Bruxelles, 25/08/2005 (Agence Europe) - La peur de l'inconnu a fait d'un élargissement unissant 450 millions de personnes sur le continent européen une question controversée qui exige qu'on s'attaque à combattre plus efficacement préjugés et stéréotypes, comme celui de « l'invasion des marchés de l'emploi occidentaux par une main-d'œuvre orientale bon marché », constate Julianna Traser dans son Report on the Free Movement of Workers in EU-25 - Who's afraid of EU enlargement ?, édité par Tony Venables et publié par le European Citizen Action Service (ECAS) présidé par l'ancien Commissaire européen Mario Monti. Ce rapport préparatoire, complété par les questions, plaintes et témoignages adressées à la hotline d'ECAS, sert de base au rapport plus approfondi que Mario Monti présentera aux parlementaires européens le 6 septembre à Strasbourg. Le rapport préparatoire, qui ne prétend pas être une étude comparative puisque la nature des informations reçues varient beaucoup d'un pays à l'autre, confirme que les craintes des citoyens de certains anciens Etats membres de devoir faire face à un afflux massif de travailleurs des nouveaux Etats membres d'Europe centrale et orientale (craintes qui ont entraîné l'introduction de restrictions temporaires à la liberté de circulation des travailleurs) étaient injustifiées et fondées plus sur des préjugés ou des campagnes délibérées que sur des informations fiables. Dans ses conclusions, le rapport cite le Commissaire européen slovaque Jan Figel qui avertit: « L'idée que nous ayons besoin de longues périodes de transition quatorze ans après la chute du Mur de Berlin trahit une absence de solidarité ». Le rapport rappelle que, selon les estimations, « le potentiel de migration à long terme des pays candidats atteint grosso modo 1% de la population actuelle », et que lors de l'élargissement de l'UE au Sud, après l'abolition des mesures restrictives l'immigration provenant d'Espagne était restée stable, alors que celle du Portugal avait à peine augmenté. Le bon sens aurait dû faire comprendre que l'intention d'émigrer « ne dépend pas uniquement des attentes économiques, mais est influencée par des facteurs personnels » et que, par exemple, la langue, les barrières culturelles, les liens familiaux, la crainte des problèmes bureaucratiques peuvent être un facteur de dissuasion.
Selon ECAS, l'expérience de la première année d'élargissement à 25 « devrait maintenant inciter les institutions européennes à lancer une audition afin de permettre aux citoyens et aux organisations publiques et privées d'exprimer leurs vues sur l'adhésion » des nouveaux Etats membres. Les institutions devraient ensuite prendre en considération les problèmes constatés « en réévaluant la mise en œuvre des mesures transitoires à la lumière des récentes tendances sur le marché de l'emploi et des besoins du marché intérieur ».
Même si tous les Etats membres n'ont pas fourni des chiffres, ce rapport est le premier à donner une vue d'ensemble des migrations en provenance des nouveaux Etats membres depuis le 1er mai 2004. Il fournit une série d'exemples significatifs, concernant non seulement les anciens membres de l'UE, mais aussi les nouveaux:
1. deux pays n'ayant pas d'autres restrictions que l'inscription au système d'enregistrement des travailleurs. Au Royaume-Uni, le nombre de travailleurs des huit Etats membres d'Europe centrale et orientale enregistrés entre mai 2004 et mars 2005 était de 175.000 (dont 56% de Polonais, suivis de Lituaniens, Tchèques et Slovaques), ce qui ne constitue cependant que 0,4% de l'ensemble de la main-d'œuvre. Parmi eux, il y a, certes, des électriciens, des maçons et des menuisiers, mais aussi des dentistes, souligne le rapport, qui ajoute: les travailleurs qualifiés « sont chaleureusement accueillis » au Royaume-Uni, mais, étant donné que leurs migrants sont en grande partie jeunes et hautement qualifiés, des pays comme la Pologne et la Hongrie craignent non seulement une « fuite des cerveaux »¸mais aussi une « fuite de jeunes ». En Irlande, où des travailleurs des futurs Etats membres avaient été recrutés bien avant l'élargissement,
85 000 numéros de sécurité sociale ont été délivrés dans les dix derniers mois, ce qui fait six fois plus par tête d'habitant qu'au Royaume-Uni. Il s'agissait d'abord de Polonais, puis de Lituaniens et de Lettons, employés surtout dans la construction, mais aussi dans les hôpitaux.
