** FERNAND HERMAN: Europa Patria Mea. Chronique de 15 années de vie politique, économique et sociale européenne. Didier Devillez Editeur (53 rue Emmanuel Van Driessche, B-1050 Bruxelles. Internet: http://www.devillez.be ). 2006, 286 p.. ISBN 2-87396-071-X.
"Fernand Herman appartenait à une catégorie précise de la population, à laquelle je me flatte d'appartenir également, celle des R.I.E., les Râleurs Institutionnels Européens"… Ces propos de Jean-Louis Bourlanges - qui, dans les quinze ans que couvrent ces chroniques, a siégé et souvent coopéré avec Fernand Herman sur les bancs du Parlement européen - réveillent, dans la mémoire de ceux qui l'ont connu, ce personnage à la fois combatif et rigoureux, "adepte de l'écriture claire comme Hergé (un autre Belge) était adepte de la ligne claire", mais jamais simplificatrice. Parlementaire européen depuis les premières élections directes en juin 1979 et pendant quatre mandats, Fernand Herman a aussi été, pendant une quinzaine d'années, chroniqueur régulier à la "Tribune Libre" du journal Courrier de la Bourse et de la Banque. Ce livre recueille les textes - ou, du moins, la plupart d'entre eux - qu'il avait consacrés aux affaires européennes (voir EUROPE n° 9183 au sujet de l'hommage récemment rendu à Fernand Herman au Parlement européen).
En plénière et en commission parlementaire, on était habitué à l'entendre parler d'économie et de monnaie (mais aussi de Constitution européenne), mais le souci premier de Fernand Herman - et ces textes le prouvent - était la légitimité démocratique, la "transparence" avant qu'elle ne devienne un mot à la mode, la lutte contre le "poison mortel" (c'est encore Bourlanges qui parle) que représente la "confiscation administrative" de l'Union européenne. Les questions institutionnelles dominent ces chroniques, à commencer par la première, celle sur le "petit" (c'est ainsi que le juge Herman) Sommet de Rome de décembre 1990 jusqu'à la dernière ("Un débat mal engagé", de décembre 2004, qui exprime un regret: que l'élargissement à l'Est n'ait pas donné lieu à la réaffirmation des finalités et de la nature du projet européen). Mais l'analyse de Fernand Herman s'étend, d'une façon souvent prémonitoire, à tous les thèmes qui étaient et qui sont encore à l'ordre du jour de l'Union: la menace du terrorisme, le rôle de la Chine (en 1993, Herman se demande si l'Union est prête à faire face à cet énorme défi), les relations avec le continent africain (nous sommes tous coupables, affirme-t-il en 1994, en évoquant la "honte" du Rwanda), les relations transatlantiques, l'organisation du commerce international, les questions de population et de développement, l'irruption de la société de l'information. Toujours avec le même ton: passionné mais précis, souvent mécontent mais pas résigné.
Dans une postface, deux de ses anciens collègues au Parlement européen se souviennent de cet Européen exemplaire. Le social-démocrate allemand Jo Leinen, président de la commission constitutionnelle, rappelle le rapport Herman de 1994 sur "Une Constitution pour l'Europe", ainsi que la présidence Herman de l'Union des Fédéralistes Européens de Belgique dans des temps difficiles. Le démocrate-chrétien allemand Karl von Wogau, président de la sous-commission "sécurité et défense", avec qui Fernand Herman siégeait au sein du groupe PPE (puis PPE-DE), évoque le Fernand Herman défenseur de l'Union économique européenne. Fernand Herman était également engagé dans le combat pour abattre les frontières en Europe et avait été, avec Karl von Wogau, Dieter Rogalla et Basil de Ferranti, fondateur du très actif Groupe Kangourou.
Lidia Gazzo
*** ALTIERO SPINELLI (sous la dir. de Luciano Angelino): Il linguaggio notturno. Il Melangolo (3-1 via di Porta Soprana, Gênes. Internet: http://www.ilmelangolo.com ). 2006, 172 p.. ISBN 88-7018-596-6.
