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Bulletin Quotidien Europe N° 8909
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Solidarité, un concept oublié qu'il faut rétablir

Les bénéfices explosent. En expliquant le vote négatif de son groupe à la résolution du Parlement européen sur la stratégie de Lisbonne (voir cette rubrique d'hier), Francis Wurtz, président du groupe de la gauche européenne, a fait valoir plusieurs arguments, dont l'un mérite qu'on y réfléchisse. Il a cité un article de «The Economist» qui « reconnaît une explosion des bénéfices des grandes sociétés. Leur part dans le PIB en Europe atteint un niveau sans précédent depuis 25 ans (…), les salariés sont les grands perdants ». J'ai lu de mon côté plusieurs articles dans la presse quotidienne faisant état de la même situation dans plusieurs pays, notamment la France et la Belgique. Je n'ai pas choisi des journaux de gauche par amour de la polémique. C'est le «Figaro Economie» qui commence ainsi son commentaire: « Rarement les entreprises françaises auront été aussi riches, rarement elles auront dégagé d'aussi beaux résultats que ceux de l'année 2004», ce qui a entraîné un boom des dividendes distribués aux actionnaires. «Le Soir» développe des considérations analogues pour les grandes entreprises belges, en précisant que les bénéficiaires de leur bonne santé ne sont pas seulement les actionnaires mais aussi les managers. En Italie, un commentaire du «Corriere della Sera» parlait de bénéfices importants réalisés depuis plusieurs années mais jamais réinvestis.

Je ne vais pas poursuivre cette revue de presse, ni d'ailleurs prétendre que le manque de solidarité soit une exclusivité des patrons et des managers. Une longue habitude des affaires européennes me permet d'affirmer que des situations analogues ont été constatées dans toutes les catégories: salariés, agriculteurs, professions libérales. On a l'impression d'une détérioration profonde de la notion même de solidarité, entre les différentes catégories mais aussi à l'intérieur de chaque catégorie. Je ne prétends pas que les manquements aient tous la même gravité; plus les défauts de solidarité se situent dans le haut de l'échelle des revenus, plus ils sont critiquables; et il est évident que les « exclus » de notre société appartiennent à la catégorie des victimes. Ce que je veux dire est que l'égoïsme règne partout, que tout le monde réclame ses «droits» mais très peu en acceptent la contrepartie naturelle, les «devoirs». La solidarité n'est plus une valeur reconnue dans les comportements: tout au plus l'est-elle dans quelques discours. Le manque de solidarité entre les générations commence à être dénoncé, que ce soit à propos des déficits budgétaires (qui avantagent la génération au pouvoir au détriment des générations de demain) et des pensions (dont le coût pèsera sur les jeunes d'aujourd'hui). Mais ce n'est qu'un aspect, alors que la solidarité devrait représenter dans tous les domaines une valeur prioritaire.

Quelques exemples. On me réclamera des exemples. Je citerai quelques épisodes repêchés presque au hasard dans mes souvenirs. En agriculture, je citerai la «surcompensation » découverte il y a quelques années dans le secteur des céréales. La Commission avait constaté que le manque à gagner résultant d'une modification de l'organisation du marché avait été mal calculé: les céréaliers recevaient beaucoup plus que ce qu'il leur était dû. Les tentatives de corriger les erreurs n'ont eu aucun résultat. J'ai demandé des explications au cours d'une conférence de presse du COPA ; il m'a été répondu sèchement: «Droits acquis». Des centaines de millions d'euros. Quant aux syndicats des travailleurs, le même principe des droits acquis est invoqué par les cheminots français pour prétendre au maintien de la retraite à 55 ans, qui pouvait être justifiée il y a un demi-siècle avec les locomotives à charbon mais qui aujourd'hui signifie une discrimination abusive qui crée en pratique deux catégories de citoyens: ceux qui ont droit à ne plus travailler lorsqu'ils sont en pleine possession de leurs moyens, et ceux qui doivent attendre dix ans de plus. Aucun syndicat n'ose dénoncer cette anomalie qui coûte très cher aux caisses publiques (je dis bien: aucun syndicat, car individuellement plusieurs syndicalistes m'ont avoué leur réprobation pour cet abus). Et parmi les femmes qui réclament à juste titre l'égalité avec les hommes, aucune ne parle de renoncer au privilège, en Italie, de la pension 5 ans avant les hommes… Quant aux professions libérales, plusieurs sont protégées par des organisations restrictives qu'elles mêmes gèrent. Mario Monti, dans sa dernière période de responsable européen de la concurrence, avait essayé de préparer l'ouverture et la libéralisation, mais s'était heurté à un mur d'hostilités ; pourtant, les tarifs abusifs et la fermeture de l'accès à la profession sont, dans certains cas, éclatants, et coûtent cher à l'économie.

Pour réussir Lisbonne. Un retour au moins partiel à la solidarité est indispensable, notamment pour la réussite de la stratégie de Lisbonne. Ce qu'on a découvert ces dernières années comme pics d'égoïsme chez des patrons et des managers, avec l'usage abusif des stocks options et certaines rémunérations extravagantes, jette une ombre sur les revendications incessantes de dérogations fiscales et d'aides publiques pour les entreprises. Mais, qui est sans péché ? Solidarité, un concept à reconstruire.

(F.R.)

 

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