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Bulletin Quotidien Europe N° 8620

A. Les trois objectifs de la Grande Europe.

"Depuis quelques années, je plaide pour que l'on fixe à la Grande Europe des objectifs raisonnables, autant dire en retrait sur les ambitions affichées par le Traité de Maastricht. Pour ma part, je suggère trois objectifs pour cette Grande Europe: un espace de paix active, un cadre pour un développement durable et un espace de valeurs vécues dans la diversité de nos cultures et de nos traditions.

1. L'espace de paix et de sécurité implique la stabilité des frontières, avec une coexistence active entre population majoritaire et minorités. Une révolution historique pour certains pays! Cela exige de l'Union européenne un effort exceptionnel dans les Balkans.

Je sais que la Bulgarie et la Roumanie sont en retard sur le plan économique, mais ce ne sont pas les cas les plus complexes. À leurs frontières, il n'est pas facile de passer d'une Yougoslavie créée par un traité à des nations indépendantes, mais je pose la question: serait-il plus difficile aujourd'hui de proposer aux pays de l'ex-Yougoslavie un effort du même ordre que celui que nous avons fait, en Europe de l'Ouest, pour la CECA? C'est-à-dire de travailler ensemble pour mieux se connaître? Est-ce impossible? C'est pourtant là un des talents de l'Union européenne. Alors que la pente naturelle est que chaque pays de ces régions développe présentement ses relations bilatérales, économiques et financières, avec Bruxelles. Il faut apprendre à vivre ensemble. C'est en développant les relations économiques et sociales, les contacts humains, que nous arriverons à créer l'espace de paix et de sécurité.

Ceci veut dire que si je limite les objectifs de la Grande Europe, j'y inclus cependant la sécurité interne, car il n'est pas possible aujourd'hui de ne pas avoir pour l'ensemble de l'Europe une coopération forte en la matière, puisque la criminalité s'est internationalisée et que nous souffrons tous des mêmes maux. (…)

2. Un cadre pour un développement durable et équitable, c'est le deuxième objectif. Comme le clament ceux qui craignent que l'élargissement ne se traduise par une dilution de l'Europe, un espace-marché de 500 millions d'habitants ne peut fonctionner sans règles qui s'imposent à tout le monde, et qui soient respectées. Cet espace-marché représente évidemment de très grandes potentialités. Mais si nous avons progressé depuis 1985, ce n'est pas parce que nous avions décidé de faire un grand marché sans frontières, c'est parce que l'Acte unique qui a permis sa réalisation proposait un triptyque de base auquel je tiens beaucoup et qu'il n'a pas été facile d'imposer: la compétition qui stimule, la coopération qui renforce, la solidarité qui unit.

La compétition, c'est le grand marché.

En matière de coopération, nous avons un grand patrimoine, mais nous ne l'utilisons pas. Les politiques structurelles ont été fondées sur le partenariat avec les régions qui ont élaboré leurs programmes de développement et ont reçu des fonds européens. C'est une réussite. Il faut en étendre l'esprit à d'autres domaines. Prenons deux exemples: avec davantage de coopération dans les domaines économique et social, nous ne pourrions pas dire, comme je l'affirme aujourd'hui, que l'Union économique et monétaire ne marche que sur sa jambe monétaire. Avec davantage de coopération, se plaindrait-on tous les jours de voir l'Europe à la traîne en matière de recherche? Et cela parce que nous ne coopérons pas intelligemment et efficacement, alors que nos pays n'ont pas la taille suffisante pour tout faire.

Quant à la solidarité, on n'aurait jamais fait le marché unique si le montant des politiques structurelles n'était pas passé de 5 à 33 milliards d'euros en l'espace de quinze ans. Mais ce n'est pas uniquement une question d'argent. Des responsables locaux et régionaux ont vu que l'Europe existait. Ils n'attendaient pas seulement des fonds, mais proposaient des innovations et échangeaient des expériences. L'Europe y gagnait en consistance et, du même coup, évitait les ravages du laisser-faire/laisser-passer.

3. Troisième élément de cette Europe, une expression enrichie de nos diversités. Rien ne doit être totalement effacé d'une histoire mouvementée, ni le schisme d'Orient ni les conquêtes ottomanes et autres… Coopérer pour faire fructifier nos cultures et nos créations, l'Europe devenant de plus en plus riche de ses spécificités et de ses dialogues."