Le "langage nocturne", un "langage qui repousse les autres car il est monologue pur" et diffère du réaliste "langage diurne"… Mais pour parler avec assurance ce dernier langage, il faut connaître le premier. C'est, d'une certaine façon, de la pensée et de l'action (deux choses qui lui sont familières) que parle Altiero Spinelli dans le chapitre sur la "méditation solitaire" qui ouvre un recueil d'une vingtaine de textes sur des thèmes disparates et écrits à des époques différentes, mais avec un noyau allant du "confino" à Ventotene, en 1939, à la libération, en 1943. C'est Luciano Angelino, un des scrutateurs les plus fidèles et perspicaces de l'œuvre de Spinelli, qui présente, dans une remarquable introduction, ces textes qui s'articulent en cinq chapitres: "Les autres", "Pouvoir et liberté", "De l'amour", "De l'amitié", "Des animaux".
Spinelli, "secret et ésotérique"… C'est ainsi que Luciano Angelino définit un côté de sa personnalité, mais ceux qui l'ont connu retrouveront à chaque moment, même dans ces pages peu habituelles, l'ardente intelligence et l'esprit critique et autocritique de l'homme qui, dans sa jeunesse, avait refusé tous les totalitarismes, d'abord fasciste et ensuite communiste. Dans le chapitre "Tentative biographique" datant de 1941, Spinelli écrit: "L'expérience communiste fut pour moi extrêmement importante pour l'apprentissage de la valeur de la discipline et de l'organisation, mais quant à l'éducation au sentiment de la réalité, elle fut nulle et même négative". Mais Spinelli va, dans ces textes, bien au-delà de l'engagement politique qui fut pourtant le leitmotiv de son parcours exceptionnel, pour analyser l'amitié (aimer son prochain signifie "l'aimer tel qu'il est, et accepter sa bêtise, sa vanité, sa susceptibilité") et l'amour, dans les belles pages de "correspondance avec la solitude", avec sa future femme Ursula Hirschmann. Le recueil se termine avec trois étonnants textes sur les animaux, preuve de l'extraordinaire sens de l'observation de leur auteur. Araignée, cafard, coq et poule, l'observation de leur comportement lors de son exil à Ventotene nous offre des pages qui conjuguent le quotidien et le mythique, en nous révélant un Spinelli tout simplement écrivain.
(LGa)
*** MONICA CLAES: The National Courts' Mandate in the European Constitution. Hart Publishing (Salters Boatyard, Folly Bridge, Abingdon Road, Oxford, OX1 4LB, UK. Tél.: (44-1865) 245533 - fax: 794882 - Courriel: mail@hartpub.co.uk - Internet: http//: http://www.hartpub.co.uk ). Collection "Modern Studies in European Law", n° 5. 2006, 771 p.. ISBN 1-84113-476-7.
Si le titre de cet ouvrage semble cantonner le débat au cadre des discussions sur le Traité constitutionnel, l'auteur, en réalité, ne s'y réduit pas. Enseignante au Département de droit public européen et international à l'Université de Tilburg, Monica Claes s'intéresse à l'une des particularités originales de l'Union européenne, à savoir les rapports entre les cours nationales et l'échelon européen. En effet, elle aborde dans un premier temps, dans son ouvrage, la façon dont les tribunaux nationaux ordinaires se sont adaptés aux mandats développés par la Cour de justice européenne, "la législation européenne amenant à une transmutation des fonctions des cours nationales qui agissent en tant que juges communautaires, pour reprendre les mots de l'auteur. Mais cela ne s'est pas fait sans heurts lorsque, comme l'explique Monica Claes, "les instructions de Luxembourg ne coïncident pas avec leur rôle (constitutionnel) national", même si la Cour de Luxembourg "libère les cours nationales des règles constitutionnelles internes lorsqu'elles interprètent et appliquent la loi communautaire". Dans un deuxième temps, l'auteur traite des rapports, moins fluides, entre la Cour de justice et les cours nationales ayant des compétences constitutionnelles, lesquelles n'apprécient que modérément de se voir demander de suspendre leurs fonctions de gardiennes de la constitution nationale. Enfin, dans un troisième temps, l'ouvrage place les deux premiers thèmes énoncés dans le cadre du débat sur le Traité constitutionnel. Et si, comme l'explique Monica Claes, "les cours constituent la perspective de ce livre, le thème sous-jacent est bien plus large et couvre de nombreux sujets" comme, par exemple, les relations entre ordres juridiques, la protection des individus et l'indépendance des parlements nationaux.