2. « le seul pays de l'UE 15 à avoir donné une pleine signification à la libre circulation dans l'Union élargie », la Suède. Depuis mai 2004, la Suède a délivré 21 800 permis de séjour, alors que le nombre de permis de travail baissait parce que les ressortissants de nouveaux Etats membres n'en ont plus besoin. Là aussi, les Polonais sont en tête, suivis par les Lituaniens et les Estoniens.
3. les pays qui appliquent des mesures transitoires. Dans les pays nordiques autres que la Suède, le Danemark avait, en avril 2005, accordé 3 250 permis de séjour et de travail (surtout à des Polonais, Lituaniens et Lettons), alors qu'en Finlande, les statistiques signalent la présence de 13 978 Estoniens (moins nombreux cependant que les Russes). En Autriche, la majorité des travailleurs transfrontaliers (slovaques, hongrois et tchèques) n'ont pas l'intention d'émigrer définitivement: après l'élargissement, le nombre de Hongrois travaillant en Autriche a augmenté de 1,09% (à 14 753) et celui de Slovaques et Tchèques de 2,11% (à
13 996), des chiffres analogues à celui des travailleurs polonais. En Allemagne, l'immigration a baissé depuis l'élargissement et a atteint son niveau le plus bas depuis 1991 (le rapport note l'importance des travailleurs saisonniers par rapport à ceux sous contrat). En France, entre mai 2004 et décembre 2005 seulement 9 494 permis de travail ont été accordés à des ressortissants de nouveaux Etats membres, mais l'argument du « plombier polonais » a quand même fonctionné auprès de l'opinion publique. Aux Pays-Bas (qui ont imposé un quota de 22 000 travailleurs migrants), le nombre de permis de travail accordés aux ressortissants des nouveaux Etats membres est passé de 12 540 à 24 728 (dont 82% de Polonais), sans compter les permis de travail saisonniers dans l'horticulture et l'industrie alimentaire. En Grèce, sur les 6 711 permis de travail attribués à des ressortissants de l'UE entre mai 2004 et février 2005, seulement 580 étaient destinés à des travailleurs des pays d'Europe centrale et orientale.
4. les nouveaux Etats membres. Le rapport constate que les habitants des pays baltes sont peu enclins à émigrer, notamment à cause de la bonne évolution de leurs économies, mais que les Lituaniens (qui vont surtout au Royaume-Uni, en Irlande et en Suède) le sont un peu plus que les Estoniens (qui choisissent surtout la Finlande) ou les Lettons (leur pays a attiré des Lituaniens, Estoniens Finlandais et Suédois). Par ailleurs, environ 150 000 Slovaques travaillent dans l'Europe élargie, dont 18 000 au Royaume-Uni, 6 500 en Italie et 5 500 en Irlande, mais 61 000 dans la République tchèque et 20 000 en Hongrie. Les Tchèques continuent d'émigrer surtout vers l'Allemagne et l'Autriche, mais leur pays est aussi devenu la destination d'un nombre croissant d'immigrants. En Hongrie, la tendance à partir n'est pas très grande: les principales destinations sont l'Autriche (travailleurs peu qualifiés) et le Royaume-Uni (personnel hautement qualifié, par exemple anesthésistes). Enfin, le rapport évoque ce qu'il appelle « les antipodes »: - la Pologne: si on compte les travailleurs saisonniers, 450 000 Polonais travaillaient dans les anciens Etats membres pendant la première année après l'élargissement (21% respectivement en France et en Allemagne, 11% en Italie et 7% respectivement aux Pays-Bas et en Irlande, selon le ministère des Affaires étrangères). En outre, l'installation de sociétés étrangères dans le pays fait que 35 000 étrangers vivent en Pologne, dont environ 20 000 Allemands et 10 000 Français ; - la Slovénie: à l'opposé, elle est un pays d'accueil plutôt que de départ, avec 2 280 ressortissants de l'UE enregistrés (le nombre de travailleurs slovaques a triplé en atteignant le chiffre de 1 047, et celui des tchèques et polonais a doublé, à des niveaux plus modestes). (Infos: ECAS, 83 Prince Royal, Bruxelles 1000. Tél.: 02 548 98 23. Fax: 511 90 87. E-mail: c.gonthier@ecas.org).