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Bulletin Quotidien Europe N° 8261
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

La réponse à la faim dans le monde ne réside ni dans l'ouverture des frontières de l'UE ni dans la FAO - Première priorité, aider les pays sous-développés à produire ce qui est nécessaire pour leurs populations

La rhétorique et la démagogie. Je dois au lecteur quelques explications. J'ai commenté (dans cette rubrique du 18 juin dernier) le sommet de la FAO d'une manière qui détonne par rapport à la plupart des autres commentaires, et j'ai affirmé à plusieurs reprises que l'ouverture totale des frontières de l'UE aux produits agricoles des autres continents ne contribuerait en rien à résoudre les problèmes de la faim dans le monde; au contraire, elle aggraverait la situation. Ces positions doivent être expliquées et justifiées. Je vais le faire de la manière la plus simple: en mettant face à face un commentaire "traditionnel", d'une part, et les approfondissements fondés sur la réalité, d'autre part, tels qu'ils ont été publiés le même jour dans le même journal. J'ai retenu le quotidien français "Libération" du 14 juin 2002 pour deux raisons: a) dans le panorama de la presse européenne, il est à l'avant-garde dans la défense de ce qu'on appelait autrefois le "tiers monde" et il est considéré comme un organe "de gauche"; b) il a consacré beaucoup de place au sommet de la FAO, en particulier la totalité de la première page le jour suivant la clôture de ce sommet, avec le titre suivant sur toute la page: "Non-assistance à peuples affamés". En page 2: une photo impressionnante sur la famine au Soudan sous le titre: "Le monde riche, indifférent au drame de la faim".

L'éditorial de la page 3 va dans le même sens: "la responsabilité des pays riches est écrasante. Car c'est bien leurs politiques protectionnistes et de subventions massives au secteur agroalimentaire qui interdisent aux autres paysans de la planète de tirer profit de productions qui sont souvent leur unique richesse." Ces trois lignes regroupent l'essentiel des faux arguments que la rhétorique et la démagogie inspirent à ceux qui n'ont jamais pris le temps d'examiner la réalité. C'est vrai que cet éditorial contient aussi deux affirmations plus proches de cette réalité: "les guerres et les régimes ubuesques sont la cause principale des catastrophes alimentaires", "les terroristes se moquent royalement de la faim dans le monde".

Ceux qui connaissent leur métier. Mais "Libération" dispose aussi et surtout d'une équipe très valable de journalistes qui connaissent leur métier et qui se sont renseignés auprès de ceux qui agissent "sur le terrain". Lisons tout d'abord l'interview courageuse et lumineuse de Sylvie Brunel, une spécialiste qui analyse depuis 20 ans les famines dans le monde et a écrit le livre le plus éclairant et le moins conventionnel que je connaisse sur le sujet ("Famines et politique", Presses de Sciences-Po, Paris). Voici ce qu'elle a déclaré à "Libération": "Aujourd'hui les famines se produisent dans des pays où, a priori, on pensait qu'il n'y aurait pas de problèmes car ils sont riches de terres et fertiles, par exemple en Afrique australe. La famine risque surtout de toucher des pays en état de désorganisation économique et politique (…). Les famines continuent de se produire car, dans un certain nombre d'endroits du globe, le mécanisme de régulation et d'assistance est enrayé. Et il est toujours enrayé par des raisons politiques. Quand la pénurie alimentaire entraîne la mort de milliers de personnes, comme en Angola, c'est parce que ces populations sont délibérément sacrifiées." Sacrifiées par qui? Le livre cité répond amplement, preuves à l'appui: par les responsables politiques locaux, en raison de luttes internes ou pour obtenir des aides alimentaires souvent détournées en faveur de leurs armées. L'interview précise: "Aujourd'hui, les quantités de nourriture produites sur la planète sont largement suffisantes pour permettre d'enrayer tout déficit alimentaire. Il n'y a pas de fatalité d'une famine, où que ce soit dans le monde. Toute famine qui se produit est tolérée". Ce sont des phrases terribles. Interrogée sur les effets de la libéralisation des marchés agricoles, Sylvie Brunel a déclaré: " C'est aussi un gros facteur de malnutrition. Les mal nourris souffrent de la libéralisation parce qu'ils sont exposés de plein fouet à des prix internationaux des produits agricoles qui n'ont rien à voir avec les coûts de production."

Les ONG qui savent. Quoi faire? Toujours dans le même journal du même jour, quelques réponses ont été apportées par des responsables d'organisations non gouvernementales actives sur le terrain.

1) Marie-Cécile Thirion (Solagral): "La majeure partie des paysans sénégalais tentent de vivre de l'huile d'arachide. Mais à Dakar, sur le marché, elle est plus chère que l'huile de colza importée d'Europe qui est vendue à perte à cause des subventions à l'exportation." Enseignement à tirer: l'UE ne doit pas utiliser le mécanisme des "restitutions" pour exporter vers les pays en développement des denrées qui font concurrence à des productions locales.

2) Caroline Bah (L'Afrique verte). "Nous luttons contre les abus d'importation d'aide alimentaire dans les pays du Sahel (…). L'aide alimentaire, en cassant les prix, déstructure totalement l'économie locale".

