Au moment où le Parlement européen est sur le point de se prononcer, est-il possible de tirer, des péripéties parlementaires de la Commission Barroso, quelques enseignements qui restent valables quel que soit le résultat du vote de ce mercredi à Strasbourg? Essayons.
La démocratie européenne progresse. Le premier enseignement est le renforcement de la démocratie européenne. La preuve est faite que la désignation des membres de l'institution qui est au centre de la "méthode communautaire" et du fonctionnement de l'Union, n'est pas une chasse gardée des gouvernements nationaux. Les chefs de gouvernement avaient choisi le président, le Parlement s'était exprimé positivement, le président désigné avait procédé à la distribution des portefeuilles, et le Parlement a ensuite utilisé ses pouvoirs avec vigueur et autorité. Certes, ce qu'on appelle les "jeux politiques" a joué un rôle, avec les manœuvres pas toujours limpides qu'ils impliquent, les rivalités, les calculs. De ces jeux, j'en ai dénoncé certains aspects, à mon avis, inopportuns (voir cette rubrique du 20 octobre). Mais enfin, cela aussi fait partie de la politique; si le Parlement européen n'y échappe pas, c'est la preuve qu'il est un vrai Parlement et non une académie pour de beaux discours. Le Conseil européen ne décide pas tout à lui seul, et la Commission, pour prendre ses fonctions, doit discuter et parfois négocier avec le Parlement. L'équilibre institutionnel est en grande partie une réalité, et la Constitution en perfectionnera et renforcera encore certains aspects.
L'opinion publique se sent directement concernée. Le deuxième enseignement concerne l'ampleur du débat public (je veux dire le débat en dehors de l'enceinte du Parlement: dans la presse, à la télévision, dans les discussions entre citoyens) autour de la nomination de la nouvelle Commission et de l'affaire Buttiglione en particulier. Autrefois, la désignation des « Commissaires de Bruxelles » et de leur président laissait de glace l'opinion publique, qui tout simplement l'ignorait ; aujourd'hui, tout le monde, ou presque, en connaît l'existence et en discute. Mario Monti vient de déclarer que, il y a dix ans, bien des amis et des connaissances lui demandaient pourquoi, recteur de l'Université italienne la plus connue, il acceptait de devenir Commissaire à Bruxelles, alors que maintenant, plus personne ne s'étonnait de sa disponibilité à continuer. L'importance de l'UE et de ses institutions, pour les citoyens et pour leur vie quotidienne, commence à être comprise.
L'Europe soulève enfin les passions. Le troisième enseignement, lié en partie au second, est que ce "monstre froid" qu'est, selon certains, l'Union européenne, soulève maintenant les passions. L'irruption de facteurs émotionnels, voire même irrationnels, dans le débat européen a dépassé les attentes. Certes, ces facteurs n'ont jamais été totalement absents, ils sont depuis toujours sous-jacents dans les polémiques entre fédéralistes et souverainistes et déjà l'affaire des "racines chrétiennes" avait suscité des remous; mais ils intervenaient rarement dans les discussions techniques ou dans les nominations. Cette fois, les débats autour de la nomination de Rocco Buttiglione ont investi les questions les plus sensibles pour l'opinion publique: le rôle des femmes, les droits des homosexuels, la place de la religion et des catholiques, les limites de la laïcité… Certes, une partie des prises de position avait quelque chose d'excessif: ceux qui parlent d'une nouvelle persécution (ou presque) des catholiques, devraient prêter davantage d'attention aux lieux du monde où les Eglises et les anciens couvents sont brûlés et détruits, et ceux qui parlent d'une chape d'intégrisme catholique sur nos sociétés devraient être conscients que nulle part au monde les impératifs religieux sont plus légers et moins oppressants qu'en Europe. Mais ces excès aussi confirment l'affirmation que l'Europe soulève enfin les passions.
Un intérêt qui va durer. Il me semble improbable que ce changement d'optique et le renouveau d'intérêt autour des affaires européennes soient destinés à retomber après le vote parlementaire de ce mercredi. D'autres débats tout autant passionnels vont suivre ou vont être relancés, à commencer par ceux déjà partiellement en cours relatifs à la Turquie et à la ratification de la Constitution. Comme toujours, je considère que - quelles que soient les dérives, les incompréhensions et les divergences initiales - l'Europe a tout à gagner de ces débats, car l'ennemi prioritaire de la construction européenne, bien au-delà de ceux qui la combattent ou s'y opposent, est l'ignorance de sa réalité, de ses véritables objectifs et de ses effets. Le rêve européen, on n'en guérit pas, si on le comprend. (F.R.)