Les vrais objectifs de l'initiative de 1950. Le symposium organisé au siège du Comité économique et social européen à l'occasion de l'expiration du Traité de la CECA a eu un grand mérite: il s'est éloigné du langage qui attribuait à la première Communauté européenne la signification d'une simple "coopération économique et technique" (selon la définition tristement célèbre de la "Déclaration de Laeken"), pour reconnaître en revanche sa profonde signification politique et éthique. La CECA avait comme objectifs la réconciliation et la paix; Jean Monnet et Robert Schuman ont créé pour la première fois, ensemble avec les autres pays participants, une autorité supranationale dont les décisions s'imposaient à celles des autorités nationales, sous le contrôle d'une Assemblée parlementaire destinée à devenir plus tard un Parlement européen élu. Raconter aujourd'hui que ceci a été fait pour favoriser les milieux industriels concernés, c'est totalement faux; la plupart des industriels s'étaient opposés à la Haute Autorité de la CECA (lire par exemple, dans le livre de Vincent Dujardin sur Jean Duvieusart, premier président du Conseil des ministres de la CECA, la bataille des charbonnages belges contre le plan Schuman et le discours de Max Nokin, président de la Société générale de Belgique, qui en 1951 dénonçait la "sujétion totale à un pouvoir irresponsable", en anticipant le langage des "souverainistes" français contre le institutions européennes d'aujourd'hui).
Mettre en commun l'acier signifiait soustraire ce qui était à l'époque le nerf de l'armement, donc de la guerre, aux tentations nationalistes ou revanchistes. Mais je ne vais pas revenir sur cet aspect; j'estime avoir dit ce que j'avais à dire à l'occasion du dernier anniversaire de la déclaration Schuman (voir cette rubrique du 14 mai). Et les orateurs de mardi ont, mieux que je ne pourrais le faire, mis l'accent sur la signification véritable de ce qui était arrivé en 1950. Le président du Comité économique et social européen, Göke Frerichs, a situé à leurs justes places l'initiative de Jean Monnet et de Robert Schuman et la réponse de Konrad Adenauer, Alcide De Gasperi, Paul-Henri Spaak, Joseph Luns et Joseph Bech, en soulignant qu'elles représentaient essentiellement un "projet éthique" qui concernait la paix, la solidarité entre les Etats participants et la liberté. C'était donc "un projet éminemment politique", considéré par leurs auteurs (les documents le prouvent) comme "la première étape de la Fédération européenne". L'unité de l'Europe a déjà une histoire, et M. Frerichs a regretté que "les institutions européennes n'aient pas encore développé l'art de vivre avec cette histoire, de cultiver cette histoire", les hommes politiques d'aujourd'hui donnant parfois l'impression de se croire les inventeurs de l'Europe politique.
Donner un sens à sa propre existence. Ensuite, trois "grands témoins" de la naissance de la CECA ont fait passer dans la salle quelque chose du souffle idéal et de la tension morale qui avait été, il y a un demi-siècle, à l'origine de l'entreprise. Le témoignage de Max Kohnstamm, Secrétaire de la haute Autorité de la CECA à la naissance de celle-ci, est résumé dans notre bulletin du 24 juillet, pp.11/12. Ce qu'un résumé peut difficilement rendre est l'émotion du moment, en l'écoutant. M. Kohnstamm a expliqué que, pendant la guerre, il avait "pris en même temps conscience de la fragilité de notre civilisation et de la possibilité de donner un sens à sa propre existence". Ce sont deux concepts difficiles à faire comprendre aux jeunes; il est pourtant évident que le nazisme avait sapé à la base la civilisation européenne et que choisir la paix et la liberté signifiait "donner un sens à sa propre existence". La défense des vraies valeurs européennes n'a rien perdu de son actualité. Max Kohnstamm a insisté sur le "caractère révolutionnaire" de ce qui était entrepris, de l'exigence de comprendre que la "culpabilité individuelle des criminels" n'implique pas une "responsabilité collective d'une nation" (cette compréhension était "nécessaire pour renouer les contacts avec les Allemands") et a rappelé que le Traité de la CECA réunissait déjà les trois caractéristiques essentielles d'un fonctionnement institutionnel efficace: aucun droit de veto pour aucun des Etats membres, autonomie financière (grâce à l'impôt européen sur la production de charbon et d'acier, qui rendait impossible toute spéculation sur le "juste retour", et le public a applaudi) reconnaissance du principe de solidarité entre les Etats membres, "élément indispensable à la formation d'une véritable communauté".
De l'intervention de Fritz Hellwig, ancien membre de la Haute Autorité, je retiendrai un élément: son témoignage sur la manière dont Jean Monnet avait défendu le principe de l'égalité politique de l'Allemagne dès le départ. Dans les travaux préparatoires, aussi bien les Etats-Unis et le Royaume-Uni en tant que membres de l'organisme des Alliés vainqueurs de la guerre avaient observé que les relations extérieures allemandes étaient de la responsabilité de cet organisme. Jean Monnet a simplement répondu: "égalité pour l'Allemagne, sinon on arrête tout". Et il a été fait ainsi.
