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Bulletin Quotidien Europe N° 8621
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

L'affaire Parmalat implique le problème global de l'économie réelle face à la "finance créative", dont les excès doivent être contrôlés et dénoncés - La Commission européenne ne doit pas consentir des aides d'Etat à la spéculation - Implications sur la politique industrielle de l'Union

Pour une réflexion globale. L'affaire Parmalat devrait susciter une réflexion allant au-delà non seulement du cas spécifique de cette entreprise italienne, mais dépassant aussi les considérations relatives au contrôle des bilans des entreprises et des activités bancaires. Ce dont l'Europe aurait besoin, à mon avis, c'est d'une réflexion d'ensemble sur la signification de l'activité économique, rendant la première place à la création de biens et de services utiles à la collectivité de manière à rogner le prestige indu qui entoure encore les dérapages et les excès de la "finance créative".

Dans mon enfance et ma première jeunesse en Italie, je me rappelle que, dans le domaine économique, les modèles à imiter pour les jeunes étaient les grands créateurs d'activités industrielles: le modeste ouvrier/technicien qui a inventé la "Ferrari", ou l'avocat Agnelli qui a amené son entreprise familiale au niveau des grandes marques automobiles mondiales, et quelques autres. Ensuite, la mode a changé: sous l'impulsion américaine et londonienne, les nouveaux modèles sont devenus les magiciens de la finance. Je ne parle pas des grands banquiers qui ont joué un rôle indispensable dans l'affirmation de l'économie libérale, mais de ceux qui savent manœuvrer l'argent en spéculant sur les taux de change ou sur les fluctuations des cours des matières premières, sans rien créer de tangible et sans rien apporter à la collectivité.

Une histoire simple. L'histoire de la Parmalat peut être résumée de façon très simple. Un entrepreneur d'une région célèbre dans le monde pour ses spécialités alimentaires (qui ne connaît pas le jambon de Parme et le fromage Parmesan?) a créé une entreprise qui est devenue assez rapidement leader dans son secteur (lait et produits dérivés), avec des filiales tout aussi prestigieuses pour les jus de fruits et d'autres spécialités. Les résultats financiers positifs ont amené ses dirigeants à se lancer dans la "finance créative"; sous l'impulsion de banques et autres institutions financières s'est développé un ballet diversifié et bientôt frénétique de création de sociétés dans des paradis fiscaux, de mouvements de capitaux vertigineux et d'appels croissants et incontrôlés à l'épargne privée internationale. Les dirigeants ont perdu progressivement le contrôle de ces activités, qui ont contaminé même les bilans des entreprises productrices qui étaient saines, et la gestion a glissé dans l'illégalité et puis carrément dans la criminalité financière, avec des bilans de plus en plus faux, gonflés par des crédits et des actifs imaginaires et par des opérations inexistantes. Jusqu'au moment ou la bulle pleine de vents et de mensonges a éclaté.

Confier de nouvelles responsabilités à la BCE? Ces événements posent beaucoup de questions très sérieuses. Pourquoi les différents degrés de contrôle n'ont pas fonctionné? Pourquoi les sociétés de vérification des bilans n'ont pas dénoncé les irrégularités flagrantes et les faux évidents? Pourquoi les banques ont continué à lancer sur les marchés financiers internationaux des obligations sans couverture réelle, en les recommandant à leurs clients? Les analyses sont en cours, les organismes concernés s'en occupent, les tribunaux italiens se sont saisis de l'affaire et plusieurs personnes (dont le fondateur et grand patron de l'entreprise) sont en prison. Au niveau européen, le renforcement de la législation en la matière est en cours et d'autres initiatives de la Commission européenne sont annoncées. Le scandale qui a éclaté devrait susciter dans l'UE des réactions aussi rapides et percutantes que celles qui ont suivi aux Etats-Unis l'affaire Enron.

L'hypothèse a notamment été formulée de confier à la Banque centrale européenne (BCE) la responsabilité de la surveillance bancaire dans l'UE, ce qui serait possible en utilisant l'article 105 par.6 du Traité, sans besoin de modifier celui-ci. Les banques centrales nationales ne seraient pas dessaisies de leurs responsabilités, car elles sont largement majoritaires dans le Conseil d'administration de la BCE, et leur expérience spécifique ne serait pas perdue; elle serait au contraire mieux utilisée, en permettant un contrôle au niveau européen dans un domaine où, de toute manière, les frontières nationales n'ont plus aucune signification car les marchés financiers sont devenus européens. Une telle solution résoudrait, dans certains Etats membres, le problème de l'autonomie de l'autorité de contrôle par rapport aux autorités politiques.

Sont-ce des élucubrations, ou recèlent-elles des possibilités réelles?

