucléaire. »
La maîtrise des déchets est-elle déjà une réalité ? Il manque, dans le plaidoyer de M. Rocard, des indications précises sur la maîtrise des déchets. Affirmer que «c'est un problème qu'on peut gérer» est insuffisant pour rassurer. Les industriels du secteur et les scientifiques doivent prouver que les déchets ne sont pas une menace et qu'ils peuvent même constituer une matière première pour d'autres utilisations, tout en respectant l'environnement. C'est un aspect essentiel du débat.
En attendant, les adversaires du nucléaire ne baissent pas les bras, loin de là. Jeremy Rifkin, l'Américain qui joue désormais un rôle officiel dans les organismes consultatifs européens en ces domaines, affirme que le choix nucléaire serait une erreur car l'Europe peut parfaitement, à son avis, résoudre ses problèmes par les économies d'énergie, les énergies renouvelables et la technologie de l'hydrogène. Mais on sait que l'élan pro-européen de M. Rifkin le conduit parfois à des excès et que son enthousiasme doit être pris avec une certaine dose de prudence (« la race humaine risque l'extinction», affirme-t-il).
La bataille des Verts et ses faiblesses. Au niveau politique, c'est le groupe des Verts du Parlement européen qui conduit dans l'UE la bataille anti-nucléaire. La bonne foi et la sincérité de Monica Frassoni et Daniel Cohn-Bendit attirent la sympathie et méritent toute notre estime. Mais quelques attitudes de leurs fidèles suscitent certaines perplexités: dès qu'une source alternative rencontre le succès, ils se complaisent à la démolir au lieu d'inviter à en corriger les lacunes. L'énergie éolienne, avec ses pales énormes, défigure le littoral et d'autres paysages. Les biocarburants détériorent la nature et réduisent la production alimentaire, contribuant à la faim dans le monde. Or, ces dangers sont peut-être justifiés en Amazonie (bien que les autorités brésiliennes aient pris des initiatives pour y faire face) et dans certaines zones asiatiques, et le risque pour l'alimentation humaine peut devenir réel si des régions entières abandonnent la production alimentaire à la recherche d'une rentabilité supérieure ; cette crainte a contribué à la hausse des prix de certains produits agricoles de base (même si la spéculation a joué sans doute un rôle prioritaire à ce sujet).
Mais pas en Europe ! Ici, un développement raisonnable des biocarburants représente plutôt la voie pour cultiver des territoires aujourd'hui en friche, mis en jachère par la pression à produire moins. Un meilleur contrôle des coûts réels dans la phase de la transformation et de la distribution montrerait que la hausse des prix des produits de base ne devrait avoir qu'une influence minime sur le coût de l'alimentation pour les consommateurs européens, tout en réduisant les dépenses de la Politique agricole commune.
Les mouvements verts, au Parlement européen et ailleurs, devraient comprendre que, dans l'UE, la menace véritable pour la production alimentaire serait l'ouverture totale de son marché à la concurrence des Etats-Unis, du Brésil, de la Chine et à d'autres colosses qui - grâce à leurs coûts très bas ou à leurs subventions à l'exportation - détruiraient la production alimentaire européenne au détriment du monde entier, qui en a et en aura de plus en plus besoin. Les Verts seraient mieux inspirés de tenir compte de ce danger plutôt que de combattre les biocarburants, pour lesquels l'Europe est en train de mettre au point des techniques fondées sur la biomasse non utilisable pour l'alimentation.
Ce qui nous a été présenté par le groupe des Verts du Parlement européen comme le programme d'un «futur équilibre énergétique sans nucléaire» (communiqué à la presse du 10 novembre) n'est pour le moment qu'un catalogue d'objectifs pour les énergies renouvelables et les économies d'énergie, et de bonnes intentions ou d'affirmations rhétoriques, comme le développement de l'Union solaire pour la Méditerranée à la place du projet Sarkozy pour cette mer. Certaines intentions sont excellentes, notamment celle de «imposer la transparence financière aux oligopoles du secteur énergétique et sanctionner sévèrement les fraudes».
Le scandale de la formation du prix du pétrole. Derrière la phrase approximative des Verts se cache effectivement une question fondamentale: la manière inadmissible par laquelle le prix mondial du pétrole est actuellement fixé. Les analyses démontrent que ce prix dépend de spéculations éhontées sur quelques marchés représentatifs, aggravées par des mouvements irrationnels de panique. Les rois du pétrole continuent à bénéficier de rentes financières absurdes. Parmi les responsables politiques européens, c'est une fois de plus Jean-Claude Juncker, dans sa fonction de président du Groupe de l'euro, qui a évoqué le problème en déclarant le 12 novembre: « Dans les marchés pétroliers, il y a une absence de transparence évidente et une bonne dose de spéculation dans la formation des prix » (voir notre bulletin n° 9542). À l'occasion du Forum mondial de l'Energie, le Premier ministre italien Romano Prodi a parlé d'une «grande pression du monde de la finance qui utilise comme instrument le prix du pétrole» et du «poids de la spéculation». M. Prodi a ajouté que les compagnies pétrolières et les entreprises électriques ont retardé leurs investissements pour accumuler des bénéfices énormes, et aujourd'hui on en paye le prix.
Appel au débat. Déjà à la Conférence de Madrid sur les défis énergétiques du mois dernier (à la mémoire de Loyola de Palacio, hommage dû), José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, avait invoqué le débat européen sur le nucléaire: les Etats ne peuvent pas se permettre de l'éviter, «il faut un débat franc et entier». Il avait réaffirmé que l'UE ne doit pas choisir elle-même, mais qu'elle doit contribuer dans les domaines de la recherche et la sécurité (voir notre bulletin n° 9514). Il avait réitéré son appel au Forum mondial de l'Energie, déjà cité, avec l'appui des grands industriels de ce secteur (voir notre bulletin n° 9542), et le contre-appel du parlementaire européen Claude Turmes dans le «Forum alternatif» des Verts.
Une opération urgente de transparence et de confrontation des positions devrait être lancée par le Parlement européen, en invitant toutes les démocraties du monde à s'y associer.
Je compléterai demain ces considérations par quelques indications sur d'autres évolutions marquantes du paysage énergétique européen et international.
(F.R.)