login
login
Image header Agence Europe
Bulletin Quotidien Europe N° 8493
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Quelques considérations sur la Présidence italienne de l'Union

D'une présidence à l'autre. Lundi, ce sera le dernier jour de la Présidence grecque du Conseil; mardi, l'Italie prendra la relève jusqu'à la fin de l'année. La Présidence grecque a confirmé à quel point les petits pays peuvent jouer un rôle significatif et positif pour l'Europe et qu'ils sont bien placés pour agir comme médiateurs entre les intérêts des grands pays lorsque c'est nécessaire (c'est un thème à développer). Le succès des négociations sur la réforme de la politique agricole commune a complété la série des résultats positifs du semestre de la Grèce, et j'aurai l'occasion d'y revenir.

Aujourd'hui, je voudrais développer quelques considérations sur la Présidence italienne qui commence. L'année dernière, certains flottements dans l'attitude de l'équipe de Silvio Berlusconi (et du Premier ministre lui-même) et les vociférations anti-européennes démagogiques et parfois délirantes d'un ministre, Umberto Bossi, avaient suscité quelques doutes sur la permanence de la position traditionnelle de l'Italie en faveur de la construction de l'Europe unie. Depuis quelques mois, les déclarations et prises de position pro-européennes se multiplient, ainsi que l'annonce d'initiatives pour une relance économique au niveau continental. Mais quelques points devraient être davantage éclaircis.

Un "conflit d'intérêts" qui dans d'autres Etats membres serait impensable. Le premier point concerne la position personnelle de Silvio Berlusconi. Mon impression est qu'en Italie le citoyen de base, l'homme de la rue, n'est pas pleinement conscient de l'anomalie que représente, aux yeux des autres Etats membres, la situation d'un Premier ministre qui est en même temps propriétaire d'un empire des médias et qui possède directement ou contrôle largement (par sa position institutionnelle) la presque totalité des chaînes télévisées. Le "conflit d'intérêts" entre les deux fonctions est dénoncé vigoureusement par l'opposition politique interne mais n'est pas ressenti par la majorité de l'opinion publique comme un empêchement radical (dans le cas contraire, M. Berlusconi n'aurait pas gagné les élections avant d'avoir réglé le problème). D'autres chefs de gouvernement, interrogés sur cette anomalie, se sont limités à affirmer que, dans leurs pays, ce ne serait pas possible, mais que ceci n'empêche pas les bonnes relations et la coopération avec le gouvernement italien. L'affaire a donc deux faces: les Italiens doivent comprendre que, dans le reste de l'Europe, l'existence du conflit d'intérêts cité est vécue avec embarras et ne serait pas admise; les citoyens des autres Etats membres doivent se rendre compte qu'en Italie elle est ressentie moins dramatiquement par une large partie de l'opinion publique. Malgré ce qu'elle peut avoir de désagréable, cette situation ne devrait pas empêcher une bonne collaboration et un semestre fructueux et positif sous l'angle européen. Le président de la Commission européenne Romano Prodi a exprimé la volonté de travailler "la main dans la main" avec la Présidence italienne, dans l'intérêt de l'Europe.

L'esprit pro-européen du pays n'est pas atteint. Deuxième remarque: je suis convaincu que les quelques flottements dans l'attitude officielle italienne à l'égard de l'Europe, dont j'ai parlé plus haut, n'affaiblissent pas la "passion européenne" de la plupart des Italiens. J'ai interrogé des personnalités d'autres Etats membres et ils m'ont tous confirmé qu'à leur avis l'orientation fondamentale du pays n'a changé en rien. Les forces pro-européennes ont continué à agir, avec plus ou moins de visibilité selon les circonstances mais avec une conviction intacte, que ce soient des groupes agissant dans les coulisses (j'ai eu l'occasion de citer dans cette rubrique le "Groupe des Dix" qui réunit deux anciens Commissaires européens, un ancien Représentant permanent auprès de l'UE et d'autres personnalités de premier plan, et qui diffuse régulièrement des prises de position avisées destinées aux forces politiques, économiques et sociales du pays) ou des mouvements qui s'adressent directement à l'opinion publique. L'appui permanent du président de la République Carlo Azeglio Ciampi à l'orientation européenne du pays, ainsi que ses encouragements et ses mises en garde au gouvernement et au Parlement national sont d'ailleurs bien connus. Il y a quelques jours, nous avons annoncé la naissance d'un nouveau parti politique fondé par le parlementaire européen Mario Segni, qui a fait de l'Europe sa priorité et aussi son symbole (voir notre bulletin du 25 juin, page 5). L'un de mes interlocuteurs d'autres Etats membres m'a indiqué que l'Italie continue à fournir des contributions fondamentales à l'idée européenne.