Produits bancaires dérivés à proscrire? Mais la réflexion que j'estime appropriée est plus vaste. Renforcer et améliorer la surveillance, mieux contrôler les paradis fiscaux, appliquer rigoureusement la loi à l'égard des responsables d'irrégularités, c'est évidemment nécessaire. Mais il faudrait parallèlement dénoncer la catégorie de "finance créative" qui ne produit rien pour la collectivité, enrichit les tricheurs, ruine les épargnants. Même George Soros, apparemment repenti de ses exploits passés, critique aujourd'hui vertement les excès de la "finance créative" et s'efforce de consacrer à des projets utiles une partie non négligeable de l'argent qu'il a accumulé. Il est tout d'abord indispensable de détruire l'aura mythique dont jouissent les prétendus magiciens de la finance, dont le prestige est totalement injustifié et qui ont donné naissance à tellement d'apprentis sorciers (voir Wolfgang Goethe, Paul Dukas et Walt Disney dans "Fantasia", pour qui aurait oublié ces termes), source à leur tour de tellement de désastres. Ma première impulsion serait de suggérer que la partie la plus fantasque des "produits dérivés" bancaires soit carrément interdite. Par exemple, les spéculations sur les fluctuations à venir des cours des matières premières ne devraient être autorisées que si les montants de la prise de risque sont concrètement disponibles au moment où l'opération est décidée. Mes suggestions sont vraisemblablement ingénues et un peu simplettes. Mais même d'authentiques experts financiers estiment que la "finance créative" va maintenant trop loin et que certains "produits dérivés", comme les "collateral debt obligation", sont pratiquement incompréhensibles non seulement pour les ignorants de mon genre mais même pour les opérateurs.

Ne pas protéger la spéculation financière. Il est connu que la récolte de la plupart des fonds qui ont disparu dans le gouffre Parmalat a été effectuée hors d'Italie, si bien que l'on a pu écrire que ce cas est "fils de la grande finance internationale". Les tentatives de la presse financière, surtout celle de Londres, pour faire pression sur l'Etat italien afin qu'il prenne à sa charge, directement ou indirectement, les conséquences financières du désastre sont injustifiées, même si elles sont accompagnées de prévisions menaçantes sur des répercussions possibles pour les bons du Trésor italiens. Les observateurs les plus sérieux estiment que l'Italie doit accepter le risque de ces répercussions, y compris les conséquences pour les émissions futures de l'Etat sur les marchés internationaux, plutôt que de s'engager à couvrir d'une manière ou l'autre les pertes de la grande finance internationale (qui a continué à spéculer jusqu'à la dernière minute sur les obligations Parmalat, en entraînant l'entreprise dans le désastre, au détriment des épargnants). Même les banques italiennes impliquées doivent subir, sans intervention publique, les conséquences de leur comportement.

Aides d'Etat: la Commission européenne doit être rigoureuse. J'estime que la Commission européenne ne devrait en aucun cas autoriser des aides d'Etat qui couvriraient les pertes du groupe résultant de ses opérations financières. Les interventions visant, si possible, à sauver la structure industrielle de l'entreprise peuvent se justifier parce que les produits sont de qualité et les consommateurs leur gardent leur confiance; il revient à la Commission d'évaluer les projets et de se prononcer à ce sujet. Mais ni les pertes purement financières résultant des opérations conseillées et encouragées par les banques (qui en tiraient des commissions substantielles), ni les effets des "faux en bilan" tolérés par les sociétés internationales chargées de vérifier les bilans, ne doivent d'aucune manière être couverts par des ressources publiques. Quelles que soient leurs attitudes, "il ne faut pas considérer comme des agneaux les vieux loups de la finance internationale, capables de passer de la fierté orgueilleuse aux menaces ou aux lamentations", a écrit l'économiste Marcello de Cecco. Il n'est pas question, évidemment, de méconnaître le rôle des banques dans nos économies, rôle indispensable pour recueillir l'argent des épargnants et le diriger vers les investissements productifs; mais il faut démasquer les prétendus "magiciens de la finance" et réduire le rôle des produits bancaires dits dérivés, qui ne sont en bonne partie que pure spéculation.

La politique industrielle est indirectement impliquée. Les considérations qui précèdent se situent, d'une certaine manière, dans le vaste domaine de la politique industrielle européenne et des mesures visant à faire face aux risques de désindustrialisation de l'Europe. La Commission européenne a déjà produit un premier document à ce sujet, on le sait, et le Conseil européen de décembre dernier l'a chargée de lui présenter, avant la fin de ce semestre, un rapport spécifique sur la désindustrialisation dans l'Union, en se disant "conscient de l'importance que revêt le secteur de l'industrie pour la compétitivité de l'économie européenne, et eu égard aux objectifs fixés dans le cadre de la stratégie de Lisbonne" (paragraphe 10 des "conclusions de la Présidence", reproduites dans notre bulletin spécial du 14 décembre dernier). Il me semble évident que l'action en faveur de l'industrie européenne implique, à côté de la réévaluation de la production de biens et services réels, l'action visant à démasquer le mythe de la "finance créative". Tous ceux qui préconisent une politique industrielle européenne - et ils sont nombreux - ne doivent pas négliger cet aspect. ( F.R.)

 

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