Qu'elle soit bénie, la brève crise de la fourniture de gaz russe transitant par l'Ukraine, si elle a provoqué une prise de conscience susceptible de convaincre les autorités de l'UE, jusqu'aux niveaux les plus élevés, qu'il est impératif de mettre en route une politique commune de l'énergie, même si elle n'est pas explicitement prévue par les Traités en vigueur! Un premier effet visible immédiat a été la réunion, mercredi, du « Groupe de coordination sur le gaz », qui ne s'était jamais réuni et dont on avait presque oublié l'existence. Tous les Etats membres y sont représentés, la Commission le préside, son fonctionnement a été précisé, et à l'avenir il se réunira régulièrement. Le deuxième effet a été la confirmation, par le Commissaire européen à l'énergie Andris Piebalgs, que la Commission présentera au Sommet de printemps le document d'ensemble demandé par les chefs de gouvernement lors du Sommet informel de Hampton Court d'octobre dernier. J'avais, le 4 novembre (bulletin n.9061), consacré cette rubrique à l'aspect « énergie » de ce Sommet informel, en soulignant que ses résultats pouvaient représenter un tournant de la politique de l'UE dans ce domaine. J'avais aussi mis en relief les divergences qui subsistent entre les Etats membres ainsi que, le jour suivant, les intentions de M. Piebalgs (qui se sont en partie concrétisées en documents de la Commission), et j'avais déjà fait allusion aux « problèmes politiques délicats » soulevés par certains aspects de la coopération avec la Russie. Mercredi, le Commissaire a confirmé que le document de mars couvrira tous les aspects: le marché européen intérieur de l'énergie (où les lacunes sont encore nombreuses et la concurrence est loin d'être transparente), les relations avec les pays fournisseurs aussi bien de pétrole que de gaz, l'état de réalisation des programmes relatifs aux énergies renouvelables (certains retards sont évidents) et aux économies d'énergie (où l'espace disponible est encore énorme) et la réflexion sur le nucléaire.
Mais les documents en eux-mêmes, aussi valables qu'ils soient, ne sont pas suffisants. L'élément essentiel pour progresser vers une politique européenne efficace est le niveau de volonté politique des Etats membres. En son absence, rien ne pourrait être imposé, car les traités sont muets à ce sujet (le projet de traité constitutionnel comporte quelques avancées, mais il est bloqué). En attendant les développements, voici quelques remarques à propos des péripéties des jours derniers:
1. Les fournitures d'énergie en tant qu'arme politique. Il est naïf de s'étonner que la Russie utilise à des fins politiques sa qualité de grand fournisseur de pétrole et de gaz au monde industrialisé en général et à l'Europe en particulier. La signification politique des initiatives de M. Poutine a d'ailleurs été soulignée par tous les commentateurs: l'objectif est tout simplement de rendre à la Russie un rôle de premier plan sur l'échiquier mondial, utilisant son rôle de fournisseur d'énergie, tout juste au moment où la Russie assume la présidence du G 8. Inutile d'insister sur cet aspect évident qui a fait les premières pages de la presse internationale, sinon pour rappeler que l'utilisation politique des sources d'énergie n'est pas une nouveauté. L'Europe en avait déjà fait la dure expérience à l'époque des quelques opérations de chantage menées par les fournisseurs de pétrole à propos du conflit du Moyen-Orient. Maintenant, c'est l'Europe qui doit être suffisamment forte et ferme pour prétendre de la Russie le respect des accords. Le président du Conseil Energie de l'UE, Martin Bartenstein, a souligné mercredi que la Russie a été jusqu'à présent un partenaire fiable et que l'UE espère qu'elle le restera. C'est de son intérêt de prouver qu'elle respecte ses engagements. Ses projets sont tels (elle aspire à distribuer elle-même une partie de son gaz dans certains pays de l'UE, elle vise le marché américain, elle s'efforce de se libérer en partie des servitudes du transit par des pays tiers pour livrer son gaz à l'Europe) qu'elle a tout intérêt à inspirer confiance à propos aussi bien des quantités de ses livraisons que de leur prix (voir le point suivant).
2. Le prix du gaz russe (et celui du pétrole). Dans sa conférence de presse de mercredi, M.Piebalgs a été clair: les relations entre la Russie et l'Ukraine n'auront pas d'influence sur les prix du gaz russe, qui sont régis par des contrats à long terme, si bien que les péripéties des jours derniers n'auront aucune répercussion sur les consommateurs européens. Tout le monde a constaté que ce sont les prix du pétrole qui ont tout de suite grimpé à l'annonce des divergences russo-ukrainiennes ; c'est l'absence de transparence du marché pétrolier qui permet les spéculations récurrentes, à l'avantage des rois du pétrole et au détriment de l'économie mondiale et européenne en particulier. Quand les responsables politiques auront-ils le courage de s'attaquer vigoureusement à la spéculation pétrolière, qui manipule les prix en permanence, dès que l'opportunité se présente?
