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Bulletin Quotidien Europe N° 9338
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Autour de l'euro: taux de change, « coopération renforcée», gouvernance économique, incompréhension d'une partie de l'opinion publique

Il faut se rendre à l'évidence: l'euro est encore mal compris par une partie non négligeable des Européens. La responsabilité n'en incombe pas, à mon avis, aux citoyens qui, dans les sondages d'opinion, se plaignent de l'un ou de l'autre détail, mais à la démagogie ou à l'ignorance d'une partie de la classe politique et aux moyens d'information qui mettent l'accent sur tel ou tel dysfonctionnement en négligeant l'essentiel. Je reviendrai plus loin sur ce désenchantement, marginal dans la plupart des Etats membres mais majoritaire dans quelques-uns, pour rappeler d'abord les débats récents relatifs à la monnaie unique entre les autorités politiques responsables des affaires économiques et financières de l'Europe.

Sérénité et surveillance à propos du taux de change. À la fin novembre, l'Eurogroupe avait consacré un débat au taux de change de l'euro, à la demande de la France qui estimait que le taux de 1,32 dollars pour un euro compromettait les exportations européennes. En résumant dans la conférence de presse finale le résultat de ce débat, le président Jean-Claude Juncker avait évité de faire état de soucis immédiats ou de dangers, tout en affirmant que l'Eurogroupe estime, «comme cela a toujours été le cas et comme cela sera toujours le cas», qu'une volatilité excessive et des mouvements désordonnés des taux de change sont indésirables (voir le compte rendu d'Albin Birger dans notre bulletin n° 9316). La barrière de 1,32 avait été dépassée quelques jours plus tard et, après quelques pointes au-delà de 1,33 en décembre, le taux est actuellement à peu près stable. D'après les indications disponibles sur le déroulement des débats ministériels, les préoccupations françaises n'avaient pas été partagées par les autres ministres. Certains (Pays-Bas, Autriche) avaient rappelé que la force de l'euro comporte aussi des avantages, notamment pour les importations de pétrole et de gaz ainsi que pour les consommateurs en général, et les principaux pays exportateurs, l'Allemagne en tête, avaient souligné que le taux cité ne les gênait pas. Les exportations allemandes n'ont jamais été aussi vigoureuses. D'ailleurs, le taux de change euro/dollar est à peu près stable depuis la fin de 2004 ; le niveau dangereux serait aujourd'hui situé autour de 1,40. Si des problèmes existent, ils concernent les monnaies japonaise et chinoise.

Le souci pour les exportations est presque exclusivement français, ce qui prouve que c'est surtout un problème interne lié à la compétitivité et au retard de certaines réformes.

La conclusion de l'Eurogroupe était donc claire: surveillance, stabilité souhaitable, mais sans préoccupations excessives pour le taux actuel. Il est d'ailleurs significatif que la phrase citée de M. Juncker reprenne textuellement les conclusions du Sommet du G7 de septembre à Singapour, dont le communiqué dit: «une volatilité excessive et des mouvements désordonnés sont indésirables pour la croissance économique».

Comment oublier aujourd'hui les critiques sarcastiques et triomphalistes des anti-européens à l'époque où l'euro s'était affaibli et où on lui reprochait d'avoir brûlé en quelques mois un quart de la richesse européenne ? Ce sont les mêmes qui crient aujourd'hui le plus fort contre la solidité de l'euro, qui doit être une monnaie forte et stable. C'est grâce à l'euro que l'Europe n'a pas subi des conséquences trop fâcheuses à la suite des hausses du prix du pétrole et de gaz, de la même manière qu'elle avait déjà évité les répercussions des crises financières en Asie et en Amérique latine, pour ne pas parler des dévaluations et réévaluations périodiques qui, dans le passé, traumatisaient la CEE et compromettaient l'existence même du marché commun.

Les ambitions. La vigilance du Groupe de l'euro devrait avoir rassuré le Premier ministre français Dominique de Villepin et encouragé la France à corriger ses lacunes. Mais l'analyse serait incomplète si elle négligeait que le discours du 14 novembre de M. de Villepin comportait aussi un appel à l'UE à se doter d'une véritable «politique de change, en liaison avec la Banque centrale européenne et dans le respect de son indépendance». Or, il existe dans le Traité un article 111 qui confie au Conseil la possibilité d'établir un «système de change» pour l'euro ou, en l'absence d'un tel «système», des « orientations générales de politique de change ». Cet article prévoit que la Banque centrale et la Commission européenne sont associées à ces réalisations, mais que c'est le Conseil qui décide. Pour le moment, on n'en parle ni au sein de l'Eurogroupe ni au Conseil Ecofin. La déclaration de M. de Villepin pourrait-elle déclencher le mécanisme ? Mais les ministres des Finances eux-mêmes, paraît-il, s'en méfient.