(FRo)
*** GEORGES LEWI: L'Europe, une mauvaise marque ? Editions Vuibert (20 rue Berbier-du-Mets, F-75647 Paris cedex 13. Tél.: (33-1) 44084912 - fax: 44084949 - Internet: http://www.vuibert.fr ). 2006, 148 p.. ISBN 2-7117-4330-6.
Spécialiste de la gestion des marques, l'auteur a décidé de chausser les lunettes de sa "science" pour comprendre, un an après, les "non" français et néerlandais à la Constitution et le scepticisme généralisé qu'il observe, comme tout le monde, dans les sociétés européennes. Comme le constate Jean-Marie Cavada dans sa préface, le parallèle est "osé" et le trait est quelquefois même "un peu forcé". Ravaler, par exemple, le citoyen européen au rang de consommateur de la vie publique, de "conso-citoyen", a de quoi faire sursauter. Mais quand Georges Lewi précise dans la foulée que, "pour nous inciter à voter, les pouvoirs nationaux et européens font de la publicité à la télévision dans les mêmes écrans que les lessives, avec des budgets comparables et en utilisant les services des mêmes agences de publicité et les mêmes techniques publicitaires", la réticence vire à l'intérêt, fût-il circonspect. Au fil des pages, l'auteur explique la naissance de la marque Europe, fondée sur la solidarité puis l'économie solidaire, son passage difficile du cap des cinquante ans, "toujours fatal aux marques qui doivent réinventer leur offre et leur discours pour aborder la troisième génération de consommateurs", l'élargissement problématique de sa zone de diffusion, son statut - leader, challenger, suiveur ou niche - sur la scène mondiale… Le tout compose une ouvrage qui sort de l'ordinaire et qui même, parfois, interpelle.
(MT)
*** FRITZ W. SCHARPF: Problem Solving Effectiveness and Democratic Accountability. Institut für Höhere Studien (56 Stumpergasse, A-1060 Wien. Tél.: (43-1) 59991-237 - fax: 59991-555 - Courriel: library@ihs.ac.at - Internet: http://www.ihs.ac.at ). Collection "Political Science", n° 107. 2006, 31 p., 6 €. Abonnement: 40 €.
Bien que la question du déficit démocratique de l'Union européenne soit souvent évoquée, la légitimité de ses institutions n'a généralement pas été contestée au cours des décennies écoulées, cela sans doute en raison du fait que, comme l'explique Fritz Scharpf, "les politiques européennes n'étaient pas ressenties comme violant des intérêts politiques sensibles et voyants. L'auteur commence donc par donner un aperçu des sources de légitimité de l'Union et de ses modes de gouvernement (supranational, décisions conjointes et intergouvernemental). Il en conclut que, si les politiques menées par l'Europe communautaire ne posent pas de vrais problèmes de légitimité, le "besoin institutionnalisé d'éviter des choix de politiques qui pourraient mener à des conflits politiques" amoindrit fortement la capacité de l'Union de résoudre les problèmes. L'auteur en arrive à penser qu'il en résulte - alors que les Etats membres sont devenus de plus en plus dépendants de solutions européennes pour gérer les retombées problématiques causées par les succès de l'intégration européenne - "une difficulté croissante à résoudre les problèmes dans des domaines politiques où l'Union européenne génère des problèmes et contraint les solutions aux niveaux nationaux, alors que des solutions effectives au niveau européen sont bloquées par des conflits politiques entres gouvernements de pays membres". Mais Fritz Scharpf ne s'arrête pas en chemin et propose donc des pistes. Il est d'avis, par exemple, de repenser la notion qui veut que les politiques européennes doivent nécessairement générer des règles uniformes, appliquées de la même manière à tous les Etats membres. Face à la difficulté de passer d'un mode de gouvernance consensuel à un mode de gouvernance majoritaire au sein de l'Union, il serait d'avis de permettre à des groupes de pays membres d'adopter des solutions consensuelles au sein de ces groupes. On le voit, Fritz Scharpf ne tourne pas autour du pot avec ce petit volume d'une trentaine de pages, conçu avec rigueur et recul, dont les idées, clairement exposées, vont à l'essentiel.
