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Bulletin Quotidien Europe N° 9042
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Des liens étroits et de confiance entre l'UE et la Turquie sont indispensables mais personne n'a prouvé que l'adhésion soit la seule possibilité

Les arguments des partisans de l'adhésion de la Turquie sont objectivement impressionnants: renforcement de la puissance et du poids économique de l'UE ; preuve définitive que l'UE n'est pas un « club chrétien » ; échec à la thèse du « choc des civilisations »; fidélité aux engagements pris depuis longtemps, et ainsi de suite. Tout aussi impressionnante est la mince brochure du Rotary Club d'Istanbul ( « did you know that… ») qui énumère, à l'appui d'une documentation photographique fascinante, les liens historiques, religieux, culturels, artistiques et autres entre la Turquie et l'Europe: lieu de naissance d'Abraham et de Homère, histoire commune avec la Grèce, avec Rome et ensuite avec le christianisme, accueil des juifs lorsqu'il étaient chassés des pays européens ou de Russie, pont permanent entre différentes cultures, membre du Conseil de l'Europe depuis 1949… Le nom même d'Europe, et sa légende, nous viennent de Turquie. La sagesse de Javier Solana. Face à ces citations et à la splendeur des monuments que presque toutes les civilisations du passé ont disséminés, depuis Troie, sur ce territoire, le point faible est que rien de ceci ne prouve que la Turquie soit prédestinée à devenir membre de l'UE. Ce sont des signes indiscutables et parfois émouvants d'une longue communauté d'histoire (les Autrichiens devraient comprendre que si cette histoire est faite aussi de conflits, il en est de même entre les pays européens), mais qui ne peuvent pas seuls déterminer la nature des rapports de demain. Je lis dans les dernières déclarations de Javier Solana avant l'ouverture des négociations (1): « C'est un risque de grande dimension que de laisser la Turquie sans ancrage dans le monde. Considérez la situation au Moyen-Orient, l'Irak, l'Iran et toute la grande région, stratégique pour nous: ce ne serait pas une idée positive de laisser la Turquie seule. D'une manière ou d'une autre, notre propre intérêt est d'avoir la Turquie le plus près de nous. La sécurité, c'est-à-dire la paix, est une grande valeur et la Turquie est sans aucun doute un instrument de stabilité. Pour le citoyen de l'Union, mieux vaut avoir la Turquie de notre côté que… je ne sais où. » C'est parfait pour prouver l'exigence d'une relation étroite et confiante, mais le mot « adhésion » n'est pas prononcé. Interrogé sur la possibilité d'un partenariat étroit à la place de l'adhésion, M. Solana a répondu: « Mais ce n'est pas le moment de dire cela ! Notre offre était d'être candidat. Nous commençons le processus pour aller jusqu'au but. Si d'ici là des éléments nous montrent (…) qu'il devient impossible d'accepter un pays de cette dimension, pour des raisons économiques par exemple, ce sera le moment de prendre la décision appropriée ». Et plus loin: « N'oubliez pas qu'au moins un pays de l'Union a prévu un référendum. Respecter les engagements, réfléchir sur les stratégies et respecter l'état d'esprit de nos citoyens: tout cela est important. Trouver l'équilibre entre les trois facteurs, c'est la difficulté ».

Javier Solana invite ainsi à se poser toutes les questions, non seulement celles relatives aux liens étroits indispensables entre l'UE et la Turquie, mais aussi celles qui doivent préoccuper tout Européen qui souhaite une Union européenne en mesure de devenir politiquement autonome et de développer de véritables politiques communes, à savoir: est-il possible d'introduire dans l'Union, sans la diluer, des milliers et des milliers de kilomètres de territoire asiatique ? Les politiques de solidarité (PAC, politiques structurelles, cohésion) seraient-elles financièrement et administrativement viables ? Les institutions déjà fragiles ne seraient-elles pas définitivement déséquilibrées? Il est permis aussi de s'interroger sur la validité de l'argument selon lequel, en l'absence d'adhésion, la politique turque des réformes s'écroulerait d'un coup. C'est un argument à double tranchant, car il signifierait que la volonté de démocratisation, le respect des droits de l'Homme, le respect des minorités, etc. ne représentent pas une exigence ressentie mais une tactique de négociation.

La voie est tracée. Alors, que faire ? La voie de la sagesse me semble clairement tracée: a) négocier de bonne foi, conformément aux engagements pris ; b) ne pas se cacher derrière les seuls « critères de Copenhague » si l'on a des réticences de fond à faire valoir (voir cette rubrique d'hier) ; c) ne pas hésiter à mettre en relief les possibilités et les avantages (surtout pour la Turquie elle-même) d'une solution de rechange. Une rupture entre l'UE et la Turquie serait un désastre, pour les raisons historico-culturelles indiquées plus haut, plus celles citées par Javier Solana. Mais une solution de rechange n'est envisageable que si elle est séduisante et convaincante. Des idées commencent à circuler. J'en ferai état demain. (F.R.)

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1) Déclarations de Javier Solana à l'occasion du « grand jury Bel-RTL-Le Soir » du 29 septembre dernier, recueillies par Jurek Kuczkiewicz et Philippe Regnier.

 

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