Nous voici donc au deuxième aspect de ce tour d'horizon: le renforcement du Groupe de l'euro. Il est évident que la définition d'un système de change ou d'orientations générales ne devrait pas revenir au Conseil Ecofin dans son ensemble, mais aux pays de la zone euro. Le mois dernier, Jacques Delors avait suggéré que l'Union économique et monétaire devienne «une véritable coopération renforcée, avec son budget propre permettant d'accompagner les efforts des pays de la zone euro, et peut-être aussi un fonds d'intervention conjoncturel, à utiliser bien entendu de manière raisonnable» (voir cette rubrique dans le bulletin n° 9327). Cette orientation avait toutefois laissé perplexe Jean-Claude Juncker qui, tout en confirmant être favorable au renforcement de l'Eurogroupe, avait ajouté (devant la délégation pour l'UE du Sénat français): « Faut-il le faire dès maintenant, en l'absence d'un Traité fondamental ? Je ne le crois pas. Nous avons cette difficulté à l'Eurogroupe, que la France et les Pays-Bas en font partie. On veut faire de l'Eurogroupe un groupe pionnier, mais est-ce possible alors que deux de ses membres ont voté non ? (dans les référendums sur le traité constitutionnel)». Et il avait conclu: «Il faut laisser du temps au temps pour trouver la bonne intersection», c'est-à-dire pour situer correctement l'autonomie du groupe de l'euro par rapport au Traité constitutionnel.

Ceci dit, sur le renforcement du groupe de l'euro, M. Juncker a les idées claires. Il considère comme indispensable l'autonomie de la Banque centrale européenne (BCE), sans quoi on aurait un «débat incessant entre les Etats membres autour de la politique monétaire », notamment sur l'évolution des taux d'intérêt. La politique monétaire «doit être définie pour l'ensemble de la zone euro» ; les difficultés spécifiques de tel ou tel Etat membre, ou de tel ou tel secteur, ne doivent pas infléchir les décisions (même s'il faut en tenir compte). La BCE a «acquis une grande crédibilité parce qu'elle a su ancrer dans les esprits l'anticipation d'une inflation inférieure à 2% ». Ce qu'il faut améliorer, c'est l'interaction entre la politique monétaire et la politique économique. M. Juncker a indiqué une triple direction: une meilleure coordination des politiques économiques, un dialogue plus structuré entre tous les acteurs et une représentation unifiée de la zone euro vers l'extérieur.

Nous sommes loin, on le voit, des protestations et des insultes à l'encontre de la BCE parce qu'en décembre elle avait encore retouché vers le haut ses taux d'intérêt. Les accusations portées contre la BCE de casser ainsi la reprise économique appartiennent à la démagogie de la pire espèce lorsqu'elles proviennent des mêmes personnages qui préconisent la mort de l'euro, alors que l'on sait positivement que dans la plupart des Etats membres l'abandon de l'euro se traduirait immédiatement par une hausse spectaculaire des taux d'intérêt nationaux.

Démagogie et mauvaise information. Nous voici donc au troisième volet: la perception négative de l'euro par une partie de l'opinion publique. Les sondages publiés le mois dernier indiquent des opinions largement positives dans plusieurs Etats membres. Mais dans quatre d'entre eux, 60% environ des citoyens interrogés estiment que les désavantages de l'euro dépassent les avantages: Pays-Bas, Italie, Grèce et Portugal. En d'autres mots, pour ces majorités nationales, il serait préférable ne pas participer à l'euro, ou en sortir. Le cas des Pays-Bas est particulier: ce que l'opinion publique reproche à l'Europe, c'est l'excès de tolérance à l'égard de ceux qui ne respectent pas les engagements de rigueur budgétaire et de lutte contre l'inflation. D'ailleurs, au moment de la création de l'euro, les Néerlandais étaient clairement réticents à l'égard de la participation des pays «méditerranéens». Dans les trois autres pays cités (et dans quelques autres Etats membres, mais dans une proportion bien moindre), les citoyens se plaignent des contraintes de l'euro et des efforts et sacrifices qui en résulteraient pour la population, ainsi que des effets de l'euro sur le coût de la vie. Cette impression résulte, à mon avis, des mensonges ou de l'ignorance d'une partie des responsables politiques et de la manière dont ces positions sont répercutées par les moyens d'information. On raconte aux gens que l'euro impose les réformes (qui sont de toute manière nécessaires, surtout dans les pays hors zone euro) et qu'il est responsable de la hausse des prix, et puis on s'étonne des réactions !

Dans le plus grand des pays «négatifs», l'Italie, une personnalité politique de premier plan s'est indignée et a réagi. C'est d'Azeglio Ciampi que je parle, ancien président de la République et auparavant gouverneur de la Banque centrale et ministre des Finances. Il a rappelé qu'en 1992 et 1993, l'Italie était proche d'une débâcle monétaire, «à un pas de l'abîme où fut précipitée ensuite l'Argentine». Les bons du trésor devaient être émis à des taux d'intérêt de plus en plus élevés, ce qui gonflait la dette publique et rendait impossible l'assainissement budgétaire. Les dévaluations provoquaient « un appauvrissement drastique du pays». Sans l'euro, l'Italie «serait peut-être aujourd'hui un pays en banqueroute».

Les économistes et les analystes affirment que, pour la plupart des pays européens, le retour à la monnaie nationale serait «une folie au coût exorbitant». Les avantages d'une dévaluation compétitive pour les exportateurs italiens seraient éphémères, car toutes les importations (pétrole et gaz en tête) deviendraient horriblement chères. Les taux d'intérêt monteraient immédiatement, avec des effets désastreux pour l'économie en général et pour la dette publique en particulier. En Grèce, la drachme perdrait d'un coup 40% par rapport à l'euro, et les emprunts d'Etat « iraient rejoindre illico la catégorie des junk bonds». Dans un pays plus solide comme la France, les emprunts libellés en euro pourraient «tenir», mais les emprunts futurs en francs trouveraient plus difficilement preneurs. Que savent les opinions publiques de ces vérités ?

(F.R.)

 

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