Ce que l'on n'ose pas dire. Qu'est-ce qui me laisse perplexe dans l'évolution des pays de l'ancienne Yougoslavie par rapport à l'Union européenne? Pourquoi j'ai exprimé récemment l'impression que certains de ces pays n'ont pas encore compris les objectifs prioritaires de la construction de l'Europe unie? Le "discours officiel" est trop lénifiant, trop indulgent et en même temps paternaliste; il n'ose pas exprimer les vérités qui résultent des vérifications sur place, de certaines enquêtes journalistiques ou des déclarations de personnalités qui connaissent la situation par expérience directe, car elles ont joué ou jouent un rôle officiel et disent à présent sans ambages ce qu'elles savent ou ce qu'elles ont compris. Les responsabilités sont partagées: l'UE aussi a les siennes, et encore plus l'OTAN. Un certain nombre de faits amènent à s'interroger sur l'orientation même de la politique suivie par l'Occident, fondée davantage sur une notion abstraite de ce qui est considéré comme "politiquement correct" que sur la réalité des situations et sur les aspirations des populations locales. Il faut avoir le courage et la lucidité nécessaires pour prendre acte de deux éléments: a) certaines "pacifications" imposées par la force et certaines coexistences obligatoires ne représentent pas des solutions durables; au contraire, elles provoquent ou préparent de nouveaux conflits; b) quelques comportements prétendument politiques protègent en réalité les intérêts de la criminalité organisée.
Lord Owen et la carte des Balkans. Commençons par le premier aspect. Lord David Owen, après avoir quitté ses fonctions d'Envoyé de l'UE pour la paix en ex-Yougoslavie, a écrit un long article (pour The Wall Street Journal Europe, repris par plusieurs journaux européens) affirmant la nécessité de "redessiner la carte des Balkans". Il a demandé en premier lieu un "réexamen honnête, par les pays de l'OTAN, du bien-fondé du maintien, par militaires interposés, du Kosovo dans la République de Yougoslavie, contre la volonté de plus de 90% de ses habitants". En échange d'une autonomie éventuelle, "les dirigeants musulmans albanais et les Musulmans au sein du gouvernement de Bosnie-Herzégovine" doivent accepter une modification des frontières actuelles. Lord Owen estime ensuite que l'indépendance du Monténégro ne doit pas être rejetée a priori, mais doit être subordonnée à la condition de donner à la Serbie un accès à la mer par la baie de Kotor, grâce au transfert d'un morceau de territoire de l'Etat serbe bosniaque. En revanche, à son avis, "il y a peu de place, sur le plan politique, pour un ajustement de frontière, même le plus infime, en Macédoine" et "les aspirations à une grande Albanie doivent être contenues avec fermeté si l'on veut stabiliser les Balkans". A ceux qui affirment que toute modification de la carte actuelle des Balkans reviendrait à "ouvrir la boîte de Pandore", Lord Owen répond que le réajustement qu'il suggère "représente le meilleur espoir d'assurer une paix durable dans la région".
Je ne suis évidemment pas en mesure de juger le contenu du plan Owen; je me limite à constater qu'un ancien Secrétaire au Foreign Office, chargé ensuite d'une tâche européenne spécifique sur place, estime que la paix durable n'est pas du tout assurée par les formules complexes concoctées par les organisations internationales et par les Grands de ce monde, qui font fi des réalités ethniques et de la volonté des populations.
Deux échecs évidents (et dramatiques). Certains résultats de la politique suivie sont sous les yeux de tous. L'Occident a fait la guerre notamment en défense des Musulmans de Bosnie, pour constater ensuite que les derniers terroristes qui ont ensanglanté la France avaient été "formés dans des camps bosniaques" (ce n'étaient évidemment pas les mêmes personnes que fréquentait à Sarajevo le philosophe Bernard -Henri Lévy). Le Haut Représentant pour la Bosnie-Herzégovine, Wolfgang Petritsch, a peint en octobre dernier un tableau très sombre de la situation: la communauté internationale, a-t-il observé, a apporté en cinq ans une aide de 5 milliards de dollars et ne voit rien venir - la moitié des 2 millions de réfugiés ne sont pas rentrés chez eux, les barrières entre territoires musulman, serbe et croate se consolident. M.Petritsch a constaté qu'une bonne partie de la communauté internationale "s'était déjà retirée, intellectuellement et politiquement, de ce pays, parce qu'elle considère que les politiciens bosniaques sont si irresponsables qu'elle ne peut pas continuer à apporter son aide", et qu'un retrait total n'est pas à exclure. Après avoir réglé l'affaire bosniaque, l'OTAN était massivement intervenue contre Milosevic -opération justifiée au départ- et avait fini par détruire les ponts sur le Danube et polluer toute la région pour protéger les Kosovars, qui ont refusé ensuite de rendre les armes et ont commencé à les utiliser contre les pays voisins et même contre les forces de paix de l'ONU! L'Envoyé spécial de l'ONU, Carl Bildt, a exprimé le mois dernier son écœurement d'avoir constaté que "les territoires censés être contrôlés par l'OTAN et les Nations Unies servent de base pour des attaques terroristes sur un pays voisin". C'est vrai que les responsables ont été sévèrement grondés par les organisations internationales, avec l'UE en tête, et qu'ils risquent, s'ils persévèrent, une nouvelle déclaration courroucée du président du Conseil et une résolution du Parlement européen…