B . À la recherche de l'avant-garde (par la "différenciation")

"Fixer des ambitions raisonnables pour la Grande Europe, cela ne signifie pas renoncer à l'ambition d'une Europe politique. Mais on ne peut concilier l'élargissement et l'approfondissement que par la différenciation. Que cache ce mot? Tout simplement le fait que, dès la relance de la construction européenne en 1985, nous avons progressé parce que certains pays ont été plus loin que les autres.

Trois exemples parmi d'autres. Avant l'élargissement à la Suède, l'Autriche et la Finlande, il y avait déjà coexistence entre la Communauté européenne et l'Espace économique européen dont j'avais proposé la création. C'est pas la suite seulement que ces pays ont demandé leur rattachement plein et entier à la CE. En 1991, que serait-il advenu des dispositions de Maastricht concernant notamment l'Union économique et monétaire, s'il avait fallu que le Danemark et la Grande-Bretagne donnent leur accord? Et du protocole social que les Anglais se refusaient d'appliquer? Nous avons progressé parce que ces deux pays ont bénéficié de ce qu'on appelle un opting out, c'est-à-dire de la possibilité de ne pas appliquer certaines dispositions du Traité.

Enfin, posons la question: s'il avait fallu attendre que les Quinze soient d'accord pour mettre en oeuvre l'Union économique et monétaire, est-ce que l'euro circulerait aujourd'hui dans douze pays membres?

La leçon à tirer de ces exemples- et il y en aurait d'autres- c'est que la porte n'est jamais fermée. La Grèce, par exemple, a rejoint les Onze dans l'Union économique et monétaire. A tout moment, ceux qui ne sont pas engagés peuvent rejoindre ceux qui sont partis avant eux. (…)

La formule des coopérations renforcées est prévue par les traités d'Amsterdam et de Nice, mais avec des restrictions et des contraintes telles que, jusqu'à présent, personne ne s'est aventuré à l'invoquer. J'espère que le nouveau traité facilitera cette procédure, démontrant ainsi qu'on se propose de faire avancer l'Europe et non pas de découper le projet en plusieurs aventures parallèles ou différentes.

C'est à cette condition qu'on évitera la dilution du projet européen. Nous garderons ainsi l'espoir. En préparant le chemin de l'unité européenne dans la diversité des nations et des cultures. En mettant une force au service de la paix et du progrès social et en améliorant l'organisation du monde."

C. Pour des "champions industriels" européens.

"Lorsque j'étais président de la Commission, tout en incitant au respect des règles de concurrence, j'ai dû me battre contre les excès de ceux qui étaient chargés de la politique de la concurrence. J'ai le souvenir de quelques affrontements assez durs car, s'il est vrai que la compétition est faite pour assurer la prospérité, cette prospérité suppose aussi que, dans le monde tel qu'il est, des ensembles industriels européens puissent rivaliser avec leurs concurrents et apporter les fruits de leur dynamisme et de leur compétitivité.

Je me rappelle la dure bataille à propos d'Air France en 1993-1994 (…). Beaucoup de mes collègues pensaient qu'une recapitalisation d'Air France à hauteur de vingt milliards de francs était inacceptable. Après des mois de discussion, une première crise sociale et un changement à la tête d'Air France, j'ai dû me fâcher pour convaincre la Commission que si nous refusions ce programme, c'était la fin d'un des champions du transport aérien européen et que nous irions contre l'esprit qui nous avait guidés pour aider d'autres compagnies aériennes (…). Le Commissaire à la concurrence, Sir Leon Brittan, était très sévère, et d'autres collègues aussi étaient très fermes. Il a fallu que j'aille jusqu'à l'incident de séance et que je quitte la réunion pour revenir ensuite et obtenir un vote favorable: 11 voix pour, 2 contre et une abstention. Aujourd'hui, grâce à cette décision et à une gestion assez remarquable, Air France est devenue une des premières compagnies mondiales. Que serait l'Europe sans ces champions ? (…). L'idée même de politique industrielle n'est toujours pas admise par certains pays qui y voient la main du dirigisme ou des aides d'Etat abusives. Pourtant, ne fait-on pas de la politique industrielle en appliquant raisonnablement les règles de la concurrence ? C'est une forme de politique industrielle. Encore faut-il que l'Europe ait ses champions !".

 

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