Une "maladie de jeunesse" assez répandue. Je crois que la nouvelle classe politique, qui a accédé au pouvoir à la suite des dernières élections, a traversé une "maladie de jeunesse" qu'on avait déjà constatée auparavant dans d'autres Etats membres. Parfois, ceux qui parviennent nouvellement à la conduite des affaires d'un pays ignorent presque tout de l'Europe, de son fonctionnement et de l'histoire de sa construction, au-delà de quelques slogans ou de ce qu'ils lisent dans la presse britannique (qui est admirable de plusieurs points de vue et nous a appris à tous une liberté de ton auparavant presque inconnue sur le continent, mais qu'il est difficile de considérer dans son ensemble comme une source objective et fiable d'informations sur les affaires européennes). Ils se fondent sur la fausse impression qu'auparavant les intérêts nationaux n'avaient pas été suffisamment défendus à Bruxelles, ou que l'Europe n'en tenait pas assez compte, et ils annoncent davantage de fermeté et de détermination. Au fur et à mesure qu'ils connaissent la réalité européenne, qu'ils découvrent la manière dont les spécificités de chaque Etat membre sont prises en considération par les institutions communautaires et peuvent s'exprimer notamment au Parlement européen, ceux qui sont de bonne foi rectif²²ient leurs jugements et comprennent mieux la réalité et la signification de l'intérêt européen, synthèse des intérêts nationaux. Je ne veux pas présenter une image artificielle et fade de la réalité européenne, qui est faite aussi de confrontations et de crises, mais une longue présence à Bruxelles me permet de témoigner en faveur de la validité substantielle de la "méthode communautaire" et m'a appris combien la période d'apprentissage est longue et parfois difficile. Il m'est arrivé de préconiser, pour y faire face, une période obligatoire de stage dans les institutions (ou d'abonnement à l'Agence Europe) non seulement pour les candidats fonctionnaires mais aussi pour les candidats Commissaires, et a fortiori pour les présidents du Conseil européen n'ayant pas une expérience européenne spécifique.

De l'apprentissage au programme. Je reviens au cas italien spécifique. Certaines évolutions sont éloquentes, par exemple celle du vice-premier ministre Gianfranco Fini qui a fait son apprentissage européen dans le meilleur cadre possible, celui de la Convention européenne. Et avec beaucoup de profit, à en juger par la dernière phase de son action de conventionnel. On me garantit que le ministre des Affaires étrangères Franco Frattini est sur la même ligne. Et le ministre qui va présider le Conseil Ecofin, Giulio Tremonti, n'a pas attendu de prendre formellement ses nouvelles fonctions pour préparer et discuter son projet de relance des investissements en infrastructures aussi bien avec certains de ses collègues qu'avec la commission compétente du Parlement européen.

Le programme d'ensemble de la Présidence italienne sera discuté dans les prochains jours avec la Commission, à Rome, après avoir été présenté au Parlement européen. On aura donc le temps d'en parler en détail. Mais déjà une présentation préliminaire informelle par le Représentant permanent, l'ambassadeur Umberto Vattani, a donné le ton (voir notre bulletin du 26 juin page 6). Au-delà des éléments spécifiques déjà connus (l'ouverture et, autant que possible, la conclusion, en décembre de la Conférence intergouvernementale sur la Constitution pour l'Europe; le projet Tremonti déjà cité; la relance de la politique méditerranéenne; le renforcement de la sécurité pour les citoyens, etc.), l'intervention de M. Vattani a représenté une péroraison en faveur de l'Europe, un appel à la cohésion, à la solidarité et à la défense de l'intérêt européen, à côté de la volonté nettement exprimée de ne pas permettre que le projet de Constitution élaboré par la Convention soit détricoté (selon M. Fini, l'Italie pourrait le souscrire tel quel).

Certes, rien n'est acquis et l'évaluation d'une Présidence ne se fait pas sur la base des annonces mais des réalisations. M. Berlusconi lui-même modérera sans doute ses prises de position en s'alignant sur les positions communes; certaines idées saugrenues comme celle de l'adhésion de la Russie et aussi d'Israël à l'Union peuvent être exprimées à titre personnel, s'il les pense vraiment, mais le président du Conseil européen parle au nom de tous et il devra moins extérioriser certains fruits de ses cogitations ou intuitions.

Les trois preuves que l'Europe attend. En définitive, le semestre de Présidence représentera pour l'Italie une occasion unique de démontrer ce que toute l'Europe attend, à savoir: a) la permanence de l'engagement européen du pays; b) la volonté de prouver cet engagement par des actes et non pas par des phrases; c) la capacité de la classe politique, majorité et opposition confondues, de dépasser les divisions et les querelles, non pas en général (car elles sont le sel de la liberté et de la démocratie) mais lorsqu'il est question de la consolidation et du progrès de l'Europe.

Dans la plupart de nos pays, l'alternance du pouvoir n'a jamais modifié ni même perturbé l'orientation générale en faveur de la construction européenne, que ce soit dans des grands pays comme l'Allemagne ou dans des pays petits ou moyens comme la Belgique. L'Italie doit prouver qu'elle appartient à la même catégorie. (F.R.)

 

Sommaire

AU-DELÀ DE L'INFORMATION
JOURNEE POLITIQUE
INFORMATIONS GENERALES
CALENDRIER