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Bulletin Quotidien Europe N° 9305
Sommaire Publication complète Par article 40 / 41
SUPPLEMENT HEBDOMADAIRE / Bibliothèque européenne

N° 708

*** DIDIER BILLION: L'enjeu turc. Adhésion ou non de la Turquie à l'Union européenne: une question déterminante, un choix d'avenir ! Armand Colin (Paris. Internet: http://www.armand-colin.com ). 2006,320 p.. ISBN 2-200-26952-8.

"Ce livre est l'expression d'un engagement"… Il est désormais devenu impossible d'aborder le dossier de l'éventuelle adhésion de la Turquie à l'Union européenne sans prendre parti. Pour ou contre. Radicalement, de manière passionnelle. Cet ouvrage n'échappe pas à la règle. Que du contraire même puisque, dès la première ligne de l'introduction, l'auteur en dévoile la nature militante, avouant aussitôt ne plus supporter "les faux-fuyants, atermoiements et autres rebuffades" que l'Union fait subir à la Turquie depuis quatre décennies. Directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Didier Billion joue cartes sur table et charge avec férocité tous ceux qui se rendent coupables, à ses yeux, de diatribes anti-turques déplacées. Par exemple, les quarante-trois députés français de l'actuelle majorité qui ont adressé, voici quelques mois, une lettre ouverte au président Chirac indiquant: "nous sommes nombreux en France et en Europe à éprouver une très vive réticence, voire une sincère aversion", à l'idée d'ouvrir des négociations d'adhésion avec la Turquie. "Aversion" veut dire, selon Le Petit Robert, "grande répugnance, violente répulsion", donc aussi, par extension, "antipathie, dégoût, exécration (…), phobie". Constatant que, dès lors, c'est la question de l'altérité qui est ainsi posée de façon brutale et exacerbée, l'auteur contre-attaque avec dureté en jugeant qu'il n'est "pas acceptable que le repli identitaire, les peurs fantasmatiques et encore moins la xénophobie puissent constituer de quelconques raisons pour rejeter la candidature d'un pays, d'une société, d'une culture qui ont beaucoup à apporter à l'Union européenne". Dans le même esprit, il brocarde Sylvie Goulard pour avoir osé écrire, dans "Le Grand Turc et la République de Venise", que "la preuve d'une évolution durable de l'islam turc devrait être apportée avant de commencer à ouvrir les négociations", lui répliquant au vitriol: "Nous avions eu la faiblesse de considérer, jusqu'à la lecture de ces lignes, que la construction européenne relevait d'un projet politique assumé et non pas de l'appréciation portée sur les évolutions de telle ou telle religion. Il est regrettable qu'il n'en soit visiblement pas ainsi pour certains commentateurs aveuglés par une hostilité irrationnelle à l'égard de la Turquie et/ou de l'Islam".

Dans cet ouvrage aussi passionné que passionnant, l'imprécateur s'efface toutefois, la plupart du temps, derrière le prédicateur se voulant au service de la Raison, tant il est vrai que le débat en la matière doit être mené "sans a priori et en ne cédant pas aux simplifications réductrices" charriant "erreurs et fantasmes". Dans cet esprit, Didier Billion commence par examiner les faiblesses des arguments développés par les contempteurs de la candidature turque. Au sujet "de l'argutie géographique", il observe notamment que l'adhésion de Chypre n'en a précisément suscité aucune, alors que "l'île d'Aphrodite se trouve nettement plus à l'est qu'une bonne partie de la Turquie contemporaine, à la longitude d'Ankara, à une centaine de kilomètres seulement des côtes syriennes mais à près de huit cents d'Athènes". De manière convaincante, en remontant avec érudition jusqu'à la chute de l'Empire romain d'Orient, il s'emploie ensuite à illustrer "la méconnaissance de l'histoire et de la culture turques comme parties intégrantes de la matrice historique et culturelle européenne", ce qui l'amène notamment à rappeler cette formule oubliée qui avait cours dans le monde protestant d'Europe centrale: "Plutôt le Turc que le Habsbourg !" Il traite, dans le même esprit, de "la complexe et ambiguë question de l'identité et des valeurs européennes", s'appliquant à prouver - et, une fois encore, son propos est de nature à troubler quiconque préfère le doute aux dogmes… - que les accusations proférées à l'encontre de la Turquie sur ce plan sont "dangereuses parce qu'étroitement culturalistes", mais aussi "totalement inopérantes". Sans compter que, pour surmonter le traumatisme de la barbarie nazie, "la construction européenne, telle que conçue par ses fondateurs, a clairement procédé de la récusation de toute logique d'exclusion et d'antagonisme systémique", la Turquie offrant sous cet angle à l'Europe, "qu'on le veuille ou non (…) la meilleure opportunité de renouer le fil de son projet fondateur forgé dans la résistance au bellicisme et au totalitarisme".