Le sourire ajouté à l'émotion. Jacques-René Rabier, collaborateur de Jean Monnet déjà avant le Traité de Paris, a ajouté un sourire à l'émotion, en évoquant avec humour et brio les premiers pas de la CECA, l'enthousiasme et le dynamisme extraordinaire de la petite équipe initiale, la souplesse de la hiérarchie (Max Kohnstamm était simplement Secrétaire de la Hauté Autorité, pas encore "Secrétaire général": dans l'eurocratie, les galons sont venus après). Jean Monnet apparaissait comme "un homme d'influence et inspirateur" davantage qu'un homme de pouvoir, et dans le groupe restreint de ses collaborateurs tous avaient "la conscience plus ou moins claire que l'Europe que nous voulions laisser à nos enfants commençait à se construire". Le témoignage de M. Rabier a été résumé dans notre bulletin d'hier, page 14.
Je glisse rapidement sur les deux contributions universitaires: Marie-Thérèse Bitsch, de l'Université de Strasbourg, a dessiné l'histoire et les initiatives de la Haute Autorité (perçue par les jeunes Européens d'aujourd'hui "comme une sorte de dinosaure institutionnel") et Wolfgang Wessels, de l'Université de Cologne, a développé sept thèses sur la CECA en tant que "manifestation du courage" (à l'époque, la plupart des observateurs doutaient de sa survie), source d'une nouvelle forme de gouverner, premier exemple d'un transfert réel de compétences nationales et preuve de la validité du "système sectoriel d'intégration", encore valable aujourd'hui (voir la monnaie, la défense, l'espace de liberté et de justice, etc.).
Un message de confiance. Je m'arrête un moment sur la participation de la ministre espagnole des Affaires étrangères Ana Palacio, qui le matin était encore au Maroc pour les raisons bien connues mais n'a pas voulu manquer ce rendez-vous européen pour y apporter un signal de confiance. A tous ceux qui ont constaté une période de lassitude dans la construction européenne et qui regrettent la fin de l'élan d'hier, elle a répondu que "au fil du temps, sont de plus en plus nombreux ceux qui partagent l'esprit des pères fondateurs; croyez moi, le cercle s'élargit sans cesse". Les Espagnols savent aujourd'hui que l'Europe ne s'arrête pas aux Pyrénées, on verra bientôt qu'elle ne s'arrête pas non plus à l'ancien rideau de fer. La Convention a mis fin au "droit diplomatique" des siècles passés et prépare une autre méthode de gouverner, nouvel apport de l'Europe à l'organisation du monde. Dans la CIG future où elle représentera son pays, Ana Palacio s'engage à apporter le même esprit avec lequel elle participe aujourd'hui à la Convention.
Les "commentateurs idiots". Nous arrivons ainsi aux conclusions de Romano Prodi. Son discours a été résumé dans notre bulletin du 24 juillet, page 11. Mais le président de la Commission ne s'est pas limité à lire son texte. Il a aussi réagi à ce qu'il avait entendu dans la salle, pendant le bref débat qui avait précédé son intervention, notamment sur deux points: a) la démocratie européenne. M. Prodi en a assez d'entendre des idioties sur la Commission européenne prétendument bureaucratique, désignée par un club restreint de personnalités. Ce "club", ce sont en réalité les chefs de gouvernement élus par les peuples européens. Et la nomination de la Commission est aussi approuvée par le Parlement européen. Quelles que soient les regrettables abstentions dans ce processus (et il faut se battre pour les réduire) un président de la Commission est au moins aussi légitime qu'un président des Etats-Unis, pays où les abstentions sont encore plus nombreuses); b) l'euro. M. Prodi n'a pas mâché ses mots à l'égard des "commentateurs idiots" qui présentent la monnaie unique comme une manifestation supplémentaire de l'Europe des banquiers et autres puissances de l'argent, en soulignant la signification de l'euro pour tous les citoyens. Quant à l'avenir, le président a insisté sur trois orientations: le maintien de la "méthode communautaire", qui doit être mise à jour mais représente la seule voie du progrès; le principe de la "double majorité" (des Etats et des citoyens) pour les décisions européennes, seul système compréhensible pour le citoyen; l'autonomie financière de l'Union, nécessaire pour éviter des querelles sans fin. Et il conclut par un appel à la réalisation de l'élargissement vers l'Est, première unification véritable de l'Europe dans l'histoire de notre vieux continent.
La redécouverte des années 80. A côté de sa signification politique, la CECA a eu aussi une grande importance en tant qu'exemple d'une restructuration sectorielle difficile, réussie parce que les aspects sociaux ont été pris en considération parallèlement aux aspects industriels. Etienne Davignon, vice-président de la Commission européenne de 1981 à 1985, a rappelé pourquoi et comment l'Europe a redécouvert dans les années '80 le Traité CECA pour sauver la sidérurgie (interview publiée dans "Le Soir" du 20 juillet). Les capacités de production d'acier étaient devenues largement excédentaires et les exportations plus difficiles parce que les pays en développement s'étaient dotés de leur propre sidérurgie. Compte tenu du rôle central de l'acier dans l'activité industrielle, les Etats membres avaient commencé à subventionner leurs producteurs dans des proportions croissantes, absurdes du point de vue économique et ruineuses pour les finances publiques. C'est alors que la Commission européenne, en utilisant les pouvoirs de la Haute Autorité qu'elle avait hérités, a introduit un régime de quotas de production. Ecoutons le vicomte Davignon: " Les quotas, conçus à l'origine pour que tout le monde puisse être servi en période de pénurie, ont été utilisés pour limiter les productions dans un contexte de surcapacité. Tout cela n'a pas été simple à imposer. C'est par phases successives qu'on est arrivé à faire de la Commission le responsable des quantités d'acier que chacun pouvait produire sur base de ses capacités historiques. Cela a fonctionné". (F.R.)