Nous avons un peu moins honte d'être Européens. Pendant longtemps, le goût de l'autoflagellation a dominé: l'Europe devait s'excuser de tout, de son histoire, de ses conquêtes du passé, même de sa civilisation. Ne pas cacher les pages noires, c'est bien ; se sentir responsables de tout, c'est grotesque. En ce moment, l'Europe prend les rênes des deux grandes initiatives internationales que le monde entier, plus ou moins clairement, réclame et considère comme indispensables: la lutte contre le changement climatique et contre ce qui risque de l'accompagner (crises alimentaires, pénuries d'eau, détérioration de la nature), et la recherche de formes renforcées de gouvernance mondiale, fondées sur l'intérêt général de l'humanité. En même temps, l'Europe semble retrouver un peu d'élan dans ses projets d'intégration, sérieusement mis à mal par l'incompréhension et par les images fausses de la construction européenne et de ses objectifs. Où vois-je les signes précurseurs d'une certaine éclaircie ?
A l'avant-garde. Pour les questions environnementales, heureusement, l'Europe n'est pas seule: la prise de conscience des dangers réels progresse même ailleurs. Et comme d'habitude, elle se manifeste aux Etats-Unis avec davantage d'éclat apparent: des films retentissants, quelques personnages spectaculaires. Pour le pays qui a rejeté Kyoto, c'est une évolution significative, et elle était indispensable. En même temps, la Chine commence à prendre conscience des désastres écologiques effroyables que son développement industriel incontrôlé était en train de provoquer sur son territoire; connaissant la Chine, soyons assurés qu'elle agira avec vigueur et sur une large échelle. Mais c'est en Europe que la vraie étincelle s'allume. Les 8 et 9 mars, le Conseil européen adoptera des engagements contraignants et quantitatifs, qui indiqueront la voie. Angela Merkel, qui présidera les travaux, l'a annoncé: l'Europe doit montrer le chemin, a-t-elle dit, tout en soulignant qu'un continent à lui seul ne peut pas écarter les dangers qui menacent la terre entière. Elle n'est pas seule ; d'autres chefs de gouvernement qui n'ont pas toujours été à l'avant-garde dans les batailles européennes loin de là, comme Jacques Chirac et Tony Blair, se sont exprimés avec vigueur et même avec éloquence.
Le Parlement européen va dans la même direction. Qu'il vienne de renforcer sensiblement le projet de la Commission européenne d'un plan d'action relatif aux déchets est un exemple instructif. Approuvé par 651 voix contre 19, son plan va sensiblement au-delà de ce que la Commission avait proposé (voir l'ample compte-rendu du débat et du vote par Aminata Niang, dans notre bulletin n° 9366). Certes, certaines associations et forces politiques diront que ce n'est jamais assez, qu'il faut en faire encore plus. Dans ce domaine, leur insatisfaction est elle aussi utile et stimulante. L'important est que l'on avance.
Pour la gouvernance mondiale. L'aspiration à une gouvernance mondiale plus forte et étendue va dans la même direction. Un seul parmi les organismes internationaux qui comptent dispose de pouvoirs de décision et de mécanismes contraignants: l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Mais on hésite à lui confier des compétences dans la définition des conditions qui, à mon avis, doivent être liées au libre commerce, c'est-à-dire en particulier les conditions environnementales et sociales. Ce refus représente, à mon avis, un danger mortel pour l'OMC: la libéralisation des échanges faisant abstraction de toute conditionnalité en ces domaines sera de moins en moins acceptée. L'UE est déjà en train de s'éloigner de ce libéralisme sans règles ; si la liberté des échanges ne s'oriente pas vers certaines disciplines, l'UE recherchera des accords bilatéraux comportant des normes environnementales et sociales, et aussi les «sujets de Singapour» (propriété intellectuelle, investissements, services) que l'on a voulu exclure du Doha round (voir dans notre bulletin N. 9365 la préparation de la position de l'UE en vue des négociations bilatérales avec l'ASEAN). En l'absence d'une évolution en ce sens, complétée bien entendu par des concessions spéciales rigoureusement réservées aux pays les plus pauvres de la planète, l'OMC périclitera. Et l'UE doit rester à l'avant-garde dans la bataille pour la gouvernance mondiale.
Une nouvelle Communauté ? Quant à l'impression d'une envie renouvelée de faire avancer à nouveau la construction européenne, je citerai un seul exemple: l'initiative d'un groupe de parlementaires en faveur d'une Union de politique étrangère, de sécurité et de défense (voir notre bulletin n° 9366). L'objectif est que ce projet soit signé, d'ici le 30 avril prochain, par la moitié au moins des parlementaires européens pour devenir un document du PE lui-même et être transmis à la Commission européenne et au Conseil.
(F.R)