Après avoir encore dénoncé "l'ineptie des fantasmes démographiques" et "la sous-estimation du potentiel économique de la Turquie", l'auteur présente ensuite, dans une deuxième partie instruite à charge et à décharge, les grands traits de l'histoire de la Turquie républicaine, comprise comme construction démocratique et européenne, avant d'aborder la situation actuelle de la société turque, faisant ressortir la réalité de ses profondes transformations sans éluder l'ampleur des défis auxquels elle reste confrontée. Il consacre enfin la dernière partie de l'ouvrage à l'importance géostratégique "essentielle" de ce pays. Sa conclusion essentielle est que les débats à propos de la candidature turque posent, en réalité, "la question de l'identité et de la définition du projet européen du XXIe siècle", ce qui se traduit, selon lui, par l'alternative suivante: "soit les Européens choisissent la voie du repli sur soi identitaire et communautariste où culture et religion cohabiteront sans échanger, avec tous les risques de choc des civilisations que cela induit ; soit les Européens ont la volonté et le courage de construire et de soumettre un projet politique susceptible d'être un modèle à vocation universelle tout en refusant la posture belliciste et unilatéraliste des Etats-Unis".

Michel Theys

*** KEMAL KIRIªCI: Turkey's foreign policy in turbulent times. Institute for Security Studies (43 av. du Président Wilson, F-75775 Paris cedex 16. Tél.: (33-1) 56891930 - fax: (33-1) 56891931 - Courriel: info@iss.europa.eu - Internet: http://www.iss.europa.eu ). Collection "Chaillot Paper", n° 92. 2006, 108 p., 10 €. ISBN 92-9198-095-1.

Immédiatement après la fin de la guerre froide, l'avenir pouvait sembler assez serein pour une Turquie qualifiée d'étoile de l'islam par The Economist. Cependant, au cours des années 90, le pays s'est rapidement retrouvé dans une situation géostratégique inconfortable, entouré qu'il était par des régions en conflit comme les Balkans, le Caucase ou le Moyen-Orient, sans parler de ses rapports tendus avec des voisins - entre autres en raison de leur soutien à la guérilla du PKK - comme la Grèce, la Syrie, l'Iran et la Russie. Ce fut une époque de durcissement de la composante "sécurité nationale" de la politique étrangère de la Turquie. Dans cette étude, le Pr. Kemal Kiriþci - département des sciences politiques et relations internationales de l'Université de Bogaziçi à Istanbul, titulaire d'une chaire Jean Monnet et directeur du Centre d'études européennes de la même université, membre aussi d'un centre de réflexion sur les relations entre l'Union et la Turquie - montre comment le pays se transforme d'un "guerrier post-guerre froide" en une "puissance régionale bénigne" jouant un rôle actif de stabilisation. Pour l'auteur, "la forme que prend la politique étrangère turque peut avoir un impact important sur la façon dont les régions entourant la Turquie émergent de ces temps turbulents". Comme il le souligne, l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne est le défi principal et les autres questions de sa politique étrangère y sont liées d'une manière ou d'une autre. Mais si la perspective d'adhésion est un facteur de changement important et si "le public turc est en général très en faveur de l'adhésion et reconnaît les changements positifs qui ont eu lieu ces dernières années ainsi que le rôle que l'UE y a joué", le professeur constate aussi que "ce public à en même temps très peu confiance en l'Union européenne, de nombreux sondages ayant montré que l'opinion publique ne croit pas, dans sa grande majorité, que la Turquie sera acceptée comme membre, quand bien même elle satisferait à tous les critères de Copenhague". Kemal Kiriºci nous donne l'occasion de découvrir, de l'intérieur, la politique étrangère d'un pays dont les tenants et aboutissants concernent aussi bien l'Union que le Proche-Orient et le lien transatlantique, au travers notamment du dialogue interculturel, de la nucléarisation de l'Iran ou encore de l'approvisionnement énergétique.

