Le sport occupe-t-il une place excessive dans cette rubrique? C'est une opinion que nous respectons. Non sans toutefois essayer de justifier cette anomalie apparente. En une phrase: dans le monde sans guerres que l'Union européenne a construit dans son territoire, et qu'elle s'efforce de contribuer à diffuser partout autant que possible, l'activité sportive joue un rôle irremplaçable.
Depuis que l'organisation sociale existe, le "métier des armes" a justifié l'agressivité de l'être humain. Elle l'a même glorifiée. Dans toutes les civilisations, les "rites de passage" de l'adolescence à l'âge adulte ont consisté essentiellement dans une série d'épreuves de courage physique, préparant les jeunes à faire face aux ennemis et en développant en même temps le sentiment d'appartenance à un groupe. Pendant des dizaines de milliers d'années, l'instinct guerrier a été cultivé, le courage a été considéré comme la première des vertus pour un homme. Le système éducatif poussait dans cette direction, s'ajoutant aux facteurs naturels qui résultent du bouleversement physique de la puberté. A un moment donné du développement de l'être humain, la montée soudaine de l'agressivité n'est pas un phénomène qui puisse être éliminé en quelques dizaines d'années (en admettant qu'il le soit jamais); mais toutes les civilisations, en mûrissant, se sont efforcées de la canaliser. La guerre elle-même était disciplinée par une série de règles souvent très rigides, et la vocation des armes était souvent dirigée vers des objectifs nobles; le chevalier devait tout d'abord protéger les femmes et les orphelins. L'Europe a porté longtemps le deuil de la chevalerie; est-il besoin de citer le Don Quijote? Ou l'exclamation nostalgique de Ludovico Ariosto: "oh gran bontà dei cavalieri antiqui!" .
Dans une Union européenne qui veut effacer les rancunes du passé et les haines nationales, la seule voie pour canaliser l'agressivité des jeunes, la diriger tout en lui permettant de s'exprimer, est l'activité sportive. La civilisation grecque ancienne, dont il est permis d'estimer qu'elle avait beaucoup compris des instincts les plus profonds de l'homme (ce n'est pas pour rien que Sigmund Freud a pu donner le nom d'un mythe grec à chacun des complexes qu'il découvrait dans l'inconscient), avait déjà interprété le sport comme substitut de la guerre: tous les quatre ans, pendant les jeux Olympiques, le sport remplaçait les guerres, et les athlètes étaient glorifiés comme les héros.
Je suis conscient du caractère approximatif de ce raccourci, qui fera sans doute sourire les spécialistes. Et je n'ignore évidemment pas que parfois l'on attribue à l'activité sportive (et au football en particulier) la responsabilité de provoquer lui-même la violence et l'hooliganisme. C'est une erreur grossière de jugement. Ce n'est pas le sport qui provoque le hooliganisme; il en est au contraire la victime, le football davantage que les autres disciplines parce qu'il est le plus populaire. Les hooligans s'intéressent très peu à la manifestation sportive. Ils recherchent l'affrontement, ils expriment la montée de la violence non maîtrisée et non canalisée, aggravée par l'alcool et parfois la drogue. On reconnaît dans West Side Story, transfigurées par la musique et la danse, les mêmes pulsions: le besoin de se réunir en bande, d'affronter la bande rivale, de s'affirmer par la force. Les jeunes qui "font" du sport au lieu de se limiter à le regarder et à pratiquer le soutien à leur équipe comme un exutoire de leur violence, appartiennent très rarement aux bandes des hooligans, même s'ils sont supporters de leur aînés. Les règles du sport enseignent la signification de l'effort, la loyauté dans la confrontation, la solidarité avec les coéquipiers, le respect des adversaires. Beaucoup d'exemples prouvent que le sport contribue à surmonter les préjugés raciaux et à intégrer les immigrés.
Le critère prioritaire qui doit guider les autorités politiques en ce domaine est la conformité de leurs décisions avec la signification qu'a le sport pour la jeunesse. Les pages qui précèdent prouvent, à notre avis, que ce n'est pas le cas de l'arrêt Bosman. Il existe deux voies pour remédier aux effets néfastes de cet arrêt. Soit la Cour de Justice elle-même en modifie, par de nouveaux arrêts, les éléments injustifiés et nuisibles, soit les gouvernements de l'UE introduisent dans la révision du Traité, négociée dans la CIG, une "exception sportive". A notre avis, cette dernière serait la mauvaise solution, car le sport ne doit pas être soustrait dans son ensemble aux règles communautaires; au contraire, dans ses aspects économiques (abus de monopoles, ententes, transmissions télévisées, etc.), il doit être surveillé plus rigoureusement qu'aujourd'hui; trop de gens s'en occupent dans le seul but de s'enrichir ou avec des visées encore moins avouables.
Il revient à la Cour de Justice de prendre ses responsabilités. Le fera-t-elle?
Ferdinando Riccardi