3) Jacques Boutrou (Cicda, Centre international de coopération pour le développement agricole). "Nous menons un programme sur les hauts plateaux de Bolivie. Le quinoa est une plante fantastique, riche en protéines, que les Indiens cultivent depuis des milliers d'années dans des conditions difficiles, en haute altitude. Aujourd'hui, la demande pour cette plante ne cesse de croître dans les pays occidentaux. La pression des acheteurs peut se révéler désastreuse et contribuer, en définitive, à la désertification. Les Indiens n'ont que cette plante pour vivre. Il ne faudrait pas qu'ils soient tentés, pour répondre à la demande croissante, de ne plus respecter les temps de jachère nécessaires à la reconstitution des sols." Enseignement à tirer: ne pas encourager les populations locales à produire pour l'exportation les denrées nécessaires pour leur consommation.

4) Philippe Guichandut (CCFD, Comité catholique contre la faim et pour le développement). "Au Laos, nous avons soutenu un projet qui a débuté par la création d'une coopérative. Nous avons investi dans des équipements pour la production de confiture et de jus qui permettent aux paysans d'écouler leur production. Deuxième volet: le financement de microbarrages, que les paysans fabriquent eux-mêmes et qui permettent d'irriguer des surfaces inutilisées auparavant. Ce projet montre qu'avec peu de moyens on peut répondre aux besoins de base de populations villageoises."

5) Antonio Onorati (Crocevia). "Au Pérou, à la demande des indiens Catacaos, nous avons réintroduit les arbres de l'espèce "algarobo" qui avaient été autrefois abattus par les Anglais pour la construction du chemin de fer. Il n'en existait pratiquement plus. Nous avons prélevé des semences, les avons fait germer, puis nous les avons mis en pépinière avant d'en replanter en masse. Dans le nord du Mozambique, nous avons sélectionné des semences alimentaires les plus adaptées au terrain, au climat et aux besoins des populations; aujourd'hui, il existe même une petite usine de production."

Un contraste évident. Le contraste entre ces initiatives (et des milliers d'autres analogues) et le langage de la FAO est frappant. Je continue de citer le même numéro de "Libération". "Une personne meurt de faim toutes les quatre secondes", insistaient les dirigeants de la FAO pour dramatiser la situation et justifier la demande d'augmenter sa propre dotation (dont la moitié est dévorée par ses dépenses de fonctionnement). Il est connu que la déclaration officielle du sommet reprend les accusations et revendications habituelles, mais Pascal Bergeret, responsable de la plate-forme des 50 ONG françaises présentes, affirmait: "la déclaration officielle réaffirme que le commerce est la principale solution à la faim; c'est inacceptable!"

Il est pour moi évident que les efforts doivent permettre de créer les conditions pour relancer la production agricole dans les pays sous-développés (certains résultats spectaculaires, par exemple en Inde, prouvent que les politiques gouvernementales peuvent être efficaces). Entre-temps, l'organisme humanitaire de l'UE, Echo, intervient efficacement partout où des urgences se produisent; si son action est parfois entravée, c'est à cause des conflits ou du comportement des autorités locales. Contrairement à ce qu'affirme la démagogie facile, il est faux de dire que les pays riches sont indifférents au drame de la faim; c'est du moins faux pour ce qui concerne l'Europe. L'UE peut parfois se tromper de politique, comme lorsque elle subventionne certaines exportations qui anéantissent ailleurs des productions locales, ou lorsqu'elle croit que la libéralisation totale du commerce agricole mondial est une formule utile; il faut dans ces cas corriger ces politiques sans céder aux pressions des grosses entreprises exportatrices, voire des autorités des pays en développement eux-mêmes.

Ne pas se tromper de stratégie. S'il est permis de tirer quelques conclusions approximatives et imparfaites de tout ce qui précède, je retiendrais les recommandations et constatations suivantes:

a) la stratégie pour combattre la faim dans le monde ne consiste pas à multiplier les échanges internationaux de produits agricoles, mais à aider les pays sous-développés à atteindre l'autosuffisance alimentaire, qui doit devenir l'objectif prioritaire de tous les pays ou groupes de pays;

b) la politique commerciale ne doit pas encourager dans les pays pauvres la ruineuse monoculture pour l'exportation (qui enrichit les commerçants, les multinationales et les classes politiques corrompues) mais la production vivrière destinée à l'alimentation des populations locales;

c) les échanges agricoles internationaux ne peuvent pas se fonder sur les prix mondiaux, qui ne sont pas suffisamment rémunérateurs et détruisent les efforts des paysans des pays pauvres, en Afrique surtout;

d) une ouverture généralisée et non sélective des frontières de l'UE enlèverait aux pays associés (notamment aux pays ACP et aux pays tiers méditerranéens) les préférences dont ils bénéficient actuellement (ou ce qui en reste), et ils ne seraient plus en mesure d'exporter sur le marché européen ni une banane, ni un kilo de sucre, ni une gousse d'ail, face à la concurrence du reste du monde;

e) les soutiens financiers de l'UE ne doivent pas être destinés en priorité à la FAO ni à d'autres organisations analogues, ni aux autorités politiques de pays non démocratiques, ni servir à subventionner les exportations européennes, mais aller directement aux projets agricoles et à ceux qui les réalisent.

Face aux images des enfants qui meurent de faim, il ne faut pas se tromper de stratégie. On a le coeur serré devant certaines photos atroces qui arrivent de Corée du nord. C'est le pays dont les dirigeants ont donné la priorité à la bombe atomique. Ne l'oublions pas, tout en aidant leurs enfants innocents. (F.R.)

 

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