Lorsqu'un ministre oublie le "discours officiel". Il ne faut évidemment pas tout voir en noir. La plupart des citoyens macédoniens d'origine albanaise n'ont pas soutenu, jusqu'à présent du moins, les infiltrations armées en provenance du Kosovo, et les crimes actuels des Kosovars ne doivent pas faire oublier les crimes précédents dont ils avaient été les victimes. Nous arrivons au cœur du problème: aucune réconciliation définitive ne sera possible si les populations concernées continuent à se reprocher réciproquement les torts subis. La situation n'est pas très différente (même si la base géographique est bien plus réduite) de celle des pays qui ont créé, dans les années 50, les Communautés européennes: rien n'aurait été possible sans un nouveau départ fondé sur des régimes démocratiques, la liberté et le respect des droits de l'homme dans tous les pays, y compris ceux qui avaient été responsables des crimes du nazisme et du fascisme. Cet esprit de réconciliation, on ne le voit pas encore dans les Balkans. Certains dirigeants de ces pays multiplient les appels à l'aide financière de l'UE sans mettre en oeuvre les conclusions très claires du Sommet de Zagreb (voir cette rubrique datée 27 avril). Le ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine a déclaré à la fin de l'année dernière (mais dans une interview, pas dans un discours officiel): " L'Union a trop souvent la tendance à se considérer comme une banque de développement régional mâtinée de Croix-Rouge. L'Europe, c'est une pensée politique, des valeurs. Nous devons transmettre des idées, du savoir-faire, pour aider, par exemple, à construire un Etat de droit, à développer une politique sociale ou d'urbanisme, etc.. Déverser sans compter dans un environnement mal préparé, c'est prendre le risque que l'argent soit gaspillé, voire détourné. Ces pays auront à gérer politiquement et humainement leur après-guerre, avec tout ce que cela comporte, et à construire entre eux une relation nouvelle. On peut les encourager, mais personne ne peut le faire à leur place. Cela doit venir des peuples eux-mêmes." Il avait quand même conclu qu'il avait "confiance dans le processus engagé".
Le rôle de la criminalité organisée. Jusqu'à quel point la criminalité organisée joue un rôle négatif dans le processus en cours? C'est un problème angoissant, sur lequel je n'ai évidemment pas de sources directes d'information, mais je lis et j'écoute. Une première dénonciation, d'une violence inhabituelle compte tenu de la source, était venue du ministre italien des Finances M.Del Turco, qui avait fait grief au président du Monténégro, M. Djukanovic, d'avoir protégé les boss criminels Prudentino, trafiquants de cigarettes, armes, drogues et êtres humains. Il avait rappelé que le Conseil Ecofin avait refusé un financement au Monténégro jusqu'au moment où la légalité aurait été rétablie et le gouvernement aurait coopéré à la lutte contre la criminalité organisée. Concernant les cigarettes en particulier, le ministre avait accusé les multinationales Philip Morris et Reynolds de vendre au Monténégro (qui n'a que quelques centaines de milliers d'habitants) un volume de cigarettes suffisant pour couvrir la demande de pays comme l'Allemagne ou l'Italie. La criminalité organisée italienne, avec l'appui des autorités locales, s'occupait du restant. Des enquêtes ont prouvé qu'il existe aussi d'autres "voies du tabac" (par Anvers et par Rotterdam, par les pays baltes, par Chypre, par le Liban et par l'Afrique du Sud), mais la voie du Monténégro était devenue prioritaire.
Quant à la drogue, l'Afghanistan est à présent le premier producteur mondial d'opium, qui transite par la Turquie mais emprunte ensuite la "voie balkanique" (Monténégro, Albanie, Bosnie). La criminalité albanaise dominerait le trafic des précurseurs chimiques de drogues de synthèse, ayant supplanté - avec des méthodes extrêmement violentes - les caïds turcs et la mafia italienne. Une enquête journalistique affirme que les actions de Kosovars en Macédoine ont en réalité l'objectif de protéger la route des trafics illicites ou criminels. Armée de libération? Des bandits, plutôt. Une lettre commune des premiers ministres britannique M.Blair et italien M.Amato, publiée à la fin de l'année dernière par plusieurs journaux de toute Europe et trop vite oubliée, affirmait que les Balkans occidentaux étaient devenus la route principale de la traite d'êtres humains, et chiffrait à 50.000 le nombre d'immigrés clandestins entrés dans l'UE en passant par la Bosnie pendant les dix premiers mois de l'an 2000. Certaines enquêtes indiquent Sarajevo et Belgrade parmi les villes où opèrent des bureaux spécialisés de passeurs de clandestins (chinois notamment). Sur les côtes italiennes, quelques débarquements donnent parfois l'impression d'un retour en arrière de quelques siècles, à l'époque des pirates: enfants et femmes jetés à la mer par des bandits prêts à tout pour de l'argent et qui n'hésitent pas à utiliser les armes, en coopération avec la criminalité italienne.
Je constate que deux pays (Slovénie et Croatie) ne sont explicitement cités dans aucune des situations troubles, et je reconnais qu'il peut y avoir des exagérations et des imprécisions dans les témoignages et les prises de position dont j'ai fait état. Mais il ne sert à rien de brosser un tableau idyllique de la situation. L'UE doit agir avec fermeté si elle veut que sa politique dans cette zone si proche soit efficace. (F.R.)