Ce que le citoyen ignore. Tous ceux qui en Europe possèdent une carte bancaire ont été informés par leur banque de la suppression ou de la réduction radicale, depuis le 1er juillet, des frais pour les paiements transfrontaliers en euros. Pas une seule banque n'a indiqué, à ma connaissance, que cette décision n'était pas prise à la suite d'un accès imprévu de générosité de sa part, mais en application d'un règlement contraignant de l'Union européenne, approuvé le 19 décembre 2001 en codécision par le Parlement européen et par le Conseil sur proposition de la Commission européenne. Ce règlement ne supprime pas les redevances mais il interdit d'appliquer aux opérations intracommunautaires des frais bancaires plus importants qu'aux opérations effectuées à l'intérieur d'un Etat membre. En clair: si le retrait d'euros par carte bancaire est gratuit sur le plan national, il est gratuit aussi sur le plan européen; retirer ses euros n'importe où dans l'Union européenne doit avoir le même coût qu'un retrait analogue dans le pays qui a délivré la carte.
Cette mesure a une portée considérable, car les coûts facturés par certaines banques sur les retraits, ainsi que sur les transferts en euros d'un Etat membre à l'autre, avaient atteint un niveau considérable (4 euros en moyenne pour retirer 100 euros). Et ceci nuisait à la fois au client et à l'image de la monnaie européenne. L'initiative législative commune du Parlement européen, du Conseil et de la Commission était donc avantageuse pour les citoyens et pour la confiance dans l'euro. Mais le citoyen ignore à qui il doit cet avantage, et l'UE continue à être pour lui une bureaucratie éloignée dont il ne tire aucun avantage direct . Cette affaire bancaire représente un exemple supplémentaire des raisons pour lesquelles l'Europe n'est pas plus populaire auprès des citoyens, après ceux que j'ai cités dans cette rubrique du 29 juin.
Je précise. Il existe un cas dans lequel certaines banques ont cité le règlement communautaire: mais c'était pour annoncer des restrictions aux retraits gratuits par carte bancaire au niveau national! La manoeuvre est évidente: l'UE n'a pas interdit la redevance (ce n'est pas sa tâche dans une économie de marché) mais toute discrimination dans la facturation de l'utilisation des cartes bancaires dans l'ensemble de la zone euro. Une redevance introduite pour certaines utilisations "nationales" peut s'appliquer au même niveau pour les utilisations à l'étranger, il n'y a rien d'illicite. Mais si la banque indique à ses clients que la charge nouvelle résulte du règlement communautaire, c'est faux: une fois de plus, c'est l'UE qui est présentée au citoyen sous un mauvais jour, alors que son intervention va dans le sens opposé. Du point de vue de la Commission, la parade est double: a) si toutes les banques effectuent la même opération, c'est une entente interdite contre laquelle peuvent agir les autorités de concurrence aussi bien européennes que nationales; b) si l'initiative se limite à quelques banques, les clients peuvent le savoir (grâce à la transparence obligatoire) et ils peuvent choisir la banque qui impose le moins de frais, c'est la concurrence qui joue. Mais c'est compliqué et tout semble fait pour présenter une fois de plus au citoyen une mauvaise image de l'Europe.
Encore plus désagréable. Le deuxième exemple que je veux citer est encore plus désagréable: la campagne des eurosceptiques britanniques qui utilise l'image d'Hitler contre l'euro. Le débarquement éventuel de la monnaie unique européenne au Royaume-Uni est assimilé au projet de débarquement sur les côtes anglaises du chef du nazisme. C'est une exagération tellement grossière qu'elle en serait presque amusante. Mais combien d'informations objectives sur l'UE arrivent-elles jusqu'au citoyen britannique de base? Le message pourrait être perçu par lui comme une mise en garde: par deux fois, au siècle dernier, le Royaume-Uni a été victime de tentatives d'agressions (qui ont heureusement échoué) en provenance du continent, et la tentative de remplacer la livre par l'euro est de la même nature. Et alors ces images de Hitler avec le slogan "ein Volk, ein Reich, ein euro" frôlent l'ignoble. D'ailleurs, Tony Blair lui-même a utilisé l'adjectif "honteux" en soulignant que la vision de l'Europe véhiculée par cette campagne est "en retard d'un demi-siècle".
Le problème est qu'aucune campagne disant le vrai ne fait contrepoids au spot publicitaire hitlérien projeté sur tous les écrans du Royaume-Uni. Je ne parle pas de propagande pro-européenne mais de quelques vérités toutes simples: la construction de l'Europe unie a fait disparaître toute possibilité de guerre entre les pays qui y participent et le risque d'invasion des îles britanniques a disparu pour toujours, alors qu'il suffit de franchir les frontières communautaires pour constater la permanence de conflits et de haines. A côté de la paix, la construction européenne a apporté la liberté et la démocratie; il y a un demi-siècle existaient encore sur le continent des régimes dictatoriaux qui sont devenus aujourd'hui structurellement impossibles. Sans oublier que la participation à l'euro est volontaire: les Britanniques choisiront eux-mêmes en toute liberté, l'euro n'est pas demandeur. Banalités? C'est vrai. Il n'en reste pas moins que l'image que voient les téléspectateurs britanniques est celle d'Hitler qui veut imposer l'euro. (F.R.)