(FRo)
*** KLAUS H. GOETZ: Territory, Temporality and Clustered Europeanization. Institut für Höhere Studien (voir coordonnées supra). Collection "Political Science", n° 109. 2006, 19 p., 6 €. Abonnement: 40 €.
Il est largement reconnu que les pays composant l'Union européenne n'ont pas convergé de manière très sensible vers un modèle de gouvernance unique. Et s'il est vrai que certains pays offrent une certaine similitude avec d'autres, formant ainsi des "grappes" ou "groupements" (clusters), la divergence reste la règle. En dehors de présenter des éléments accréditant la thèse de ces groupements, Klaus Goetz s'attache principalement à mieux en comprendre les causes. A cette fin, il utilise une double grille permettant de saisir quelles sont les variables - tant domestiques que liées à l'intégration européenne - qui peuvent expliquer ces groupements au regard des facteurs de territorialité et de temporalité. La territorialité, étudiée au niveau domestique, permet de dégager des "familles de nations" ayant des traits géographiques, linguistiques et culturels communs. Au niveau des variables liées à l'intégration européenne, la territorialité permet de classer les pays selon qu'ils fassent partie du centre (ou des centres) de l'Union ou plutôt de la périphérie. Quant au facteur de temporalité, il offre la possibilité, au niveau domestique, de mieux saisir les traits communs ou divergents de pays selon leur situation domestique au moment de l'adhésion à l'Union. Par exemple, le sentiment de bénéfice en terme de démocratisation grâce à l'adhésion est peut-être plus vif dans les pays du sud ayant adhéré dans les années 80, rapidement après être sortis de régimes dictatoriaux, que dans les pays ayant fait partie du dernier élargissement et pour qui plus d'eau a coulé sous les ponts depuis leur émancipation post-communiste. La notion de temporalité au niveau de l'intégration européenne met en avant les différences entre pays selon la période de la construction européenne durant laquelle ils sont devenus membres. Tout en ne contestant pas que cette démarche soit ouverte à la contestation académique ou empirique, l'auteur livre toutefois des éléments bien utiles à la réflexion sur la formation de groupements de pays à l'européanisation différenciée les uns des autres. Par extension, il ouvre utilement des pistes de réflexion sur l'européanisation en général et ses limites.
(FRo)
*** Revue du Marché commun et de l'Union européenne. Editions techniques et économiques (3 rue Soufflot, F-75005 Paris. Tél.: (33-1) 55426130 - fax: 55426139 - Courriel: editecom@starnet.fr - Internet: http://www.editecom.com ). Mai 2006, n° 498, 60 p.. Abonnement annuel: 187 € (France), 222 € (étranger).
Outre de très intéressantes contributions portant sur Iter et la fusion, la mise en application de la directive sur la protection des inventions biotechnologiques et les occasions manquées pour l'intégration européenne du fait de la non-entrée en vigueur de la Constitution, ce numéro de cette Revue bien connue rappelle, cinquante ans plus tard, en quoi le rapport Spaak-Uri de relance européenne pourrait encore inspirer.
(MT)