De nouvelles menaces assombrissent les perspectives d'avenir de l'agriculture européenne. Et il est déconcertant de constater qu'elles proviennent de la Commissaire européenne à l'agriculture et du ministre de l'Agriculture d'un Etat membre, deux personnalités qui ont en principe la tâche de soutenir, améliorer et protéger l'activité agricole dans l'Union. Je ne change pas d'avis à propos des progrès intervenus, au cours des années, en direction d'une meilleure compréhension de ce que signifie l'agriculture pour l'Europe ; cette compréhension s'est améliorée et renforcée, les institutions communautaires ont pris souvent des attitudes positives, et une bonne partie des organisations agricoles a renoncé à défendre certains abus du passé. Les réformes de la PAC ont été globalement positives, les gens comprennent de mieux en mieux que l'agriculture n'est pas une question purement commerciale et que d'elle dépendent l'autonomie alimentaire de l'Europe, la qualité de l'alimentation, la sauvegarde de la nature, les traditions et les paysages, l'équilibre territorial des Etats membres. Tout ceci est mieux reconnu qu'autrefois. Mais voilà: il y a des rechutes.
La Commissaire à l'agriculture n'y croit pas. Mariann Fischer Boel est sans doute globalement consciente de la signification du secteur dont elle a la responsabilité, elle l'a montré dans quelques circonstances. Elle est très ferme dans la défense de l'engagement de l'UE à garantir un financement raisonnable de la PAC jusqu'en 2013 et elle s'engage à le faire respecter. Mais elle donne l'impression d'être convaincue que tout ceci est provisoire et que la réflexion prévue pour 2009 conduira à abandonner les mécanismes et les principes qui sont aujourd'hui à la base de la PAC. Certes, des réformes sont encore indispensables ; c'est un processus permanent. Mais la Commissaire semble douter de la pérennité d'une production agricole d'envergure en Europe. Ses projets et ses propos paraissent fondés sur la conviction que l'Europe n'évitera pas l'ouverture totale de ses frontières aux produits agricoles du monde extérieur et qu'elle doit donc se préparer à produire de moins en moins pour importer de plus en plus. L'Europe restera compétitive pour quelques productions de luxe, ne pouvant pas faire face pour le restant aux colosses émergents, la Chine et le Brésil en tête. C'est vrai que Mme Fischer Boel entend éviter que les agriculteurs européens soient réduits à la misère ; elle propose de leur assurer des revenus minimaux même s'ils ne produisent rien et les invite à considérer l'activité agricole comme un travail d'appoint, à se préparer dès maintenant un emploi complémentaire.
La proposition récente sur l'organisation du marché des fruits et légumes est instructive. Elle insiste sur l'exigence que les Européens en consomment beaucoup plus qu'aujourd'hui afin d'améliorer leurs habitudes alimentaires ; ce serait bon pour la santé. Plusieurs aspects du document sont d'ailleurs positifs: renforcer le rôle des organisations de producteurs, limiter le recours au retrait des excédents aux frais de la PAC (pour éviter que les agriculteurs ne soient encouragés à gonfler artificiellement des productions invendables), encourager la distribution des excédents saisonniers aux écoles, aux colonies de vacances, aux cantines. Mais, en définitive, au-delà de ces bonnes intentions, le plan de Mme Fischer Boel: a) propose de rendre total le découplage entre la subvention de l'UE et la production. Le lien qui existe encore entre les versements et le niveau de production serait supprimé. Produire ou pas, le versement serait identique ; b) ignore la relation entre la politique d'importation (en provenance des pays tiers) et la politique interne. Toute « préférence communautaire » pourrait ainsi être éliminée. Et alors le grand commerce n'hésiterait pas à accentuer sa tendance à faire arriver n'importe quoi de n'importe où, le seul critère étant le prix. La qualité deviendrait secondaire, des milliers de variétés de fruits et légumes seraient condamnés à disparaître. l'essentiel pour les grandes chaînes de distribution étant de remplir au meilleur prix les magasins.
La responsabilité incombe aux autorités politiques. Or, le danger existe qu'une partie des producteurs de fruits et légumes ne s'opposent pas à un tel projet, parce qu'il n'existe aucune raison que les agriculteurs soient, en général et en moyenne, moins égoïstes que les autres catégories. On leur garantit qu'ils recevront leur subvention intégrale quelle que soit leur production (ou non-production), et une bonne partie pourrait s'en contenter. Prenez n'importe quelle autre catégorie au hasard, par exemple les conducteurs de tramways. Vous leur dites que, dans leur ville, il n'y aura plus de tramways à conduire, mais qu'ils recevront quand même leur salaire jusqu'à la retraite. Ils accepteraient tout de suite, ils n'iraient pas se battre pour leurs tramways. Pour beaucoup d'agriculteurs, ce serait la même chose. Les tomates et les oignons et l'ail viennent de Chine ? Le sucre, les poulets et le jus d'orange du Brésil ? Tant pis, en attendant que les colosses mondiaux multiplient les catégories de productions prêtes à envahir le marché européen. Il est vrai que plusieurs des productions importées sont d'excellente qualité (par exemple, la viande de Brésil ou d'Argentine) et qu'il existe des pays tiers exportateurs qui soignent autant que l'Europe, parfois même davantage, la qualité de leurs produits. Mais les désastres écologiques seraient, dans certains cas, effroyables, aussi bien en Europe (à cause de la disparition d'une grande partie de l'activité agricole) que dans les pays de provenance (à cause du gonflement artificiel de certaines productions dans des conditions douteuses). Toutefois, la faute n'en reviendrait pas aux agriculteurs européens ; ce sont les autorités politiques qui doivent s'en occuper, ce sont elles les responsables, et du moment que l'UE a encore (pour combien de temps ?) une politique agricole commune, les institutions européennes en premier lieu. Pour commencer, Mariann Fischer Boel devrait impérativement introduire dans son projet « fruits et légumes » des indications sur la politique d'importation, sur le maintien de la préférence communautaire, sur la guerre aux fraudes dont trop de commerçants abusent.
