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Bulletin Quotidien Europe N° 9257
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Signification, portée et héritage de l'action de François Lamoureux, orientations encourageantes du ministre français aux Affaires européennes

Au-delà du deuil. L'émotion et le sentiment de reconnaissance avec lesquels la France pro-européenne et les milieux communautaires en général ont dit adieu à François Lamoureux ont une signification qui dépasse le deuil du moment. Le souvenir de François devrait aussi - avec quelques évolutions sur lesquelles je reviendrai plus loin - contribuer à surmonter l'atmosphère de découragement et de scepticisme qui caractérise depuis quelques années les états d'âme français à l'égard de la construction de l'Europe unie.

Depuis un demi-siècle, la France personnifie l'étincelle qui allume l'idée européenne et le creuset où les projets se fondent et se concrétisent (il suffira de citer Jean Monnet, Robert Schuman, Jacques Delors), et en même temps le lieu où se matérialisent les obstacles qui bloquent ou ralentissent le chemin: le « non » à la Communauté européenne de défense (CED), le «siège vide» momentané du général de Gaulle, le référendum négatif sur la Constitution. Ces derniers temps, l'aspect négatif prévaut dans les esprits au-delà du raisonnable: mêmes les pro-européens les plus sincères donnent l'impression d'avoir perdu confiance. Et pourtant, à côté des calculs électoraux, des mesquineries et des mensonges, c'était encore la France qui apportait à l'Europe des personnalités telles que François Lamoureux qui pour l'idée européenne a vécu jusqu'à en mourir. C'est à Jean-Louis Bourlanges que nous devons la formule la plus poignante: «Nous sommes un certain nombre à penser que cet homme est mort d'une maladie shakespearienne qui exprimait une désillusion collective»: la désillusion de ceux qui avaient mis tellement d'espoirs dans le projet constitutionnel et avaient tellement œuvré pour sa concrétisation et pour les progrès de l'Europe en général, et qui ont ressenti l'amertume du blocage, avec en plus, dans le cas de François, la douloureuse constatation que les circonstances l'avaient en définitive évincé de la participation active et personnelle à l'effort de relance. Il en avait conclu, selon les termes de Pascal Lamy, «qu'il n'y avait plus de place à Bruxelles pour des pionniers ou des vétérans de sa trempe ».

Le témoignage ému de Jacques Delors. Ce que François n'avait peut-être pas compris, c'est à quel point son action représentait et représente une incitation et un modèle pour nous tous qui voulons l'unité de l'Europe, ainsi que la portée et la signification de son apport concret à l'idéal commun. Dans ses «Mémoires» publiées en 2004, Jacques Delors - qui en 1985, comme président de la Commission, l'avait choisi comme chef de cabinet adjoint- parle de «l'irremplaçable François Lamoureux» en rappelant en particulier deux épisodes: a) sa «trouvaille institutionnelle» qui avait permis en juin 1985 au Conseil européen de convoquer, malgré le veto de Madame Thatcher, la Conférence intergouvernementale d'où sortira l'Acte unique, rendant possible la réalisation du grand marché sans frontière et la relance de l'entreprise européenne qui était enlisée à l'époque ; b) le projet alternatif de traité constitutionnel dit Pénélope, réalisé en trois mois par une toute petite équipe sous sa direction, projet qui aurait rendu en large partie inutile l'encombrante «troisième partie» du projet actuel et qui dessinait une solution pour le cas où certains Etats membres ne l'auraient pas ratifié. Jacques Delors avait écrit (le référendum en France n'avait pas encore eu lieu): « Je n'ai qu'un regret, c'est que la Convention n'ait pas pris en considération le rapport Pénélope (…) Toujours est-il que le travail de Lamoureux et de ses collègues demeure pour moi une source de réflexion et une référence ».

En prenant la parole la semaine dernière aux obsèques de François (à côté notamment de Pascal Lamy, Jean-Louis Bourlanges, Eneko Landaburu), Jacques Delors a souligné «sa valeur exemplaire pour tous ces jeunes qui s'interrogent ou cherchent un sens à leur vie», en se demandant: comment faisait-il, François, pour multiplier les chantiers de sa réflexion et saisir toutes les ouvertures à faire ? Au prix d'un effort physique et intellectuel allant même au-delà des limites normales, au mépris des rythmes de l'horloge humaine ». Et il l'a défini comme « l'un des maîtres d'œuvre de la relance de la construction européenne, dans toutes ses dimensions, à partir de 1984 », en précisant: « Sans son obstination et sa capacité de synthèse, le programme Galileo de navigation par satellite n'aurait pas vu le jour ». Quant au projet Pénélope, il «avait été ressenti comme dérangeant par la Convention et par plusieurs Etats membres » ; selon Jacques Delors, «une fois de plus, François prenait des risques, et rien ne m'empêchera de penser qu'il a payé pour cela».

