L'ancien président de la République française Valéry Giscard d'Estaing et l'ancien chancelier allemand Helmut Schmidt ont publié un article commun auquel "Le Figaro" a donné le titre "La leçon d'Europe", qui revêt, à notre avis, une importance exceptionnelle parce que les deux auteurs à la fois dénoncent, avec une franchise revigorante, les maux qui rongent actuellement la construction de l'Europe et dessinent une solution pour l'avenir.
Ces deux personnalités qui ont marqué l'histoire de l'Europe en soutenant à fond, avec les pouvoirs et les responsabilités qui étaient les leurs, la création de la monnaie unique, sont parvenues pour l'essentiel à une conclusion analogue à celle décrite en début d'année par Jacques Delors: l'intégration véritable n'est pas possible à 30; pour sauvegarder "l'ambition initiale", il faut que les six pays fondateurs de la CEE, ensemble avec d'autres pays "déterminés et de bonne volonté", lancent une initiative avec une "approche fédérative", dotée d'Institutions suppémentaires.
Nous reproduisons ce texte, en laissant de côté exclusivement quelques passages historiques, qui ont une valeur de rappel de faits bien connus des lecteurs d'EUROPE. Les parties reproduites sont rigoureusement intégrales. Les têtes de chapitre en gras ne figurent pas dans le texte original; nous les avons ajoutés exclusivement en tant que repères pour le lecteur. Il est évident que la reproduction de ce texte n'implique pas que l'Agence EUROPE en partage tous les aspects, dont certains -au-delà de la thèse fondamentale- seront sans doute en partie controversés, notamment ceux qui concernent les critiques à la Banque centrale européenne et la distinction entre le différents pays candidats à l'adhésion. (FR)
LA "LECON D'EUROPE" DE VALERY GISCARD D'ESTAING ET HELMUT SCHMIDT
Vers une simple zone de libre-échange? Avec quinze Etats membres, les institutions existantes ne fonctionnent déjà pas bien; en l'absence de modification, elles ne seront plus en mesure de fonctionner une fois que le nombre d'Etats membres aura beaucoup augmenté. Et par la suite toute réforme sera encore plus difficile à appliquer! Si la hâte manifeste à l'élargissement ne s'accompagne pas de réformes institutionnelles, l'Union pourra se fourvoyer dans une série de crises graves pendant la première décennie du XXIème Siècle.
Elle finira peut-être par devenir une simple zone de libre-échange avec des institutions marginales. Pareille altération de la nature et de l'objectif de l'Union européenne, unique dans l'histoire, pourrait plaire aux nationalistes de plusieurs pays. Mais elle satisferait surtout ceux qui, à Washington, aspirent à maintenir un certain contrôle sur l'Europe afin de servir les objectifs, et parfois les illusions, géopolitiques mondiaux de l'Amérique.
Si l'euro n'existait pas... Si nous n'avions pas de système européen de banques centrales, aujourd'hui certaines anciennes banques centrales nationales et leurs devises pourraient se trouver dans des situations de crise, où elles auraient à se soumettre à des conditions imposées par la volonté des marchés. Le marché européen unique serait alors confronté à de fortes tensions. En ce qui concerne l'euro, nous ne sommes pas d'accord avec le "laisser-faire" de la Banque centrale européenne et l'absence de tout soutien des institutions politiques. Les Européens qui ont critiqué vertement les Etats-Unis pour ce type de politique à l'égard du dollar devraient éviter de susciter le même tollé.
On verra si le Royaume-Uni... Il faudra beaucoup d'efforts pour convaincre les vieilles nations européennes que l'importance de nos sociétés et la protection de leurs intérêts dépendront dans l'avenir de notre capacité d'intégration. On verra si le Royaume-Uni décidera finalement d'adhérer pleinement à l'Union européenne. Aussi longtemps que la nation anglaise préférera ménager la chèvre et le chou, être à moitié dedans et à moitié en dehors, les progrès dépendront surtout de l'étroite coopération entre Français et Allemands.
