Même les chefs de gouvernement… Quelles conclusions tirer de l'analyse du plan Fischler pour la réforme de la PAC (politique agricole commune) et des réactions qu'il a suscitées ? La semaine dernière, cette rubrique lui a consacré pas mal de place, pour en examiner d'abord les principes et les objectifs (bulletin du 18 juillet), ensuite les mesures sectorielles visant à améliorer certaines organisations de marché (bulletin du 19 juillet). Le lecteur qui a eu la patience de lire ces commentaires aura constaté que le résultat de l'analyse est, de mon point de vue, largement positif. Je crois que pour les Etats membres l'attitude appropriée ne réside pas dans une opposition de principe mais dans la recherche d'adaptations du projet actuel et de compromis sur des points spécifiques. Des ministres autres que ceux de l'agriculture pourraient être associés à la négociation, par exemple ceux qui sont responsables de l'environnement et des consommateurs, car la réforme implique l'ensemble de la population et présuppose des choix de société. Les chefs de gouvernement pourraient eux aussi y jeter un coup d'oeil. L'activité agricole doit rester l'élément prioritaire de la négociation, mais dans le sens "multifonctionnel" qui est désormais généralement admis, et sans oublier que le plan Fischler rend aux agriculteurs leur responsabilité d'entrepreneurs et leur liberté d'initiative dans le choix des productions à développer selon la demande du marché et les souhaits des consommateurs, tout en visant à leur garantir la rémunération équitable à laquelle ils ont droit.
Les organisations agricoles ne doivent pas s'isoler. Les organisations agricoles devraient se méfier d'une attitude de rejet radical, qui risque de les isoler dans l'ensemble de la société civile. Ce n'est pas un risque théorique. L'orientation de M.Fischler, rejetée par le COPA, le COGECA et la CPE (coordination paysanne), a été en revanche considérée comme un pas dans la bonne direction par les organisations de défense de l'environnement et celles des consommateurs (voir notre bulletin du 13 juillet p. 15/16). Devant les parlementaires européens, qui représentent l'intérêt général, Franz Fischler a souligné l'exigence de "réconcilier la politique agricole avec la société"; l'agriculteur ne doit pas apparaître comme un "bénéficiaire d'aumônes" mais il pourra dignement exiger une compensation financière "comme entrepreneur axé sur le marché et comme prestataire de services dans le domaine de l'environnement et de l'espace rural". Il est indispensable de rétablir la confiance des consommateurs dans les méthodes de production. Qu'est-ce qui préoccupe d'abord les gens? La vache folle, les hormones pernicieuses, les fraudes. Citons encore Fischler: "Si nous ne parvenons pas à persuader le contribuable qu'il bénéficie d'une contre-valeur réelle pour ce qu'il paie, le réputation de la PAC en pâtira encore davantage. Elle risquerait de ne plus être acceptée par les opinions publiques". Le 18 juillet à Copenhague, il a renchéri dans le même sens: "nous ne pouvons plus ignorer que la population remet de plus en plus en cause la PAC telle qu'elle existe aujourd'hui, notamment du fait des nouveaux scandales alimentaires qui ne cessent de se succéder et des crises de la vache folle et de la fièvre aphteuse. La société civile a raison de réclamer une politique agricole qui encourage à produire ce que les citoyens souhaitent et non ce qui donne droit aux subventions les plus élevées." La situation n'est pas meilleure sur le plan environnemental. Le dernier rapport de la Commission sur la pollution des eaux indique que la concentration de nitrates dans les eaux souterraines, les rivières et les lacs continue à augmenter dans les régions où l'élevage et la consommation de fertilisants sont les plus intensifs; l'azote d'origine agricole représente 50 à 80% des apports en nitrates dans les eaux de l'UE (voir notre bulletin du 18 juillet p.13). Il n'y aurait pas d'excédents porcins si la directive anti-nitrate de 1991 était respectée.
La préférence communautaire est un droit. Les Etats et les citoyens doivent être disposés à payer pour ce qu'ils demandent aux agriculteurs; mais ces derniers doivent en échange jouer leur rôle dans la protection de l'environnement, l'équilibre territorial, la sauvegarde des traditions et des paysages. Un aspect fondamental des obligations de la société et des autorités à l'égard des agriculteurs n'est pas couvert par le plan Fischler: celui de la préférence communautaire (à laquelle les paysans ont droit) et d'une protection adéquate contre les importations incontrôlées en provenance de pays tiers où les conditions naturelles et sociales sont radicalement différentes. Le Commissaire responsable de la politique commerciale, Pascal Lamy, a dit récemment qu'en cas d'ouverture totale des frontières de l'UE à la concurrence des pays tiers, "le résultat serait que six des sept millions d'exploitations agricoles européennes devraient cesser leur activité, et je ne vois pas en quoi le reste du monde s'en porterait mieux" (voir cette rubrique du 12 juillet). Je dirais plutôt que la situation ne ferait qu'empirer du point de vue de la lutte contre la faim dans le monde, et pour l'Europe ce serait le désastre écologique, social et culturel. Je ne me lasserai jamais d'insister sur cet aspect. (F.R.)