Un contact direct entre les jeunes et l'Europe. Parmi les initiatives récentes de la Commission européenne, l'une n'a pas recueilli, à mon avis, le retentissement qu'elle mérite: le projet « Erasmus mondial » (Erasmus world). Viviane Reding, Commissaire responsable de la culture, et le président Romano Prodi l'ont présenté avant la pause de l'été dans une conférence de presse commune (voir notre bulletin du 18 juillet, page 16), mais je doute que sa signification ait été entièrement comprise: quelques échos ici ou là, sans beaucoup d'éclat, n'ont pas été suffisants pour alerter une opinion publique déjà plongée dans le climat des vacances. Et pourtant, les esprits chagrins qui se complaisent à décrire la construction européenne comme une entreprise technique sans élan et sans âme, pourraient trouver dans ce projet matière à réflexion.
Le point de départ est le succès extraordinaire du programme Erasmus tel qu'il existe actuellement. Les étudiants universitaires de l'Europe entière le connaissent et l'utilisent ; grâce à ce programme lancé et voulu par la Commission et financé par le budget communautaire, des centaines de milliers de jeunes effectuent chaque année une partie de leurs études dans un pays autre que leur pays de résidence; ils ouvrent ainsi leur esprit à d'autres cultures et à d'autres langues. Des amitiés et des liens se nouent, des préjugés tombent, l'Europe apparaît aux jeunes comme une réalité vivante. Erasmus fêtera le mois prochain son millionième participant: un million de jeunes qui ont fait l'expérience directe de l'Europe. Et ça continue: pour la seule année 2001- 2002, 120.000 étudiants, plus de 10.000 professeurs et 1.800 Universités (de 30 pays, appartenant à l'UE et aux pays candidats à l'adhésion ou associés) ont participé au programme. J'ai déjà eu l'occasion de souligner le succès du film "L'Auberge espagnole" de Cédric Klapisch qui décrit cette réalité nouvelle (voir cette rubrique du 29 juin dernier).
L'ambition. La nouvelle initiative de Mme Reding, acceptée par la Commission à l'unanimité et transmise au Parlement européen et au Conseil, vise à transférer le succès d'Erasmus au niveau mondial, avec les adaptations appropriées. L'objectif est d'attirer les jeunes élites africaines, asiatiques, sud-américaines et aussi (pourquoi pas ?) nord-américaines à effectuer des « masters » dans des Universités européennes, en leur offrant des bourses d'études adéquates. « Aujourd'hui - avait déclaré Romano Prodi en annonçant le projet - les jeunes de haut niveau du monde entier se rendent généralement aux Etats-Unis pour parfaire leurs études et se perfectionner. Notre ambition est de rétablir la capacité d'attraction des Universités européennes. » Mme Reding avait précisé qu'il ne s'agit aucunement de faire concurrence aux Universités des Etats-Unis mais d'offrir aux élites mondiales une « alternative valable » et de contribuer à faire de l'Europe « un pôle d'attraction intellectuelle, culturelle, économique et sociale ». Le président Prodi a logiquement souligné que le but n'est pas d'imposer une quelconque hégémonie culturelle européenne, mais de développer et encourager le dialogue avec les autres cultures et la connaissance réciproque. Ce qui, à mon avis, n'exclut en rien l'ambition légitime d'affirmer le « modèle européen », qui ne correspond pas toujours, loin s'en faut, au « modèle américain », malgré la coïncidence des principes fondamentaux.
Faire face au défi culturel mondial. La Commission espère que le nouveau programme pourra démarrer en 2004, avec des projets pilotes déjà lancés en 2003. « Erasmus mondial » devrait permettre d'accueillir, entre 2004 et 2008, environ 4200 étudiants et 1000 professeurs d'autres continents, qui participeraient à 250 « masters inter-universitaires UE » d'une durée d'un ou deux ans, avec des bourses (pour les étudiants) de 1600 euros par mois. Détail important: chaque master se déroulera dans trois Universités de pays communautaires différents, afin d'éviter que les candidats retiennent tous la solution de facilité des universités anglophones. Le modèle est évidemment celui du programme américain Fulbright; mais le projet "Erasmus mondial" comporte aussi un volet pour les étudiants européens, qui pourront bénéficier de bourses pour effectuer des séjours dans des universités extra-européennes.
Le premier débat au sein du Conseil est prévu pour le 12 novembre, et le Parlement européen aura son mot à dire. Nous saurons alors si l'Europe est prête à faire face au défi culturel mondial.
(F.R.)