La rigueur et la gentillesse. De son côté, Pascal Lamy, qui a travaillé plusieurs années avec lui à la Commission européenne, s'était déjà exprimé dans «Le Monde» (j'ai cité plus haut un passage de son texte). Le directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) considère François comme « l'un des bâtisseurs les plus déterminés de l'Union européenne (…), cheville ouvrière du grand marché intérieur, de l'Acte unique et puis du Traité de Maastricht ». Il souligne «la précision, la cohérence et la puissance » du projet Pénélope qui fut, à son avis, « écarté pour excès d'ambition fédéraliste». Et il décrit ainsi François: « Un homme au caractère entier, à la personnalité rugueuse, aux convictions profondes, à la ténacité de fer et aux exigences tranchées ».

Sa «personnalité rugueuse» était le reflet de sa rigueur morale. Je l'ai expérimentée moi aussi: dans mes quelques échanges épistoliers avec lui, j'avais droit à la qualification de «cher ami» lorsque j'avais été dans mes commentaires suffisamment ferme et déterminé, mais elle devenait un impersonnel « Monsieur » lorsque je l'avais quelque peu déçu. Toutefois Jacques Delors, dans l'allocution déjà citée, parle de son « expérience personnelle de rencontres, pour le travail et hors du travail, avec une personne si affectueuse, j'allais dire si tendre à travers son regard: des moments privilégiés de ma vie ». Et c'est sur cette image que je termine cette brève et insuffisante évocation de François Lamoureux.

Vers une évolution en France ? J'ai fait allusion, dans la page précédente à quelques évolutions qui laissent entrevoir en France une orientation plus positive à l'égard de l'unité de l'Europe. Plusieurs des candidats (virtuels, pour le moment) à la présidence de la République ont annoncé qu'ils consacreront aux questions européennes une place non négligeable de leurs programmes électoraux. Il est donc possible qu'au printemps prochain les Français ne se prononcent pas exclusivement en fonction des affaires internes, mais que les attitudes à l'égard de l'Europe pèsent également dans leur choix.

Les quatre suggestions du ministre. En attendant, Catherine Colonna, ministre délégué aux Affaires européennes, a pris le 29 août dernier des positions fermes et courageuses devant la conférence annuelle des Ambassadeurs de France. Les journaux qui en ont rendu compte ont retenu un seul aspect de son allocution: la dénonciation des lacunes dans le fonctionnement de l'Europe. Mais il y avait aussi autre chose. C'est vrai que Mme Colonna a parlé d'une « maladie de langueur, de fatigue généralisée de l'Europe» et d'une « distanciation de l'opinion publique à l'égard du projet européen ». Mais elle a en même temps indiqué des remèdes, formulé des suggestions. À son avis, la demande de l'opinion publique a changé de nature: aujourd'hui, « il n'y a pratiquement plus un problème qui surgit sans que l'on se tourne vers l'Europe pour savoir ce qu'elle fait pour le résoudre ». Il faut prendre acte de ce que les peuples attendent. L'UE est confrontée à une demande globale alors qu'elle n'est pas un «acteur global» ; mais elle dispose des instruments de base pour le devenir, à la condition qu'elle en ait la volonté politique. Et Catherine Colonna a indiqué aux ministres, aux parlementaires et aux ambassadeurs qui l'écoutaient les résultats de son expérience et de ses réflexions, en suggérant des orientations qui n'ont rien de révolutionnaire pour les milieux communautaires mais qui sont innovantes pour la France officielle. Je les résume en quatre points:

1) redresser le «mode de fonctionnement» de l'UE qui « devient de plus en plus intergouvernemental », en récupérant les principes et les instruments de l'intégration et de l'harmonisation ;

2) rouvrir le débat sur l'identité de l'Europe et sur les conditions de sa «capacité d'absorption» des candidats futurs à l'adhésion ;

3) reconnaître «qu'on ne devient pas une puissance globale en y consacrant 1% de son PIB », et envisager de consentir à terme de nouveaux transferts des ressources des budgets des Etats membres vers le budget de l'Union ;

4) réformer les mécanismes de décision «pour qu'ils concilient efficacité et légitimité» en renforçant les trois pôles: le Conseil en révisant ses règles de vote, la Commission en réduisant ses membres afin qu'elle puisse fonctionner de manière collégiale, et le Parlement en modernisant le mode d'élection des parlementaires. Mme Colonna a même osé soulever le problème délicat de la «prime à la fragmentation des Etats», qui multiplie la dimension des institutions et, par exemple, attribuerait 6 ou 7 commissaires européens et tout autant de juges de la Cour de justice aux Etats issus de l'ex-Yougoslavie (contre un chacun à l'Allemagne et aux autres grands pays).

Jusqu'à quel point ces orientations correspondent-elles aux idées du gouvernement dont elle fait partie ? Mme Colonna a bien précisé qu'elle parlait «sur la base de l'expérience qui est la mienne depuis juin 2005, sans cacher ce que je pense et en m'efforçant de tenir un langage de vérité». Il reste à voir jusqu'à quel point son discours du 29 août correspond à ce que sera demain l'orientation de son pays. Son acceptation serait le meilleur hommage à la mémoire de François Lamoureux et de tous ceux qui entendent poursuivre sa bataille. Limitons-nous pour le moment à constater que c'est le ministre spécifiquement responsable des affaires européennes qui s'est exprimé.

(F.R.)

 

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