(FRo)

*** KIPROS KIBRIZ, VESNA MARINKOVIC: Chypre: une déchirure pour un peuple, un enjeu pour l'Union européenne. Fondation Robert Schuman (29 bld Raspail, F-75007 Paris. Tél.: (33-1) 53638300 - fax: 53638301 - Courriel: info@robert-schuman.org - Internet: http://www.robert-schuman.org ). Collection "Notes de la Fondation Robert Schuman". 2006, 81 p., 10 €.

Cette Collection ne cesse de démontrer, d'ouvrage en ouvrage, que concision ne rime pas fatalement, tout au contraire, avec approximation. En moins de cent pages, Kipros Kibriz (pseudonyme d'un haut fonctionnaire ayant eu à traiter du dossier chypriote) et Vesna Marinkovic, qui achève un doctorat de relations internationales à l'Institut de Hautes Etudes Internationales de Genève, présentent l'essentiel de ce qu'il importe de savoir pour (commencer à) comprendre le problème chypriote, ses causes et ses conséquences, y compris pour l'Union depuis que l'île divisée est devenue l'un de ses Etats membres. Dans leurs conclusions, les auteurs observent notamment que la "puissance garante" britannique mène, à Chypre, "une politique conforme à ses seuls intérêts nationaux", à savoir la préservation de ses bases souveraines sur l'île, tant il est vrai que "le règlement définitif de la question chypriote marquerait le début d'une période risquée pour la préservation de son statut post colonial".

(PBo)

*** KALLIOPE AGAPIOU-JOSEPHIDES, JEAN ROSSETTO (sous la dir. de): Chypre dans l'Union européenne. Bruylant (67 rue de la Régence, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-2) 5129842 - fax: 5119477 - Internet: http://www.bruylant.be ). 2006, 297 p., 35 €. ISBN 2-8027-2198-4.

L'adhésion de Chypre à l'Union a largement été occultée par l'élargissement, concomitant, "à l'Est". Parce que, depuis, ce petit bout d'Europe en Méditerranée orientale ne cesse de prendre sa "revanche", ne serait-ce que par candidature turque interposée, cet ouvrage tombe à point nommé. Fruit d'un colloque organisé par l'Université François Rabelais de Tours et l'Université de Chypre, il réunit des chercheurs qui retracent les conditions dans lesquelles cette adhésion s'est réalisée, en l'absence d'une réunification de l'île. Les raisons profondes du refus du plan Annan et les perspectives d'une solution du problème dans le cadre de l'Union grâce à la méthode de "la paix par l'intégration" font l'objet de contributions académiques éclairantes.

(PBo)

*** FRANCESCO CAVATORTA, RAJ CHARI, SYLVIA KRITZINGER: The European Union and Morocco. Security through authoritarianism ? Institut für Höhere Studien / Institute for Advanced Studies (56 Stumpergasse, A-1060 Vienna, Austria. Tél.: (43-1) 59991-0 - fax: 59991-555 - Internet: http://www.ihs.ac.at ). Collection "Reihe Politikwissenschaft - Political Science Series", nº 110, 2006, 21 p., 6 € (particuliers), 20 € (institutions).