Ce qu'aucun pays européen ne peut faire de façon isolée. Individuellement, aucun des Etats-nations européens n'est assez puissant pour faire face aux grandes puissances mondiales qui seront sûrement tentées au cours de ce siècle de résoudre leurs problèmes sans tenir compte des intérêts des autres. Ce n'est qu'en agissant ensemble pour achever la construction de l'Union européenne et en faire une entité pleinement opérationnelle que les nations européennes pourront espérer conserver une influence dans le monde. Comment sinon être entendus quand il s'agira de prendre des décisions importantes sur de nouvelles législations internationales sur la limitation des armements, la manière de réagir en cas de guerre dans d'autres parties du monde, la façon de gérer le commerce mondial, de prévenir l'effet de serre, de freiner l'explosion de la population mondiale et de s'occuper des flux de réfugiés et de personnes déplacées. Et il y a plus urgent encore: transformer les marchés financiers actuellement chaotiques en système mondial stable et viable.
Une différenciation entre les pays candidats ? A présent, l'adhésion des nations polonaise, tchèque et hongroise, en tout 60 millions d'habitants, mérite d'être traitée en priorité. Mais ce qui est le plus urgent, c'est la réforme institutionnelle. Quel excellent domaine d'initiative politique pour les membres du Parlement européen! L'adhésion de la Turquie, et de ce fait l'extension des politiques étrangère et de sécurité communes jusqu'aux frontières de la Syrie, de l'Irak, de l'Iran et de la région du Caucase, n'est absolument pas une priorité, c'est le moins qu'on puisse dire.
Dans certains cas, une "association économique" serait plus appropriée. Il serait mal avisé d'exposer soudain des Etats européens fragiles au jeu de la concurrence avec les entreprises de l'UE très développées. Le sort de l'industrie de l'ex-Allemagne de l'Est n'invite pas à la répétition. Il ne serait pas sage non plus d'inciter des millions de travailleurs à émigrer en Europe occidentale, où ils seraient tentés de rester puisque les salaires y sont de cinq à dix fois plus élevés que chez eux.
Les dirigeants européens devraient prendre ces questions sociales et économiques en compte avant de se précipiter sans préparation.
Les trois formes différentes de la construction européenne ultérieure. Maintenant que le processus d'élargissement a été lancé, il est clair que dans les vingt à cinquante prochaines années, l'Europe se développera suivant trois orientations différentes:
1. L'organisation de l'espace européen tel qu'il résultera de l'élargissement. Cette organisation traitera des sujets économiques et de libre-échange, s'accompagnant d'un niveau limité d'intégration politique. Au maximum celui qui existe actuellement. La réforme institutionnelle est prioritaire afin de parvenir à l'exploitabilité, sinon le système va s'effondrer comme l'a fait la Commission l'an dernier.
2. L'organisation d'une défense européenne commune. Ce processus est bien engagé maintenant, avec le soutien actif de la Grande-Bretagne. Pour être opérationnel, il doit reposer sur les pays qui possèdent des moyens militaires importants et sur un engagement public à accepter un mécanisme de décision rapide et efficace.
3. L'organisation de ce qui reste de l'ambition initiale d'intégration. Il est évident que la pleine intégration n'est pas un objectif réaliste pour 30 pays qui sont très différents dans leurs traditions politiques, leur culture et leur développement économique. Tenter l'intégration d'autant de pays ne peut que conduire à un échec complet. Il est également évident que l'intégration ne peut être imposée à un pays qui la refuse.
La seule option réaliste est alors que l'intégration soit réalisée par les pays qui en ont la volonté politique et dont les conditions économiques et sociales sont presque identiques. En ce moment, tous ces pays appartiennent à la zone euro, dont la population dépasse déjà celle des Etats-Unis. Certains de ces pays vont-ils s'embarquer dans une nouvelle voie, visant à intégrer une partie de leurs compétences politiques sur la base d'une approche fédérative?
Pour cela, il faut assurément une initiative des pays fondateurs, la France, l'Allemagne, l'Italie et le Benelux, ainsi que d'autres pays déterminés et de bonne volonté. Pour que ce processus soit efficace, il faudra des institutions supplémentaires: un Conseil, une structure parlementaire qui pourrait avoir des liens opérationnels avec les Parlements nationaux; sans doute pas une Commission supplémentaire. En réalité il s'agira d'"Institutions à l'intérieur d'Institutions" qui existent déjà au sein de l'Union européenne.
La seule contrainte qui pourrait être imposée par les pays non participants, c'est que ce nouveau groupe, disons des "Européens de l'euro", respectera tous les engagements de l'Union européenne élargie et que les nouvelles Institutions ne pourront entrer en conflit avec la compétence des Institutions européennes existantes. Ce nouveau groupement va constituer -avec les limites implicites dans une telle analogie- une entité politique sur le continent européen comme les Etats-Unis d'Amérique sont une entité politique distincte sur le continent nord-américain.