3. Le gazoduc de la mer Baltique et la position de Gerhard Schröder (et de la Pologne). La nouvelle avalanche d'accusations à l'encontre de l'ancien chancelier allemand pour le rôle joué dans la stratégie d'exportation gazière de la Russie et pour l'acceptation, ensuite, de la présidence qu'on sait, me laisse quelque peu perplexe. Il me semble qu'elle a, chez certains accusateurs, une saveur d'acharnement politique. Il ne faudrait quand même pas oublier à quel point l'Europe a besoin du gaz russe pour diversifier ses sources d'approvisionnement, et que, de toute manière, ce n'est pas un projet de gazoduc qui ne deviendra pas opérationnel avant une dizaine d'années qui peut avoir déterminé l'attitude russe à l'égard de l'Ukraine. Un ouvrage colossal qui traversera toute la mer Baltique pour amener le gaz russe en Allemagne, et dont le coût sera lui aussi colossal, n'est pas construit pour exercer un chantage politique, mais pour qu'il fonctionne.
De toute manière, les péripéties récentes n'ont rien changé à une situation qui avait été déterminée par l'accord de l'automne dernier entre l'Allemagne et la Russie sur la construction de l'ouvrage. Je n'ignore pas les réactions passionnelles que cet accord a suscitées en Pologne. Je les rappelle parce qu'elles ne doivent pas être ignorées, la Pologne étant un pays de l'Union. La presse avait été jusqu'à évoquer les évènements de la dernière guerre mondiale et rappelé le pacte Hitler-Staline sur le partage de la Pologne. Sans arriver à ce point, quelques responsables politiques polonais avaient souligné qu'actuellement une grande partie du gaz russe fourni à l'Allemagne passe par un gazoduc qui traverse la Pologne, alors que demain la Pologne pourra être contournée, si bien que la Russie pourrait lui couper ses livraisons de gaz sans mettre en cause ses relations avec les grandes puissances telles que l'Allemagne. Et ces mêmes autorités affirmaient que l'accord russo-allemand, conclu sans consulter Varsovie, va au détriment de l'indépendance énergétique de la Pologne, donc de son indépendance tout court. Ces considérations précédaient les dernières péripéties ; c'est pourquoi il me paraît peu logique de les mélanger à l'affaire Gerhard Schröder.
Quant au fond, il me semble évident que la réponse aux préoccupations polonaises réside dans la définition et l'application d'une véritable politique énergétique commune européenne. Le poids de la Pologne isolée serait insuffisant face à la Russie, celui de l'UE serait tout différent. C'est en ce sens que les autorités polonaises ont intérêt à se battre, plutôt que de défendre des positions nationalistes. Et c'est là une remarque de caractère général, au-delà du secteur de l'énergie.
4. L'intérêt de l'Europe: parler et négocier comme un ensemble. L'ampleur et l'ambition des projets russes ne sont pas un mystère, les indications ne manquent pas. Le projet d'exporter, par bateau, du gaz liquide vers les Etats-Unis progresse rapidement, l'objectif étant de conquérir 10% du marché américain à l'horizon 2010. Les projets de gazoducs vers l'Asie se développent rapidement en direction de Chine, Inde, Iran, Pakistan, Vietnam et, en perspective, vers le Japon. Les négociations avec l'Italie pour distribuer directement un certain pourcentage de gaz russe importé par ce pays sont en cours. Gazprom a acheté la compagnie pétrolière qui appartenait à M. Abramovich (pour quelque chose comme 13 milliards de dollars!), ce qui indique ses ambitions pétrolières.
Face à cette puissance et à cette richesse, qui s'appuient sur des réserves de gaz et de pétrole presque illimitées (même si elles deviennent progressivement plus chères à exploiter), l'UE doit se présenter comme un ensemble. C'est une évidence. Des pas ont déjà été faits vers une meilleure coopération, comme le prouve la première réunion, en octobre dernier, du Conseil permanent de partenariat UE-Russie sur l'énergie (voir notre bulletin n. 9041). La dépendance entre l'UE et la Russie est réciproque: l'Europe a besoin des ressources russes, la Russie a besoin du marché européen et de l'apport financier et technologique de l'Europe. Rappelons les déclarations de Vladimir Poutine à l'issue du dernier Sommet UE-Russie, en octobre dernier à Londres. Il avait souligné que son pays « a toujours augmenté sa production pétrolière et soutenu l'économie mondiale en contribuant à contenir les cours. Sans la contribution de la Russie, les prix de l'énergie seraient sensiblement plus élevés ». Et il a insisté sur la coopération: Moscou autorise les Européens à participer à la production de gaz en Russie, les Européens permettent à la Russie de participer à la distribution d'énergie en Europe. Or, il n'est pas question d'être ingénus: dans des affaires de ce genre, chacun agit selon ses intérêts et si l'on coopère, c'est que l'un a besoin de l'autre. Mais il est évident que si la coopération se développe, les intérêts deviennent mutuels.
L'important est que l'Europe ne fasse pas l'erreur de développer seulement cet aspect « coopération » de sa politique énergétique, et qu'elle sente l'exigence de progresser parallèlement sur tous les fronts: les économies d'énergie, le marché intérieur, les énergies renouvelables, les exigences écologiques et ainsi de suite. Faisons confiance à la Commission européenne pour maintenir le lien.
(F.R.)