Les événements récents sur la scène internationale, particulièrement dans les pays arabes, ne cessent plus d'attirer l'attention du monde académique sur la politique étrangère européenne. L'Union se voit assumer un rôle grandissant dans la sécurité internationale, rôle basé sur la supposition théorique que la stabilité internationale ne peut être atteinte que par la promotion des normes sur lesquelles l'Union elle-même est construite: traités et institutions multilatéraux, gouvernance démocratique, respect des droits de l'homme, développement économique durable… Formalisés par la déclaration de Barcelone de 1995, les partenariats de l'Union avec les pays du bassin méditerranéen, une des régions les plus importantes pour l'Europe en termes de sécurité et de politique étrangère, visaient des avancées qui, dix ans après, s'avèrent en deçà des espérances, surtout en ce qui concerne le domaine social. Cette courte étude examine la politique étrangère de l'Union à travers le cas du Maroc, d'un point de vue réaliste consistant à cesser de voir l'Union comme un acteur purement normatif et quelque peu idéaliste, et en la percevant comme un acteur rationnel ayant à l'esprit aussi bien ses intérêts matériels que les intérêts normatifs. En d'autres mots, la sécurité de l'Union ne pouvant être atteinte que par la stabilité politique dans ces pays, le non respect de la démocratie et des droits de l'homme serait un sacrifice politique acceptable si les bénéfices excédent les coûts. Selon les auteurs, la politique de l'Union vue sous ce prisme ne serait pas aussi infructueuse que certains analystes le supposent.

(NDu)

*** ANNA MATVEEVA: EU stakes in Central Asia. Institute for Security Studies (voir coordonnées supra). Collection "Chaillot Paper", n° 91. 2006, 125 p., 10 €. ISBN 92-9198-094-3.

Anna Matveeva a travaillé pour le programme de développement de l'Onu comme conseillère régionale pour la paix et le développement en Asie centrale et a été chargée de recherche au Royal Institute of International Affairs. Elle travaille actuellement comme associée au Crisis States Research Centre de la London Schools of Economics et est l'auteur de nombreuses publications sur le Caucase et l'Asie centrale. Autant dire qu'elle connaît la matière, ce qui est une aubaine car l'Asie centrale est longtemps restée à la périphérie du champ de vision de l'Union européenne. Pourtant, la région présente de nombreux traits recoupant les principaux centres d'intérêts de l'Union en matière de politique étrangère et de sécurité. Certes, ces cinq pays issus de l'éclatement de l'URSS n'ont pas connu les poussées de fièvre nationaliste qui ont été enregistrées, par exemple, dans les Balkans. Et les minorités y coexistent généralement paisiblement avec les majorités. De plus, comme le constate l'auteur, "la viabilité des nouveaux Etats a été assurée et les pires effets de la période de transition sont passés", ce qui fait qu'il "existe une stabilité et une sécurité basiques et le crime n'est pas un grand problème pour la société". Mais, d'un autre côté, ces pays sont dirigés par des gouvernements autoritaires à des degrés divers, mais tous gangrenés par la corruption, le népotisme y étant la règle. Les partis, quand ils existent, sont politiquement insignifiants. L'islamisme militant y a pris pied et le crime organisé, en particulier le trafic international de drogues, prospère. Anna Matveeva expose ces différentes facettes, que ce soit dans le domaine de la politique et de la gouvernance par des élites se servant de telles parts du gâteau qu'ils grèvent sérieusement l'économie ou celui de la sécurité régionale qui regroupe de nombreux défis répertoriés par la stratégie européenne de sécurité. L'ouvrage dégage aussi le jeu d'influences que les puissances régionales et mondiales s'y livrent (Russie, Chine, Etats-Unis…), ainsi que l'état de la politique européenne dans la région. A la lumière de ces différents éléments, Anna Matveeva fait prendre conscience que la situation en Asie centrale n'est pas aussi étrangère aux préoccupations européennes qu'on pourrait le croire et propose des pistes pour une action plus lucide et cohérente, alors que, pour le moment, "les deux camps sont bloqués dans leurs propres discours, semblables à deux monologues parallèles.

(FRo)

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