Le désastre annoncé. Quelle que soit l'évolution, un noyau d'agriculteurs européens subsisterait, orgueilleux de leur production et jaloux de sa qualité, et ils maintiendraient en vie certaines traditions. Mais ce seraient des niches de productions de luxe et, pour le restant (je parle en général, au-delà du cas spécifique des fruits et légumes), les campagnes européennes deviendraient en large partie un désert, l'Europe ajouterait la dépendance alimentaire à sa dépendance énergétique et serait soumise à tous les chantages, l'abandon des terres rurales provoquerait le déclin des villes petites et moyennes avec pour résultat un gonflement supplémentaire des banlieues des grandes métropoles. La fin d'une civilisation, de notre civilisation.
Le projet de réforme de l'organisation du marché européen des fruits et légumes (réforme nécessaire, mais à revoir) s'ajoute à d'autres symptômes, issus de la même source. Je me réfère au discours de Mme Fischer Boel qui invitait les agriculteurs à se préparer à ne pas exercer, à l'avenir, l'activité agricole à plein temps, mais à exercer parallèlement d'autres activités. Or, un tel parallélisme ne doit pas être exclu ni condamné ; il existe dans certaines zones de l'UE et il peut encore se développer. Mais le présenter comme l'évolution inéluctable pour les agriculteurs en général, en donnant comme acquis que l'activité agricole ne pourra pas subsister et se développer en tant qu'activité exclusive, c'est, à mon avis, inconcevable. C'est le contraire qu'il faudrait faire: rendre à cette activité sa dignité et son lustre, encourager les jeunes à l'embrasser et donner confiance à qui accepte le défi, mettre l'accent sur la qualité et la sécurité des produits, en renforçant encore la protection des dénominations géographiques, en combattant avec davantage de vigueur les fraudes et en accentuant les exigences écologiques et la protection du bien-être des animaux.
En outre, élément essentiel, il faudra qu'en principe les mêmes normes soient valables pour les produits importés. Ce n'est pas la direction vers laquelle l'Europe officielle se dirige, en voici une indication.
Le R.-U. préfère-t-il sortir de la PAC ? La déclaration d'un ministre de l'Agriculture à laquelle je me suis référé en tête, est celle du ministre britannique David Milliband, invitant l'UE à s'engager (pour faciliter le succès des négociations commerciales du Doha round dans le cadre de l'OMC) à supprimer la totalité des subventions et des droits à l'importation (« tarifs ») de la PAC avant 2020, et de préférence encore plus tôt), selon un calendrier précis (voir notre bulletin n° 9337). Or, il est vrai que l'UE doit jouer son rôle pour le succès du Doha round ; les engagements qu'elle a offerts aux autres participants vont déjà très loin. Elle devrait aussi, à mon avis, rendre définitif son engagement à supprimer, avec une échéance contraignante, les subventions à l'exportation (dans la mesure où elles ne sont pas souhaitées par certains pays importateurs).
Mais ce que demande M. Milliband, tout de suite relayé au sein du Parlement européen par le conservateur Syed Kamall, c'est tout simplement la fin de la PAC. C'est vrai que sa formule correspond à une tradition économique et politique britannique qu'il faut comprendre. La base du système commercial du Commonwealth était, en résumé, assez simple: le Royaume-Uni importait des pays extra-européens les matières premières et les produits alimentaires et il leur vendait les produits industriels et transformés, sans limitations ni droits dans un sens comme dans l'autre. Il avait été très dur pour le Royaume-Uni de se plier, afin d'adhérer à l'Union européenne, aux règles communautaires en matière agricole: quelles batailles, à l'époque, pour conserver certaines facilités d'importation pour des produits en provenance de Nouvelle-Zélande, ou d'Australie, ou du Canada, ou de l'Inde ! Et quelles batailles, ensuite, à chaque occasion, pour réduire les « préférences communautaires» ! Une partie de la classe politique britannique estime que le moment est venu de les éliminer définitivement, ces préférences. Les agriculteurs britanniques, qui, à l'ombre de la PAC, ont eu la possibilité de développer leurs activités, sont-ils d'accord ?
Si tel est le souhait du gouvernement et du peuple britannique, la solution est simple: le R.-U. peut sortir de la PAC. Ce serait compliqué à organiser, mais c'est possible. Et la PAC pourra survivre.
(F.R.)