Pas d'ambitions nationales possibles en dehors de l'Europe. Une politique européenne de défense, pour quoi faire? La seule réponse valable est: pour rendre crédible une politique étrangère commune permettant à l'Europe d'avoir dans le monde des positions autonomes, conformes à ses intérêts, à ses traditions et à ses ambitions. Le point de départ est donc la PESC, la politique étrangère et de sécurité commune, dont la PESD, politique européenne de sécurité et de défense, sera essentiellement un instrument. Ce petit prélude pédagogique vise à faciliter la compréhension de l'attitude de personnalités qui n'ont jamais été considérées comme des passionnés de l'intégration européenne et qui pourtant sont aujourd'hui à l'avant-garde dans la construction de l'Europe politique et de la défense. Les racines politiques et psychologiques de Jacques Chirac et de Gerhard Schröder ne les conduisaient pas spontanément dans cette direction (et on peut en dire autant pour Guy Verhofstadt). Mais ils ont compris qu'il n'y aura pas, pour leurs pays, d'avenir mondial sinon à travers l'Europe, et que ceci est vrai de tous les points de vue: politique, et aussi économique et culturel.
Pas d'autonomie politique sans l'euro. Une affirmation des experts monétaires internationaux, à ce propos, n'a pas été assez remarquée à mon avis. Ils ont souligné que la France n'aurait pas pu prendre la position qu'elle a prise dans l'affaire irakienne si l'euro n'avait pas existé. L'ancien franc français aurait pu être attaqué sur les marchés financiers de New York, de Londres et d'ailleurs, au point de rendre inévitable une dévaluation sauvage. Avec la monnaie européenne, ceci n'est plus possible. L'euro est l'une des conditions de l'autonomie européenne. Une politique commune de défense est tout autant indispensable, mais elle ne sert à rien si elle n'est pas au service d'une politique étrangère. On revient donc à la PESC.
La Convention a prévu l'indispensable. Les analyses les plus fiables considèrent que la Convention a prévu ce dont l'Union a besoin pour le moment, c'est-à-dire les instruments pour habituer les autorités de nos pays à réfléchir en commun, à ne pas prendre des positions nationales isolées, à acquérir le "réflexe européen". Un passage systématique aux délibérations majoritaires en politique étrangère n'aurait aujourd'hui pas de sens; ceux qui le préconisent se trompent parce que, ainsi que l'a dit Jacques Delors, "les différences entre les Etats membres, liées à des pesanteurs historiques, sont encore trop profondes". Valéry Giscard d'Estaing a observé qu'au moment de la crise irakienne un vote majoritaire aurait déchiré l'Europe, car le résultat du vote n'aurait pas été respecté. Jamais le Royaume-Uni n'aurait renoncé à participer à l'action américaine, jamais la France et l'Allemagne n'auraient accepté une participation européenne à la guerre. Notre objectif, avait ajouté VGE, est d'unir les Européens, pas de les diviser davantage. La démarche vers une véritable politique commune ne peut qu'être progressive et assortie de conditions et de précautions.
Le chapitre du projet de Constitution concernant la PESC crée les instruments nécessaires à cette démarche: le ministre des Affaires étrangères de l'Union avec sa faculté d'initiative, les procédures de vote avec la possibilité de "l'abstention constructive" (le pays qui s'abstient ne fait pas obstacle à l'action commune envisagée mais il n'est pas tenu d'y participer), les cas où le vote majoritaire est admis et les mécanismes permettant de surseoir à ce vote, la faculté pour le Conseil européen d'élargir le moment venu les cas de vote majoritaire. Des ajustements de ces textes sont encore possibles, concernant le rôle du ministre européen et les procédures, mais les bases de ce qui est faisable aujourd'hui sont là. Etienne Davignon a observé (je l'ai entendu personnellement) que les deux textes apparemment opposés à propos de l'Irak qui ont fait tellement de bruit et suscité tellement de rancunes auraient pu facilement être transformés en un texte commun, tellement ils étaient proches! Il se référait à la "lettre des huit" exprimant la fidélité d'un groupe de pays d'Europe centrale et orientale au Pacte atlantique, et à la lettre de Valéry Giscard d'Estaing, Felipe Gonzalez et Jean-Luc Dehaene (cosignée par un grand nombre de personnalités, dont les deux anciens chanceliers Helmut Schmidt et Helmut Kohl, et Douglas Hurd, Carl Bildt, Raymond Barre, Emilio Colombo, Giorgio Napolitano, et même Bronislav Geremek) qui était dans un certain sens une réponse à cette première lettre. L'inspiration et les concepts étaient si proches que, selon Etienne Davignon, tout fonctionnaire zélé aurait pu les unifier. Le vicomte a peut-être surévalué les capacités d'un fonctionnaire zélé; disons que lui-même aurait su le faire sans effort. Le sens de sa remarque est évident: habituez les diplomates de l'Union à étudier ensemble les dossiers, renforcez les pouvoirs de l'actuel Haut représentant, et on évitera les prises de position hâtives et excessives que l'on regrette ensuite. C'est un premier pas, à accompagner par l'amorce de la défense commune.
Porte ouverte à la différenciation. Ce serait la première phase concrète de la politique étrangère européennes, laissant la porte ouverte à la "différenciation" entre Etats membres à laquelle de toute manière l'UE ne pourra pas échapper, ni dans la PESD (voir cette rubrique d'hier) ni dans la PESC. (F.R.)